Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "VIII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\008 (1716), pp. 48-53, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1161 [consulté le: ].


Niveau 1►

VIII. Discours

Citation/Devise► Ingenuas didicisse fideliter artes
Emollit mores, nec finit esse feros.

Ovid. ex Ponto L. ii. 651.

Une bonne Education adoucit les mœurs & donne de la politesse. ◀Citation/Devise

Metatextualité►

Des Effets de la bonne & de la mauvaise Education.

◀Metatextualité

Niveau 2► Lorsque l’Esprit de l’Homme n’est pas cultivé, il ressemble à une piece de Marbre qui sort de la Carriere, où l’on ne voit aucune de ses beautez, jusqu’à ce que l’Ouvrier l’ait polie, & qu’il en fasse paroître les differentes couleurs, les nuages, les veines & les taches dont elle est parsemée. C’est ainsi que l’Education met au jour les vertus & les talens d’un bon Esprit, qui ne paroîtroit jamais ce qu’il est sans un tel secours.

Niveau 3► Allegorie► Si mes Lecteurs veulent bien me permettre de passer tout d’un coup de cette allusion à une autre ; pour marquer la force de l’Education, je me servirai du même exemple qu’Aristote a mis en usage pour expliquer son dogme des Formes substantielles, [49] lorsqu’il nous dit qu’une Statuё est cachée dans un bloc de Marbre, & que le Statuaire ne fait qu’ôter ce qu’il y a de superflu & les parties qui l’embarrassent. La Figure est dans la pierre, le Sculpteur ne sert qu’à la découvrir. On peut dire que l’Education est al égard de l’Esprit Humain, ce qu’est la Sculpture à l’égard d’un bloc de Marbre. Le Philosophe, le Saint, ou le Héros le Politique, l’honnéte Homme ou le grand Génie trouvent souvent cachez sous l’envelope d’un Homme du commun, qu’une bonne Education auroit pu déterrer, & mettre dans tout leur jour. C’est pour cela même que je lis avec plaisir l’histoire des Nations barbares, & que j’aime à contempler leurs Vertus dans toute leur grossièreté naturelle, à voit leur courage se tourner en férocité, leur confiance en opiniâtreté, leur prudence en ruse, leur patience en mélancolie ou en desespoir. ◀Allegorie ◀Niveau 3

Les Passions des Hommes operent diversement, & produisent des effets d’une nature bien differente, suivant qu’elles sont plus ou moins gouvernées par la Raison. Lorsqu’on nous parle de ces Négres, qui, à la mort de leurs Maîtres, ou sur ce qu’ils viennent à changer de service, se pendent au premier arbre qu’ils trouvent, comme il est assez ordinaire dans nos Colonies de l’Amerique, qui peut s’empêcher d’admirer leur fidélité, quoique la preuve en soit si terrible ? Jusqu’où ne porteroit-on pas cette grandeur d’ame, toute sauvage qu’elle [50] paroit dans ces pauvres Malheureux, si elle etoit bien cultivée ? Quelle excuse peut-on alléguer pour le mépris que nous temoignons à cette partie de notre Espece ? D’où vient qu’on ne les regarde pas du même œil que les autres Hommes, & qu’on ne condamne qu’à une legere amende ceux qui les tuent ? Que dis-je ? D’où vient que nous les privons autant qu’il est en notre pouvoir, de toute esperance de bonheur dans cette Vie & dans l’autre, & que nous leur refusons les moyens que nous croyons propres à l’obtenir ?

Embarqué dans ce triste sujet, je raconterai une Histoire, que j’ai aprise en dernier lieu, & qui est si bien attestée, que je ne saurois la révoquer en doute. C’est une espece de Tragédie sauvage, qui se passa dans S. Christophle, une de nos lsles entre les Caraïbes, il y a une douzaine d’années. Les Négres, qui en furent les Acteurs, apartenoient à un Anglois, qui est aujourd’hui dans ce Royaume.

Niveau 3► Récit général► Cet Anglois avoit au nombre de ses Esclaves une jeune Négresse, qui passoit pour une grande Beauté entre ceux de sa Nation. Il avoit en même tems deux jeunes Négres fort bien tournez & Amis intimes. Il arriva par malheur qu’ils devinrent tous deux amoureux de la belle Négresse, qui auroit été charmée d’avoir l’un ou l’autre pour son Mari, s’ils avoient pu convenir ensemble lequel des deux la possederoit. Ils l’aimoient si passionnément, & ils étoient d’ailleurs si [51] fidéles l’un à l’autre, que l’un ne pouvoit se resoudre à la céder à son Rival, ni à l’épouser à moins que l’autre n’y consentit. Le tourment qu’ils enduroient servoit d’entretien à tout le reste de la Famille, qui ne pouvait s’empêcher de remarquer l’étrange complication de mouvemens, qui agitoient le cœur de ces pauvres Négres, accablez sous le poids de leur Amour, & qui desesperoient d’être jamais heureux.

Après un long & rude combat entre l’Amour & l’Amitié, la bonne Foi & la Jalousie, ils allerent un jour se promener dans un Bois, avec leur Maitresse : arrivez ici à l’écart, ensuite de bien des sanglots & des lamentations, ils lui plongerent un poignard dans le sein, dont elle mourut presque sur le champ. Un Esclave, qui travailloit dans le voisinage du lieu où se passoit un si cruel spectacle, y accourut à l’ouie des cris de la Personne mourante. Ce fut là qu’il vit le cadavre de cette jeune Fille étendu par terre, avec 1es deux Amans à ses cotez, qui ne cessoient de le baiser, qui pleuroient à chaudes larmes, & qui pénétrez d’une vive douleur & au desespoir, se frapoient la poitrine. 1l courut d’abord à la Maison de l’Anglois, pour en donner avis à ses Domestiques, qui, à leur arrivée, trouverent la Fille morte, & les deux Négres sur le point d’expirer des blessures qu’ils s’étoient faites. ◀Récit général ◀Niveau 3

Nous voyons, par l’exemple de cette cruauté surprenante, de quels desordres [52] l’Esprit Humain est capable, lorsqu’il n’est pas conduit par les régles de la Vertu, & les lumieres d’une Raison cultivée. Quoique l’action, que je viens de raporter, soit pleine d’horreur & criminelle au suprême degré ; avec tout cela, on peut dire quelle naissoit d’un Principe, qui auroit pu donner de fruits excelens, s’il avoit été mieux conduit, & dirigé par une bonne Education.

De sorte que c’est un bonheur inconcevable d’être né dans les Pays où les Vertus & les Sciences fleurissent ; quoiqu’il faille avouer que, dans ces endroits-là même, il y a une infinité de pauvres Ignorans, qui n’en savent guére plus que les Nations barbares, comme ceux qui ont eu l’avantage d’une meilleure Education, s’élevent les uns au dessus des autres, & atteignent à differens degrez de perfection. Mais pour revenir à notre Statuё formée d’un bloc de Marbre, quelquefois nous la voyons simplemcnt commencée, quelquefois dégrossie, & prête à devenir l’ébauche d’une Figure humaine ; quelquefois nous en voyons tous les traits & les membres distincts, quelquefois elle nous paroît une Piéce achevée, mais on n’en voit guéres, où la main d’un Phidias ou d’un Praxitéle ne pût ajouter de nouveaux agrémens.

Metatextualité► Autoportrait► Les refléxions sur la Morale & sur la Nature Humaine sont les meilleurs moyens qu’on puisse employer pour se perfectionner l’Esprit, à aquerir une véritable con-[53]noissance de soi-même, & par conséquent retirer nos Ames du Vice, de l’Ignorance & des Préjugez où elles sont naturellement engagées. C’est le but que je me propose dans tous mes Discours, & je me flatte d’avoir un peu contribué jusques ici à polir nos mœurs : on avouera du moins que mon entreprise est louable, de quelque manière que je l’exécute. S’il faut même ajouter foi à ce que plusieurs Personnes, que je n’ai pas l’honneur de connoître, m’ont écrit à cet égard, elles aprouvent mes efforts, & c’est ce qui m’encourage à les redoubler. Quoiqu’il en soit, je me servirai de cette occasion, pour les remercier de leur bienveillance, & les prier de me pardonner si je n’ai pas inséré leurs Lettres dans mes Feuilles volantes, malgré tout le relief qu’elles y auroient donné. Mais si d’un côté des Eloges si bien tournez avoient fait honneur aux Ecrivains ; de l’autre, si je les avois publiez moi-même, il étoit à craindre que le monde ne m’en jugeât indigne. ◀Autoportrait ◀Metatextualité

C. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1