Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "L. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\050 (1716), pp. 326-334, edito in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1131 [consultato il: ].


Livello 1►

L. Discours

Citazione/Motto► Roman capiri cervicem Pictor Equinam
Jungere si velit, & varias inducere plumas
Undique collaris membris ; ut turpiter atrum
Definat in piscem mulier formosa supernè :
Spectrum admissi risum teneatis amici ?
Credite, Pisones, isti tulæ fore librum
Persimilem, cujus, velut ægri somnia vanæ
Fingentur species ; ut nec pes, nec caput uni
Reddatur formæ.

Hor. A. P. v. I, - 9.

C’est-à-dire, Mes chers Amis, pourriez-vous vous empêcher de rire d’un Peintre, qui [327] dans un tableau vous feroit voir une tête de figure humaine sur le cou d’un cheval : & qui joignant ensemble des membres de différente espece d’animaux, les couvriroit de divers plumages, & les termineroit tous ; en sorte que le haut de la figure représenteroit une belle femme, & le bas un monstre marin ? Il en est de même d’une Piece, dont les pensées aussi peu suivies que les songes extravagans d’un malade, font un tout, dont le commencement & la fin n’ont aucun rapport avec le reste. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Il est très difficile que l’Esprit se dégage de ces Idées qui l’ont occupé long-tems : elles y reviennent d’elles-mêmes, bongré, malgré que nous en aïons, & il en est de ceci comme des vagues d’une Mer agitée, qui ne se tranquilisent que bien des heures après que le Vent est calmé.

Metatestualità► C’est à cela que j’attribue le Songe ou Vision que j’eus la nuit derniere, & qui me représenta, dans une Allegorie continuée les differentes sortes d’Esprit, soit le faux, le mixte, ou le véritable, qui ont fait le sujet de mes derniers Discours. ◀Metatestualità

Livello 3► Allegorie► Traum► Il me sembla d’abord que je fus transporté dans un Païs rempli de Prodiges & d’Enchantemens, qu’on nommoit le Païs de l’Esprit faux, & où regnoit le Dieu du Mensonge. Il n’y avoit rien dans toute la Campagne, les Bois & les Rivieres qui parût naturel. Quantité d’Arbres étoient couverts d’Or en feuille, au lieu de fleurs ; [328] quelques-uns produisoient de la Dentelle, & d’autres, des Pierres Précieuses. Les Fontaines murmuroient des Airs d’Opéra, & l’on voïoit dans leurs eaux des Cerfs, des Sangliers & des Sirénes, pendant que les Dauphins & plusieurs autres Poissons jouoient sur leurs bords, ou se divertissoient dans les Prairies. La plûpart des Oiseaux avoient le bec d’or, & la voix d’un Homme. Les Fleurs, qui sentoient l’Encens, l’Ambre-gris & la Civette, paroissoient si entrelassées les unes avec les autres, qu’elles formoient des Pieces de broderie. Les Vents étoient remplis de soupirs & de Messages, qui venoient d’un nombre infini d’Amoureux éloignez. Occupé à courir ça & là dans ces Deserts enchantez, je ne pûs m’empêcher de rompre le silence, & de parler tout seul à haute voix sur toutes ces Merveilles qui s’offroient à mes yeux. Mais quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je trouvai, dans toutes les Allées, des Echos artificiels, qui par la repetition de certains mots que je prononçois, s’accordoient avec moi, ou me contredisoient, à tout bout de champ ? Au milieu de mon Entretien avec ces Compagnes invisibles, j’apperçus, dans le centre d’un Bocage sort sombre, un monstrueux Edifice bâti à la Gothique, où l’on voïoit quantité dornemens de cette Sculpture barbare. Je m’en approchai au plus vîte, & je trouvai que c’étoit une espece de Temple Païen consacré à la Déesse de [329] la Stupidité. A mon entrée, je découvris la Divinité du Lieu habillée en Religieuse, qui tenoit un Livre d’une main, & un Hochet de l’autre. L’industrie paroissoit à sa droite, avec une Lampe qui brûloit en sa présence, & le Caprice étoit à sa gauche, avec un Singe sur l’épaule. A ses piez il y avoit un Autel d’une figure bien étrange ; mais on l’avoit taillé de cette maniere, pour s’accommoder à l’inscription qui l’environnoit. Les offrandes, qu’on y voioit dessus, consistoient en morceaux de papier, remplis de Poësie, & qui représentoient des Haches, des Ailes & des Oeufs. Le Temple étoit plein d’Adorateurs, qui s’amusoient à divers Exercices, suivant que la Fataisie leur en disoit. Je vis dans un Quartier un Regiment d’Anagrammes, qui n’étoient jamais en repos, qui tournoient a droite ou à gauche, qui faisoient volteface, doubloient leurs rangs, changeoient de Poste & se formoient, après bien des marches & des contre-marchés, dans toutes les figures que peut produire l’Exercice le plus composé.

A quelque petite distance de-là, il y avoit un Corps d’Acrostiches, formé de Personnes qui n’avoient aucune proportion entr’elles. Ils étoient rangez sur trois Colomnes, dont chacune étoit bordée à la gauche d’une haie d’Officiers. Tous ceux-ci paroissoient sort lestes, & avoient du moins six pieds de hauteur ; mais les simples Soldats étoient si petits, & boiteux & [330] si miserables, qu’on ne pouvoit presque pas les regarder sans rire. On voïoit à leur suite deux ou trois Files de Chronogrammes, qui ne se distinguoient des premiers, que parceque leurs Officiers tenoient, à l’exemple de la Figure qui represente le Tems, un Sable d’une main, & une Faux de l’autre, & qu’ils étoient portez pêle-mêle avec leurs Soldats.

Vers le milieu du Temple, & sous les yeux de la Divinité qu’on y adoroit, il me sembla que je voïois le Phantôme de Tryphiodorus le Lipogrammatiste, engagé dans un Bal avec vingt-quatre Personnes, qui le poursuivoient tour à tour au travers de toutes les figures embarrassees & les labyrintes d’une Contredanse, sans qu’elles pussent jamais l’attraper.

A la vûë de plusieurs Personnes qui me parurent sort occupées à l’extremité du Temple qui regarde à l’Ouest, j’examinai ce qu’elles faisoient, & je trouvai que le grand Magazin des Rébus étoit dans ce Quartier-là. Ces Machines, du naturel du monde le plus opposé entr’elles, formoient divers Paquets, jettez les uns sur les autrès comme des Fagots. Vous y auriez pû voir un Ancre, un Peignoir, & un Cheval de Bois liez ensemble. Un des Ouvriers qui s’apperçut de ma surprise, vint me dire, qu’il y avoit beaucoup d’esprit dans plusieurs de ces Paquets, & qu’il me les expliqueroit si je voulois ; Je le remerciai de son offre obligeante & lui répon-[331]drai que j’étois alors un peu trop pressé pour lui donner audience. Sur le point de sortir du Temple, je vis dans un coin une troupe d’Hommes & de Femmes qui rioient de tout leur cœur, & qui se divertissoient au Jeu des rimes, où celui qui en repete une, dont un autre s’est déja servi, commet une faute. En passant auprès d’eux, j’entendis quantité de doubles rimes, qui ne servoient qu’à redoubler leur joie.

Il y avoit, dans leur voisinage, une autre bande d’Esprits gais & boufons, qui s’escrimoient à un Jeu, dont tout le fin consistoit à faire prendre une Personne pour une autre. Pour donner occasion à ces bévûës grotesques, ils s’étoient partagez en divers Couples, dont chacun étoit couvert depuis la tête jusqu’aux pieds de la même sorte d’Habits, quoiqu’ils n’eussent peut-être pas un seul trait de leurs visages qui se ressemblât. De cette maniere un Vieillard étoit pris quelquefois pour un jeune Garçon, une Femme pour un Homme & un Noir pour un Européan ; ce qui ne manquoit pas de causer de grands éclats de rire. Je connus, à leur mine, que c’étoit un Parti d’Equivoques ou de Jeux de mots. Quoi qu’il en soit, impatient de me voir hors de ce monde enchanté, qui m’avoit presque boulversé la cervelle, je sortis du Temple, & je traversai les Champs qui l’environnoient avec toute la diligence possible. Mais je n’étais guére avancé, lorsque j’entendis le bruit de Trompettes qui [332] sonnoient l’allarme, & qui sembloient anoncer la marche d’un Ennemi. En effet, je vis paroître, dans un éloignement considérable une lumiere fort éclatante, au milieu de laquelle marchoit une Personne d’un regard majestueux, qui le nommoit la Verité. Elle avoit à sa main droite un Dieu, qui portoit plusieurs Carquois sur le dos, avec une poignée de Flèches à la main, & qui s’appelloit l’Esprit. L’approche de ces deux Ennemis remplir tout le Territoire de l’Esprit faux d’une consternation incroïable ; en sorte que le Dieu du Païs se rendit en Personne sur les frontieres, avec plusieurs Divinitez subalternes, & que les différens Corps de troupes, que j’avois vû dans le Temple, se rangerent en bataille, pour les recevoir bien chaudement. La marche des ennemis fut si lente, que tous les Voisins du Païs du Mensonge eurent le tems d’assembler leurs Forces, resolus de se tenir sur leurs gardes, d’observer une exacte Neutralité, & d’atttendre l’issue du Combat.

Metatestualità► Je dois avertir ici mes Lecteurs, que les frontieres du Païs enchanté avoient pour habitans les différentes espèces de l’Esprit mixte, qui faisoient une étrange figure lorsqu’on vint à les passer en revûë : ◀Metatestualità Ils y avoit des Hommes, dont le corps étoit percé de Dards, & des Femmes dont les yeux étoient des Miroirs ardens : on y voïoit aussi des Hommes qui avoient le cœur de feu, & des Femmes qui avoient le sein de [333] neige. On s’ennuïeroit si je voulois décrire tous les Monstres qui composoient cette grande Armée, qui se divisa d’abord en deux Partis, dont l’un se jetta derriere les Drapeaux de la Verité & l’autre derrière ceux du Mensonge.

Le Dieu du Mensonge, qui étoit d’une taille Gigantesque, avança quelques pas à la tête de son Armée ; mais la lumière éblouïssante, qui environnoit là Verité, n’eut pas plutôt dardé ses raïons sur lui, qu’il secha peu-à-peu, jusques-là qu’il ne parut plus que comme un Phantôme, & qu’il s’évanouit à la fin, à mesure qu’elle approchoit ; en sorte qu’il ne resta pas la moindre trace de sa Figure dans l’endroit qu’il avoit occupé.

De même qu’au lever du Soleil les Etoiles disparoissent les unes après les autres, jusqu’à ce qu’on n’en voïe plus dans tout l’Hemisphere ; c’est ainsi que le Dieu du Mensonge s’évanouit avec toute son Armée. D’ailleurs, le Temple s’enfonça tout d’un coup, les Poissons retournerent dans les eaux & les Bêtes sauvages dans les Bois, les Fontaines reprirent leur murmure, les Oiseaux leurs accens, les Arbres leurs feuilles & les Fleurs leur odeur ; en un mot, toute la face de la Nature revint à son premier état. A la vûë de cette nouvelle métamorphose, il me sembla, quoique je continuasse à dormir, que je m’éveillois en sursaut, après avoir fait un rêve.

D’abord que la Scène de tous ces pro-[334]diges, qui avoient fort troublé mon Imagination, eut passe, j’examinai avec beaucoup de soin les Allures de l’Esprit & de la Verité ; car il étoit impossible de regarder l’un, sans voir l’autre en même tems. Un gros Corps de Figures qui avoient l’air robuste & vigoureux, les suivoit. Le Génie du Poëme Heroïque y paroissoit couronné de Laurier, & l’Epée à la main. La Tragédie, vêtue d’une longue Robe teinte dans le sang, avoit une Couronne de Cyprès. La Satire, avec son air riant, cachoit un Poignard dans le sein. La Rhétorique se faisoit connoître par sa Foudre, & la Comédie par son Masque. A la suite de plusieurs autres Figures, on voïoit à l’arriere-Garde l’Epigramme, qu’on y avoit posté dès le commencement de l’Expédition, parcequ’on le soupçonnoit de favoriser l’Ennemi & qu’il auroit bien pû le joindre. Le Dieu de l’Esprit avoit quelque chose de si aimable & de si perçant dans ses regards, qu’il m’inspira tout à la fois l’amour & la crainte. Lorsque je goûtois une joie extrême à l’envisager, tout d’un coup il me présenta un de ses Carquois plein de Flêches ; mais voulant tendre la main pour le recevoir, je me heurtai contre une Chaise, ce qui m’éveilla, & ce fut ainsi que finit mon Songe. ◀Traum ◀Allegorie ◀Livello 3

C. ◀Livello 2 ◀Livello 1