Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XXXVIII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\038 (1716), pp. 242-249, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1119 [consultado el: ].


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XXXVIII. Discours

Cita/Lema► Torquet ab obscœnis jam nunc sermonibus aurem.

Hor. L. II Ep. I. 127.

C’est-à-dire, Il les exhorte à ne prêter jamais l’oreille aux discours trop libres. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Nivel 3► Nivel 4► Carta/Carta al director► Mr. le Spectateur,

Autorretrato► « Je suis d’un rang & d’une tournure, sans parler de mon Bien, qui me rendent aussi remarquable qu’aucune autre jeune Dame de la Ville. Il est en mon pouvoir de jouïr de toutes les vanitez du Siecle ; mais, par les soins qu’on à pris de mon éducation, j’ai du rebut pour ces airs effrontez & les manieres libres qu’on voit dans tous les lieux & les Rendez-vous publics. ◀Autorretrato Il me semble qu’une des plus grandes sources de ce mal vient du stile & du libertinage de nos Comédies. Relato general► Je me trouvai hier au [243] soir à celle qui a pour titre 1 les Funerailles, Exemplum► où un Amant a le front de s’écrier, en parlant de sa Maîtresse, Oh cette charmante Harriot ! Que ne puis-je la tenir entre mes bras, & la voir succomber à la fin, après avoir fait quelque resistance ! ◀Exemplum ◀Relato general Un trait de cette nature ne devroit jamais s’offrir à l’imagination d’un Auditoire chaste & de mœurs reglées. Metatextualidad► Je vous prie de me dire votre avis là-dessus, & d’examiner, en qualité du Spectateur, ou du Socrate moderne, le Stile de nos Poëtes comiques, à l’égard de la Chasteté & de la Modestie. Je suis, &c. » ◀Metatextualidad ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 4

La plainte de cette jeune Dame est si juste, que l’endroit qui l’a choquée est assez grossier pour avoir déplu à des Personnes qui ne sauroient prétendre à sa délicatesse ni à sa modestie. Mais il y auroit bien des choses à dire pour la défense des Auteurs : Si l’on consideroit la difficulté qu’il y a de soutenir un Dialogue vif & animé durant cinq Actes de suite, l’on permettrait à un Ecrivain qui a épuise tout son feu, d’avoir recours a quelque petite gaillardise, puisqu’il ne sauroit plaire autrement. J’ose cautionner pour tous les Poëtes en general, qu’il n’y en a pas un seul qui ait écrit des saletez que parce qu’il étoit à bout de son Invention. Lorsqu’un Auteur ne peut fournir plus rien de ce ta-[244]lent qui le met au dessus du gros de son Auditoire, il saut qu’il en vienne à ce qu’il a de commun avec eux, & qu’il flate quelque appétit sensuel, puisqu’il n’a pas de quoi chatouiller une Imagination épurée. C’est à ce défaut que nous devons attribuer l’écart donc il s’agit, avec cous les autres de la même espèce, qui se trouvent dans nos Comédies, & qui passent d’ordinaire sous le titre d’Expressions savoureuses.

La plûpart des Auteurs qui onc réüssi dans les Pieces de Théâtre, ont mis cet expédient en usage, pour suppléer au défaut de l’Esprit ; quoique je ne connoisse que le poli Chevalier George Etherege, qui ait écrit a dessein une Comédie fondée sur le defit que nous avons de multiplier notre Espèce ; si j’entens du moins ce que la Dame souhaite, dans la Comédie intitulée, Elle le voudroit bien si elle le pouvoit. D’autres Poëtes ont insinué, par-ci par-la, que c’est toujours le but, malgré tous les déguisemens & toutes les ruses dont une Femme fait cacher son jeu ; mais il n’y a que ce Chevalier, qui, sans garder aucunes mesures, ait tourné l’imagination de ses Auditeurs sur cet unique objet, depuis le commencement jusqu’à la fin de la Piece. Du reste, elle est toujours bien reçûe, soit que toutes les Femmes qui la voient représenter le voulussent si elles pouvoient, ou que les innocentes y aillent pour conjecturer ce que signifient ces mots, Elle le voudrait bien si elle le pouvoit.

[245] Un Discours languissant, où il n’y a ni rime ni raison, est soutenu par une posture lascive ; & lorsqu’il est trop bas pour être relevé par ce moien, l’insipidité en est assaisonnée par des Equivoques. Les Ecrivains, qui n’ont pas de genie, ne manquent jamais d’emploier ce petit Corps de reserve, pour exciter à rire, ou obtenir un Aplaudissement. Pour moi, qui ne connois les Femmes que par la vûë des Comédies, lorsque je suis placé d’une maniere fort innocente dans le Parterre, & que je me vois insulté par les Jupes des Danseuses, dont la jolie tournure est d’un grand secours à une miserable Piece, je puis presque deviner la situation où se trouve tout le beau Sexe. Lorsqu’un Poëte se relâche & qu’il manque d’expressions de haut goût, une jolie Comédienne se donne des mouvemens lascifs ; ce qui produit un aussi bon effet pour l’Auteur. Les Poëtes sans vivacité en agissent avec leurs Auditeurs, à peu près comme de sots Parasites en usent envers leurs Patrons ; lorsqu’ils ne peuvent plus les divertir par des traits d’Esprit ou un enjouement agréable, ils les repaissent de quelque basse flaterie qui s’accorde avec leur humeur, quoiqu’ils la desaprouvent dans le fond. Apicius goûte un plaisir extrême, dès que vous l’entretenez d’un repas où il y avoit des mêts exquis ; & Clodius est tout en feu, lorsque vous lui décrivez une Beauté impudique : Cependant il n’y a pas de meilleurs Juges de la déli-[246]catesse & des agrémens de la Conversation, si vous ne touchez point aux deux foibles qui les dominent. Mais, comme je l’ai déja insinué, il est plus facile de parler à l’Homme, qu’à l’Homme de bon sens.

Il est digne de remarque, que les Auteurs, qui ont le moins de savoir, sont les plus experts dans les Discours trop libres. Les Femmes qui se mêlent de Poësie on fait merveilles en ce genre ; Nivel 4► Exemplum► & nous sommes redevables à celle qui nous a donné Ibrahim, d’avoir introduit une Scène, qui sert de préparatif à l’Acte même, lorsque l’Empereur jette son mouchoir à sa Maîtresse, & l’engage à le suivre dans l’endroit le plus reculé du Serrail. Il faut avouër que Sa Majesté Turque se retire de bonne grâce ; mais il me semble que ceux qui l’attendent dehors, font une sotte figure. Cette ingenieuse Personne a rafiné, dans cette Pièce de vrai Maquerellage, sur une autre Demoiselle, qui nous a donné le Corsaire, où un Gentilhomme Campagnard se deshabille jusques à ses Caleçons de toile de Hollande. Du moins Blunt est frustré de son attente ; mais on sent bien que l’Empereur pousse jusques au bout. La plaisanterie de se dépouiller presque tout nud a été pratiquée depuis, avec beaucoup de succès, là où elle auroit dû commencer, je veux dire à 2 la Foire de S. Bartholomê. ◀Exemplum ◀Nivel 4

[247] Il ne faut pas oublier ici que le Corsaire est envoïé, plus d’une fois, dans chaque Acte, si je ne me trompe, pour s’acquiter du même Message ; cela n’est pas tout à fait opposé à la Nature : Puisque les Homme se dépeignent eux-mêmes, à ce qu’on dit, dans le caractere qu’ils nous donnent des autres, n’est-il pas juste que les Femmes, qui se mêlent d’écrire, aïent la même liberté ? Ainsi, comme l’Esprit Mâle donne une riche Heritiere à son Heros, à la fin de la Comédie, l’Esprit Femelle donne un bon Galant à son Heroïne. Mais il n’y a presque pas une seule Piece, dont le Heros, ou le Cavalier du bel air, ne sorte du Théâtre pour un pareil dessein, & ne laisse les Auditeurs occupez à reflechir sur l’honnête emploi qu’il leur donne, ou sur tout ce qu’il leur plaît. En un mot, tout Homme qui fréquente les Comédies ne pourroit qu’avoir une haute idée de sa Personne, s’il se rappelloit combien de fois il y a servi de Maquereau à des Tyrans Ravisseurs, ou à d’heureux Scélérats Lorsque les Acteurs s’esquivent pour cette bonne occasion, le Parterre ne manque pas d’examiner la contenance des Dames, pour voir quel goût elles trouvent à ce qui se passe ; & il y a toujours quelques Débauchez étourdis, grands Physionomistes, qui prétendent le découvrir à leur mine. Quoiqu’il en soit, certaines Dames ne vont jamais à la Comédie à cause de ces incidens, & d’autres n’y manquent point la premie-[248]re fois qu’on jouë une Piece, afin de ne retourner plus à la même, s’il y a trop d’ordures.

Si les Gens d’esprit, qui se mêlent d’écrire pour le Théâtre, au lieu de chercher à divertir de cette manière lâche & indigne, vouloient tourner leurs efforts à exciter ces bons mouvemens naturels qui sont dans les Auditeurs, quoiqu’étouffez par le vice & la débauche, non seulement ils nous plairoient, mais ils nous traiteroient en amis, & nous leur en aurions une obligation éternelle. Qu’est-ce qui empêcheroit un Poëte de se signaler, en donnant un nouveau tour a la Comédie ? Est-ce, par exemple, que ce Galant, qu’on nous représente aujourd’hui comme le Centre le la politesse & du bel air, quoiqu’il deshonore le lit de son Voisin & de son Ami, & qu’il couche avec la moitié des Femmes qui paroissent sur la Scène. Est-ce, dis-je, qu’il ne divertiroit pas aussi bien les Auditeurs, si, au lieu d’obtenir à la fin celle de toutes qui a le plus de mérite, il étoit reconnu pour un Perfide, & traité avec le dernier mépris ? Il n’y a presque Personne qui ait plus d’un Vice dominant à la fois ; de sorte que tous les cœurs sont accessibles par quelque endroit, & qu’on pourroit leur inspirer des sentimens nobles & avantageux, si les Poëtes vouloient s’y appliquer, avec toute la candeur qui sied à leur Caractere.

En effet, où est l’Homme qui aime sa [249] Bouteille ou sa Maîtresse jusqu’au point de n’avoir aucun goût pour le mérite bien touche d’une Personne illustre, qui n’est esclave ni de l’une ni de l’autre de ces passions ? Un Homme qui est sobre, genereux, vaillant, chaste, fidéle & vertueux, peut avoir en même tems de l’esprit, de la gaieté, de la politesse, & des manieres civiles & agréables. Pendant qu’il met ces dernières qualitez en usage, il peut trouver cent occasions pour faire voir qu’il possede les autres. C’est ainsi que le Portrait bien caractérisé d’un honnête Homme fraperoit le cœur de celui qui a du bon sens & qui est plongé dans la débauche. Revenu à lui-même il avouëroit ses fautes passées, & seroit convaincu que la santé du corps jointe à la pureté du cœur est le veritâble moien de jouïr de la vie. Toutes les Personnes de bon goût traiteroient un Homme d’esprit, qui tourneroit son ambition de ce côté-là, d’Ami & de Bienfaiteur de sa Patrie ; mais je ne sai quel nom elles donneroient à celui qui emploie ses talens d’une manière indigne & contraire à la bienséance. ◀Nivel 3

R. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Ou, Le Deuil à la mode, écrite par Mr. Rich. Steele

2Elles se tient à Londres dans la Place qu’on appelle Smithfield, où les Charlatans jouënt des Farces sur les Théâtres qu’ils y dressent.