Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XLVI. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\046 (1716), pp. 296-301, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1127 [consultado el: ].


Nivel 1►

XLVI. Discours

Cita/Lema► Operose nihil agunt.

Sen. De Brevit Vitæ cap. 13.

C’est-à-dire, Ils se donnent beaucoup de peine, pour ne rien avancer. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Il est certain que tous les Hommes voudroient avoir de l’Esprit s’ils pouvoient, & quoique les Pédans, qui se vantent d’un Savoir profond & solide, cherchent à dé-[297]crier les Ouvrages d’un Auteur poli, comme s’il n’y avoit que du clinquant & de la crême fouetêe, ils n’épargnent ni soins ni travaux pour atteindre à l’elevation de celui qu’ils semblent mépriser. C’est pour cela qu’ils s’appliquent souvent à des Ouvrages qui demandent du feu & de la vivacité, & qui leur coutent des douleurs infinies à produire. Il faut avouer aussi qu’il vaudroit mieux être Esclave sur les Galeres que bel Esprit, si l’on ne pouvoit obtenir ce titre qu’à la saveur de ces pénibles Bagatelles inventées par des Auteurs, qui avoient d’ordinaire plus de Savoir que de Genie.

Metatextualidad► J’ai détaillé dans mon dernier Discours quelques Espèces de ce mauvais goût entre les Anciens, & j’en rapporterai dans celui-ci deux où trois autres, qui étoient en vogue à peu près vers le même tems. ◀Metatextualidad L’une de celles-ci se trouvoit chez les Lipogrammatistes de l’Antiquité, ou Escamoteurs de Lettres, qui, sans rime ni raison, concevoient une si grande antipathie pour une certaine Lettre de l’Alphabet ; qu’ils ne l’admettoient pas une seule sois dans tout un Poëme. Nivel 3► Exemplum► Un certain Tryphiodorus étoit habilissime en ce genre. Il écrivit une Odyssée sur les avantures d’Olysse, & partagea ce Poëme Epique en vingt-quatre Livres. Il nomma le premier Alpha ; par la raison des contraires, parce que cette première Lettre de l’Alphabet Grec en étoit absolument bannie, de même que le mot [298] Lucus, qui veut dire un Bois, vient à non lucendo, de ce que l’on n’y voit pas fort clair. Il donna le titre de Beta au second Livre, pour la même raison. En un mot, il exclut les vingt-quatre Lettres, chacune à son tour, & leur fit voir à toutes, une à une qu’il pouvoir se passer d’elles. ◀Exemplum ◀Nivel 3

Cela devoit être quelque chose de fort plaisant de voir ce Poëte éviter la Lettre excommuniée, avec autant de soin qu’un autre en auroit eu pour observer la quantité, & s’échaper à la saveur de toutes les Dialectes Gréques, lorsqu’il étoit pressé de cette malheureuse Lettre dans quelque syllabe particuliere. Il n’y avoit point de remede, il falloit bannir l’expression la plus juste & la plus élegante, comme on rejette un Diamant croisé d’une paille, si la Lettre proscrite s’y trouvoit engagée. Quoi qu’il en soit, si l’Odyssée de Tryphiodorus subsistoit aujourd’hui, il y a grande apparence que nos habiles Pedans la citeroient avec plus d’ostentation, que l’Odyssée d’Homere. Quel fonds inépuisable ne seroit-ce pas de mots & de phrases hors d’usage, de barbarismes & d’expressions rustiques, de manières d’ortographier absurdes, & de Dialectes compliquées ? Je ne doute pas même qu’elle ne passât pour un des plus riches Trésors de la Langue Gréque.

Nivel 3► Relato general► Les anciens estimoîent encore une autre Invention fort spirituelle, que les Modernes appellent un Rebus, qui consîstoit à faire éclipser, non pas une Lettre ; mais [299] un Mot entier, à la place duquel on metoit une Image. Lorsque Cesar devint un des Maîtres de l’Hôtel de la Monnoie à Rome, il fît placer là figure d’un Elephant sur le revers de la Monnoie, parceque le mot de Cesar signifioit un Elephant en Langage Punique. Il emploïa ce stratagême, pour ne pas s’exposer à la rigueur des Loix, qui defendoient à un Particulier de mettre son effigit sur la Monnoie de l’Etat. Ciceron, ainsi nommé du Fondateur de sa Famille, qui avoit une petite Verrue sur le Nez, de la figure à peu près d’un Poischiche, qu’on appelle Cicer en Latin, ordonna qu’au lieu de Marcus Tullius Cicero, l’on gravât, sur un Monument public, Marcus Tullius, avec la figure d’un Poischiche au bout. Peut-être qu’il en agit de cette maniere pour insinuer qu’il n’avoit pas honte de son Nom ni de sa Famille, malgré tous les reproches que ses Envieux & ses Competiteurs lui faisoient souvent à l’égard de l’un & de l’autre. L’Histoire Gréque nous parle aussi d’un célèbre Edifice, où l’on voïoit les figures d’une Grenouille & d’un Lézard marquées en divers endroits : Ces Mots en Grec étoient les Noms des Architectes, qui avoient les pris ce tour, parceque les Loix du Païs leur défendoient de mettre leurs Noms sur aucun de leurs Ouvrages. On croit que c’est à cause de cela même, que les crins que tombent sur le front du Cheval, dans l’antique Statue Equestre de Marc Aurel, re-[300]présentent de loin la figure d’une Chouette, pour donner à connoître le Païs du Sculpteur, qui, selon toutes les apparences, etoit Athenien. Il y a un ou deux Siecles que ce mauvais Goût regnoit chez nos Ancêtres, sans aucune de ces raisons cachées que les Anciens avoient, mais dans la seule vûe de paroître spirituels. D’une infinité d’Exemples qu’on pourroit en alléguer, je ne produirai que l’invention d’un certain 1 Mr. Newberry, telle qu’on la trouve rapportée dans les Oeuvres postumes de notre savant Camden. Cet Homme spirituel, afin de représenter son Nom en peinture, mit au dessus de sa porte l’Enseigne d’un †2 If, chargé de quantité de baies, au milieu desquelles il y avoir une grande N d’or ; de sorte qu’avec le secours d’un peu de fausse orthographe, tout cela formoit ensemble le mot de N-ew-berry.

Je finirai cet Article des Rebus, par une espece de Hieroglyphe, qu’on vient de tailler, en beau relief, sur deux grandes Portes du Palais de Bleinheim, où l’on voit un gros Lion, qui met en pieces un petit Coq. Pour pénétrer le sens de l’Enigme, il saut savoir qu’un Coq a le malheur de porter en Latin le même nom qu’un François, & que le Lion est le symbole de la Nation Angloise. Il me semble qu’un Ornement de cette nature, à la façade d’un si superbe Edifice, approche beaucoup d’un Quolibet [301] dans un Poëme Héroïque ; & j’ai du regret que l’habile Architecte ait permis au Sculpteur de deshonorer la beauté de son Plan par une Piece de si mauvais goût. Quoi qu’il en soit, je me flate que ma remarque engagera les interessez à faire quartier au Coq, & à le délivrer de la griffe du Lion.

Je trouve aussi que les Anciens avoient l’art de lier conversation avec un Echo, & d’en obtenir des réponses exactes & suivies. Si cela pouvoir être pardonnable à quelque Auteur, on le passeroit sans doute à Ovide, lorsqu’il introduit l’Echo en forme de Nymphe, avant qu’elle fût changée, & qu’il ne lui restât plus que la voix. Le savant Erasme, quoi-qu’Homme d’esprit & beau Genie, a composé un Dialogue dans ce mauvais goût, où son Echo paroît si habile, qu’il répond en Latin, en Grec & en Hébreu, selon qu’il trouvoit les syllabes, qu’il devoit répéter dans l’une ou l’autre de ces Langues mortes. Hudibras, pour tourner ce mauvais goût en ridicule, décrit Brain se plaignant de la perte de son Ours à un Echo, qui est d’un grand usage au Poëte, en ce qu’il ne se borne pas à répéter les dernieres syllabes après lui ; mais qu’il l’aide à finir le vers, & qu’il lui fournit des rimes. ◀Relato general ◀Nivel 3

C. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1C’est-à dire, Nouvelle bais.

2En Anglois, Yew.