Le Spectateur ou le Socrate moderne: XLI. Discours

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XLI. Discours

Cita/Lema

Strenua nos exercer inertia !

Hor. L. I. Ep. XI. 28.

C’est-à-dire, Il faut avouër que nous sommes bien lâches !

Nivel 2

Nivel 3

Je n’avois eu jusqu’à présent aucune correspondance avec la savante Université de Cambrige ;

Metatextualidad

mais je viens d’en recevoir une Lettre : & c’est pour m’en faire honneur que je la publie aujourd’hui. On m’y parle d’une nouvelle Secte de Philosôphes qui s’est élevée dans ce fameux sejour des Muses, & qui est, peut-être, la seule de cette espèce que notre Siecle produira, s’il en faut croire du moins les apparences. Quoi qu’il en soit, voici de quelle maniere on m’en écrit.

Nivel 4

Carta/Carta al director

Mr. Le Spectateur, « Persuadé que vous êtes un Promoteur universel des Arts libéraux & des Sciences, & que vous êtes bien-aise d’être informé de tout ce qui se passe dans la République des Lettres, j’ai cru que la description d’une Secte de Philosophes, très-commune parmi nous, mais dont je ne sache pas qu’aucun Auteur, ancien ou moderne, ait jamais pris connoissance, ne vous seroit pas desagréable. On nomme ces Philosophes, en Stile de notre Université, des 1Lowngers. Si les Anciens n’en ont point parlé, non plus que de bien d’autres choses, pour moi, je l’attribue au défaut de leurs lumieres. II est vrai que certains Savans prétendent que nos Philosophes sont une espece de Péripateticiens, parce qu’on les voit toujours se promener d’un côté & d’autre. Mais je voudrois que ces Messieurs se ressouvinssent, que si les Anciens de la Secte se promenoient beaucoup, ils écrivoient aussi de gros Volumes, témoin Aristote & ses Confreres, au grand regret de nos Modernes : au lieu qu’il est de notorieté publique que, que <sic> ceux-ci ne dépensent jamais un liard pour des Plumes, de l’Encre ou du Papier. Il y en a d’autres qui les font venir de Diogene, parceque plusieurs de leurs Chefs abondent en humeur cynique, & qu’ils aiment beaucoup à s’exposer aux raïons du Soleil. Mais on peut dire aussi, que Diogene vivoit heureux & à son aise, dans un miserable Tonneau fort étroit, au lieu que nos Philosophes sont si éloignez de suivre cet exemple, qu’ils se croiroient en danger de mourir s’ils restoient enfermez une demie heure dans une jolie Chambre, bonne & commode. Il y en a d’autres enfin, qui, à cause de la netteté d’esprit qu’ils trouvent à nos Lowngers, les font descendre de ce grand Personnage de l’Antiquité, soit Platon ou Socrate, qui, après avoir emploïé toute sa vie à l’Etude, disoit, Que tout ce qu’il savoit étoit, qu’il ne savoit rien. Cet Argument est si foible, qu’il ne mérite pas qu’on le refute. Quoi qu’il en soit, j’ai fait depuis long tems avec des soins & des peines incroïables, quantité d’observations à l’égard de ces Philosophes, & j’ai déja tous les materiaux prêts, pour en composer un Traité, où je parlerai de l’originé & du progrès de cette fameuse Secte, de leurs Maximes, de leurs austéritez, de leur maniere de vivre, &c. J’ai même obtenu, d’un de mes Amis, qui doit publier bien-tôt une nouvelle Edition de Diogene Laërce, la permission d’y joindre ce Traité, en forme de Supplément :

Metatextualidad

Et afin que le monde sache ce qu’il doit attendre de moi là-dessus, j’en toucherai ici quelques Articles, en peu de mots : Vous aurez la bonté, s’il vous plaît, de les donner au Public ; après quoi je me dirai votre très humble serviteur. Voici deux ou trois de leurs Maximes :

Metatextualidad

La principale, sur laquelle tout leur Systême roule, nous enseigne,

Cita/Lema

Que le Tems est l’Ennemi irreconciliable & le Destructeur de toutes choses ; qu’on doit ainsi le païer de la même monnoie, le perdre & le tuer, sans aucune misericorde, par toutes les voies qu’on peut s’imaginer.
Un autre de leurs Préceptes favoris est,

Cita/Lema

Que le Travail n’est que pour la Canaille, & l’Etude pour les Sots.
Un troisiéme, qui paroît burlesque, mais qui a beaucoup d’influence sur leur conduite, pose,

Cita/Lema

Que le Diable est toujours à la Maison.
Pour ce qui regarde leur maniere de vivre, elle me fournit un vaste champ, où il y aura de quoi s’étendre, mais je rapporterai ici que deux ou trois de leurs principaux Exercices.
Les plus âgez d’entre eux s’appliquent à examiner les mœurs des Hommes, & à connoître toutes les Enseignes & les Maisons de la Ville. Quelques-uns sont arrivez à un si haut degré de perfection, qu’ils vous peuvent dire toutes les fois que l’un ou l’autre Boucher tue un Veau, ou que la Chate de la moindre vieille Femme est sur le point de faire ses Petits, & mille autres nouvelles de cette importance. Il y a un de ces vieux Philosophes qui contemple un Cadran deux ou trois heures par jour, & qui manque aussi peu au Cadran,

Cita/Lema

Que le Cadran manque au Soleil,
Soit au coucher, soit au réveil.
Les jeunes Etudians n’ont porté jusques ici leurs speculations que sur les Boulingrins, le Billard, & tels autres Exercices. Du reste, cela doit suffire pour vous donner une idée de mon Dessein. Je vous prie de vouloir favoriser &de me croire, &c. »
La justice m’engage à reconnoître que j’ai vû autrefois de ces Philosophes à l’Université d’Oxford ; quoiqu’ils n’y fussent pas honorez du même titre qu’on leur donne à Cambrige, au raport du savant Historien, qui m’en a écrit la Lettre précedente. On les a toujours regardez comme des Personnes qui s’affoiblissent beaucoup plus, par une exacte observation des Regles de leur Ordre, qu’aucun des autres Etudians. Ceux-ci n’attrapent guère que du mal aux yeux, & quelquefois des douleurs de tête, mais ces Philosophes tombent dans une indolence, une lassitude & une léthargie presque universelle, jointe à une certaine impatience de sortir du Lieu, où ils sont, pour aller pesamment à un autre. Les Lowngers se contentent de faire partie du Genre humain, sans vouloir se distinguer de la foule par aucun endroit. On peut dire qu’ils laissent plutôt couler le tems, qu’ils ne le perdent, sans reflechir sur le passe, ni s’inquieter de la venir. Toute leur vie se borne a jouïr du present, qu’ils ne goûtent même pas. Lorsqu’un Homme de cet ordre se trouve posseder de grands biens, l’emploi de son tems est transferé à son Carosse & à ses Chevaux, & l’on doit mesurer sa vie par leur mouvement, non point par ses plaisirs ou ses peines. Le plus agréable Entretien qu’un de ces Philosophes puisse avoir, est de prendre quelque goût à la Parure & aux Habits. Cela seul pourroit le déguiser à lui même & le desennuïer de sa chère Personne. J’ai connu autrefois un de ces Philosophes, à qui ces deux Amusemens donnoient quelque espèce de relief dans le Monde ; à la faveur de la diversité des Habits, avec lesquels il parroissoit aux Assemblées publiques, & de la legereté de ses Chevaux, qui le traînoient tantôt à Bath, tantôt à Tunbridge, ensuite à New-Market & après à Londres, il eut enfin le bonheur de faire parler de son Carosse & de ses Chevaux dans tous ces Endroits-là. Dès que nos riches Lowngers sortent de l’Academie, & qu’au lieu d’aller vivre dans le beau Monde, il se retirent à leurs Maisons de Campagne, ils ne manquent presque jamais de se joindre a une Meute de chien & d’emploïer le tems à défendre leur Volaille contre les insultes des Renards. Je ne sâche pas qu’aucun Gentilhomme de cet Ordre ait jamais pris une autre voie pour se distinguer ; mais je rechercherai avec soin tous ceux que nous avons ici en ville, qui sont arrivez à la dignité de ces Philosophes par la seule force de leurs talens naturels, sans avoir vû nos Academies ; & pour embellir le Traité, que mon Correspondant de Cambridge nous promet là-dessus, je lui envoïerai les Noms & l’Histoire de ceux qui passent leur vie sans le moindre incident, & qui vont toute la journée d’un Caffé à l’autre, pour se délivrer du pénible embarras qu’il y a de n’avoir rien à faire.
R.

1Ce mot paroit composé de l’Anglois Lown, qui signifie un Ventre paresseux, un Fainéant. & du Latin Gerro, qui veut dire un Badin, un Conteur de sotises & de bagatelles. Gers est ici l’abréviation du Pluriel Gerrones.