Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LXIII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\063 (1716), pp. 408-413, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1142 [consultado el: ].


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LXIII. Discours

Cita/Lema► Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.

Hor. L. I. Ep. X. I. 27.

C’est à dire, On a beau passer les Mers ; on echange de Climat & non pas d’humeur. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Nivel 3► Relato general► Deux Filles d’une grande beauté naquirent dans la rue de Cheapside, à Londres, le même jour de l’année mil six cens quatre-vingt-huit, & nous les appellerons, pour les distinguer, l’une Bru-[409]nette & l’autre Philis. L’union intime, qu’il y avoit entre leurs Peres & leurs Meres, fit qu’elles se connurent presque dès leur naissance Accoutumées à jouer, à badiner, à faire leurs Poupées, & à danser ensemble, elles devinrent inseparables dans tous les petits amusemens que l’âge le plus tendre leur inspiroit. Elles ne pouvoient plus se passer l’une de l’autre & ce Bonheur continua jusqu’à ce qu’elles eurent atteint à leur quinziéme année. Alors Philis mit une Coëfure, qui lui seïoit si bien, que le Voisinage ne les remarqua plus pour leur Union, mais qu’il les distingua pour la Beauté. Dès ce moment, elles ne jouirent plus de la tranquillité d’esprit, ni de l’aimable indolence ; qui les rendoient autrefois si heureuses ; elles donnoient un mauvais tour à leurs paroles & à leurs actions les plus innocentes, & si l’une excelloit en quelque chose, l’autre ne manquoit pas de le regarder d’un œil d’envie. Ces manieres désobligeantes produisirent d’abord un air grave & serieux, qui dégenera bien-tôt en froideur, & aboutit enfin à une haine irreconciliable.

Ces deux Rivales sur le Chapitre de la Beauté se ressembloient tant, pour l’air, la mine & la taille, que si vous parliez d’elles en leur absence, le même discours qui servoit à décrire l’une ne pouvoit que vous donner une idée de l’autre. Vous auriez crû qu’il étoit presque impossible de les distinguer, si vous les vûës chacune [410] à part, quoiqu’elles fussent très-differentes à les examiner toutes deux à la fois. Le beau Sexe se divertissoit d’autant plus de leur inimitié, que l’une ne pouvoit dire aucun mal de l’autre, qu’il ne rejaillît sur elle-même. Elles passoient les nuits entieres sans dormir, occupées à chercher de nouvelles parures afin de l’emporter l’une sur l’autre ; & à inventer de nouveaux stratagêmes pour rappeller les Admirateurs, qui avoient préferé les charmes de l’une à ceux de l’autre dans la derniere Assemblée où elles s’étoient vûës. Chacune, hors de joie d’entendre blâmer sa Rivale, & au desespoir à l’ouïe de ses éloges, elles ne se rencontroient jamais ; que leur teint n’en souffrît. Les bienseances que les Femmes observent engageoient ces deux Vierges à étouffer leur ressentiment, & à ne permettre pas qu’il éclatât en un Guerre ouverte, quoiqu’elles endurassent toutes les douleurs de la Haine. Les Meres, comme il ne manque jamais d’arriver, prirent parti dans la Querelle, & appuïerent les differentes prétentions de leurs Filles avec toute la dépense mal entendue que des Gens riches, qui n’ont pas le goût trop bon, peuvent soutenir. Ces jeunes Beautez, mises comme des Reines du Mois de Mai, avec des Habits de toute sorte dé couleurs voïantes, & suivies de leurs Meres, alloient tous les Dimatiches à l’Eglise, pour exposer leurs traits au Jugement de tout l’Auditoire.

[411] Au milieu de leurs efforts mutuels, il arriva qu’un jour aux Prieres publiques, Philis toucha le cœur d’un de nos Indiens Occidentaux, qui paroissoit dans toute la magnificence capable d’éblouïr une Personne qui ne sait pas distinguer la propreté des Habits d’un éclat ridicule. Philis ne put se défendre contre le brillant de cet Americain, vêtu d’un Habit d’Eté qu’on porte dans les Iles ; & lui même trop attentif aux charmes de sa Belle, ne put jamais en être détourné, par tous les airs étudiez & les minauderies de Brunette. Bien tôt après celle-ci eut la mortification de voir sa Rivale épouser ce riche Indien, pendant que tous les Hommes, qui lui faisoient la Cour, se bornoient à l’admirer, sans qu’aucun la demandât en mariage. Quoi qu’il en soit, Philis fut transportée aux Barbades avec son Epoux : Brunette, qui ne perdoit aucune occasion de s’informer de son état, eut le chagrin d’apprendre qu’elle étoit servie parun nombreux cortége d’Esclaves, qui rafraîchissoient l’air autour de & sa Personne avec des Eventails, lorsqu’elle voulait dormir, & qui la charrioient de Lieu en Lieu, dans toute la magnificence barbare de ce Païs-là. Brunette, incapable de soutenir ces avis réïterez, emploïa tous ses artifices & ses charmes pour tendre des piéges à quelque riche Habitant de la même Isle, dans la seule vûë de s’opposer encore une fois à sa Rivale avant que de mourir. Elle réussit dans son dessein, & fut ma-[412]riée à un Gentilhomme, dont les Terres étoient contigues à celles de l’Epoux de son Ennemie. Ces deux Beautez, redevenues Voisines & toujours irreconciliables, chercherent toutes les occasions de l’emporter l’une sur l’autre ; & mon discours ne finiroit pas, si je voulois entrer dans ce détail ; mais à la longue il arriva qu’un Vaisseau Marchand fut adressé à un Ami de Philis, avec ordre de lui donner la crême de toutes les Etoffes qu’il y auroit, avant que Brunttte pût être avertie de leur arrivée. Cet Ami s’aquitta de sa commission, & Philis se vit en peu de jours vêtuë du plus beau & du plus riche Brocard qui eût jamais paru sous cette Latitude. Brunette, hors d’état de parvenir à la magnificence de son Antagoniste, devint languissante & chagrine à la vûë de ce spectacle. Elle communiqua sa douleur à une fidéle Amie, qui, par la liaison où elle ètoit avec la Femme du Marchand de Philis, lui procura un reste du même Brocard que celle-ci avoit eu. Philis ne manquoit jamais de paroître dans tous les Lieux publics, où elle étoit assurée de trouver Brunette ; qui aujourd’hui en état de soutenir l’affront, se rendit à un Bal avec un Manteau noir tout uni d’une Etosse de soie, accompagnée d’une jolie Négre qui avoie une Jupe de ce riche Brocard, dont Philis étoit revêtue. Cet objet attira les yeux de tout le monde ; la malheureuse Philis s’évanouit de chagrin, & fut emportée chez elle à demi-[413]morte. Aussi tôt qu’elle eut repris ses forces, elle abandonna son Mari, pour s’embarquer sur un Vaisseau qui étoit à la Rade, & il n’y a que peu de jours qu’elle est arrivée à Plymouth, inconsolable & au desespoir. ◀Relato general ◀Nivel 3

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