Sugestão de citação: Anonym (Ed.): "LX. Discours", em: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\060 (1716), S. 388-394, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1151 [consultado em: ].


Nível 1►

LX. Discours

Citação/Divisa► Ut tu fortunam, sic nos te, Celse, seremus

Hor. L. I. Ep. VIII. 17.

C’est à dire, Celsus, vos amis seront à votre égard ce que vous serez au leurs dans votre bonne fortune. ◀Citação/Divisa

Nível 2► II n’y a rien de plus ordinaire, que de trouver un Homme, dont la conduite vous a paru toujours égale, sujet à des écarts & à des boutades, qui le rendent aussi different de lui-même & de ce que vous [389] l’aviez cru d’abord, que deux Personnes le peuvent être l’une de l’autre. Cette bizarrerie vient de ce qu’on néglige de se former des regles certaines pour sa conduite, ou quelques idées fixes des choses en général, capables de produire en nous de bonnes habitudes à l’égard de l’Esprit & du Corps. Un pareil défaut ne nous expose pas seulement à une legereté mal seante dans nos manieres ; mais aussi à l’inconstance pour nos Amis, nos interêts & nos liaisons. Autorretrato► Un Homme, qui est simple Spectateur de ce qui se passe autour de lui, sans avoir presque aucun commerce avec le monde, n’est qu’un pauvre Juge des secrets mouvemens du cœur, & des refforts qui causent ces grandes alterations qu’on voit dans la même Personne : Mais lorsqu’on n’est pas sujet à ces contrarierez qui paroissent dans les Hommes du monde, la Spéculation ne peut être que divertissante & instructive au suprême degré ; quoique, pour en goûter tout le plaisir, il faille être dans un Poste superieur, & avoir la disposition de leur fortune entre ses mains. ◀Autorretrato Metatextualidade► C’est en partie à cause de cela, que j’ai lû, avec un plaisir incroïable, les Memoires secrets de la Vie de Pharamond, Roi de France, qu’un Antiquaire, de mes bons Amis, m’avoit prêtez comme une grande Curiosité. Voici le Portrait que mon Auteur nous donne de ce Monarque. ◀Metatextualidade Nível 3► Narração geral► Retrato alheio► « Pharamond, dit-il, étoit un Prince aussi humain que généreux, & l’Homme le plus agréable & [390] le plus facetieux qu’il y eut de de son tems. Il avoit un Goût sort singulier, qui auroit pû même rendre malheureux un Prince d’un tout autre naturel que le sien ; il croïoit qu’on ne pouvoit jouïr de tous les charmes de la Conversation qu’entre des Egaux ; & il se plaignoit quelquefois agréablement de ce qu’il vivoit toujours dans la foule, & qu’il étoit le seul homme en France qui n’eut jamais Compagnie. Ce tour d’Esprit l’engageait à s’aller divertir d’un côté & d’autre à minuit, avec un seul Gentilhomme de sa Chambre. Dans ces promenades nocturnes, il faisoit liaison avec les Hommes, dont il vouloit éprouver l’humeur, & il les recommandoit en particulier à la faveur de son premier Ministre. Il remarquoit là-dessus en genéral, que es nouveaux Amis le négligeoient d’abord qu’ils esperoient de s’avancer à une plus haute fortune ; & il disoit à cette occasion, qu’on avoit tort de taxer les Princes de s’oublier dans leur élevation, puisqu’il y avoit si peu de Gens qui pussent voir d’un œil tranquille la faveur de leurs Créatures. » ◀Retrato alheio ◀Narração geral ◀Nível 3 Il y a un trait dans mon Auteur qui nous donne une idée fort vive du genie extraordinaire de Pharamond. Lorsque ce Prince eut mis un homme à toutes les épreuves, par lesquelles il faisoit passer tous ceux qu’il vouloit connoître à fonds, & qu’il l’eut trouvé tel qu’il le cherchoit, il lui fournit [391] un jour l’occasion de lui dire quel Bien étoit capable de le satisfaire. Nível 3► Metatextualidade► Là-dessus, il lui en promit le double, & lui parla en ces termes : ◀Metatextualidade Diálogo► Mr., Vous avez le double de ce que vous souhaitiez sar la generosité de Pharamond ; mais prenez garde au moins d’en être content, puisque c’est la derniere faveur que vous aurez de lui. Dès ce moment je vous regarde comme une Personne qui m’est dévouée, & afin que vous leviez de bonne foi, je vous donne ma parole Roïale que vous ne serez jamais ni plus ni moins que ce que vous êtes aujourd’hui. Ne me répondez pas, ajoûta-t-il en souriant, mais jouissez de la Fortune, où je vous ai élevé, qui est au-dessus de la mienne, puisque vous n’avez plus rien à esperer ni craindre. ◀Diálogo ◀Nível 3

Après que Sa Majesté eut fait ce choix & acheté de cette maniere la compagnie d’un bon Ami, Elle jouissoit tour à tout de tous les plaisirs d’un Particulier de bonne humeur, & de ceux d’un puissant Monarque. Lorsqu’il badinoit avec son Ami, il s’appelloit quelquefois l’agréable Tyran, sur ce qu’il punissoit l’insolence & la folie de ses Courtisans, non par aucune disgrace publique, mais par la gêne & l’embarras où il mettoit leur Esprit. S’il voïoit qu’un Homme fût rude & hautain envers ses Inferieurs, il cherchoit l’occasion de lui témoigner quelque bienveillances, & de le rendre par-là insuportable à ses Egaux. Il n’ignoroit pas qu’on observoit toutes ses démarches, ses paroles, ses actions & ses [392] regards même, & que chacun les interpretoit à sa mode. D’ailleurs, son Ami, qui s’appelloit Eucrate, & qui avoit l’ame noble sans être ambitieux, lui communiquoit librement toutes ses pensées,& ne craignoit point qu’il en fît un mauvais usage. Ainsi lorsqu’ils causoient en particulier, ce n’étoit pas un petit regal pour eux de reflechir sur tout ce qui s’etoit passé en Public.

Pour satisfaire quelquefois la sotte vanité d’un Grand, qui avoit du pouvoir dans sa Province, Pharamond lui parloit en pleine Cour, & l’engageoit, par un seul mot qu’il lui disoit à l’oreille, à mépriser tous ses anciens Amis. Une longue experience lui avoit fait connoître les Hommes jusqu’à ce point, qu’il se vantoit de changer toute la masse du sang dans quelques-uns, s’il leur parloit trois fois. Maître de la fortune des autres, il se divertissoit à menager ses démarches envers ceux qui la poursuivoient uniquement, & à les traiter de la maniere qu’ils le meritoient. Avec un coup d’œil donné à propos & un petit sourire, il engageoit deux mortels Ennemis à s’embrasser & à le jetter sur le cou l’un de l’autre, avec tant d’ardeur, qu’ils paroissent intimes, & prêts à s’etouffer tous deux à force de caresses. Lorsqu’il étoit dans toute sa belle humeur, & qu’il y avoit le soir quelque Assemblée extraordinaire à la Cour, il prenoit ses mesures avec Eucrate, pour se bien divertir, & il [393] mettoit en jeu les Passions de tous ses Courtisans. Il se plaisoit à voir une fiere Beauté attendre les regards d’un Gentilhomme qu’elle avoit méprise depuis longtems, sur ce qu’il lui donnoit quelques petites marques de distinction ; & l’Amant concevoit là-dessus de si hautes esperances, qu’il renonçoit à la Dame pour laquelle il se mouroit le jour précedent. A la Cour, ou l’on emploie les termes les plus forts pour assûrer quelqu’un de son amitié, & les plus foibles pour lui témoigner sa haine, n’etoit-ce pas un spectacle bien Comique de voir les Déguisemens s’évanouïr dans un Cas, & augmenter dans un autre, suivant que la Faveur ou la Disgrace accompagnoit les Objets respectifs de l’approbation ou du mépris des Hommes ? Nível 3► Diálogo► Aussi Pharamond, touché de la bassesse du cœur Humain, disoit-il, d’une maniere agréable, « Qu’il pouvoit ôter les cinq Sens de Nature à un Homme, & lui en donner une centaine, quand il vouloit. Celui qui est en disgrâce, ajoûtoit-il, perd d’abord tous ses talens naturels, & celui qui est en faveur acquiert les attributs d’un Ange. Il préténdoit même, que ce n’étoit pas le seuls Officiers subalternes de sa Cour qui en avoient cette idée, mais que les Grands avoient bonne ou mauvaise opinion d’eux-mêmes, selon qu’ils jouissoient des bonnes graces de leur Prince ou qu’ils venoient à les perdre. » ◀Diálogo ◀Nível 3

Un Monarque, de l’esprit & de l’hu-[394]meur enjouée de Pharamond, ne pouvoit que goûter des Plaisirs, qu’il étoit impossible à tout autre de se procurer. Il n’élevoit à une haute fortune que ceux qu’il croïoit capables de la recevoir sans aucun transport : il faisoit un noble & genereux usage de ces Observations, & il n’estimoit pas tant ses Ministres parce qu’ils lui plaisoient, que sur ce qu’ils se rendoient utiles à son Roïaume. De cette maniere, tous ses hauts Officiers le représentoient au naturel, & il n’y en avoir pas un seul qui eût part à son pouvoir, s’il ne le ressembloit à l’égard de la Vertu.

R. ◀Nível 2 ◀Nível 1