Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XXVIII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\028 (1716), pp. 175-181, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1109 [consulté le: ].


Niveau 1►

XXVIII. Discours

Citation/Devise► —— Cupias non placuisse nimis.

Mart. Lib. VI. Epig. 29.

C’est-à-dire, N affectez pas trop de vous rendre agréable. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Niveau 3► Récit général► Metatextualité► Une Visite, où je me trouvai en dernier lieu, me fournit l’occasion d’ob-[176]server qu’une grande beauté, dans une Femme, se convertissoit en laideur, &’que beaucoup d’esprit, dans un Homme, le rendoit ridicule, par la seule force de l’Affectation.◀Metatextualité La belle Dame avoit certains agrémens, qui lui tenoient au cœur, & qu’elle tâchoit de produire avec avantage dans tous ses regards, dans chaque mot qu’elle prononçoit, & dans toutes ses manieres. Le Gentilhomme n’étoit pas moins actif à rendre justice à ses beaux talens : Vous auriez pû voir son Imagination à la torture pour inventer quelque chose de nouveau, & briller auprès de la Dame, pendant que celle-ci se donnoit mille contorsions pour l’engager. Lorsqu’elle rioit, ses levres s’eloignoient l’une de l’autre plus que de coutume, afin qu’on vît mieux la blancheur de ses dents : Son Eventail lui servoit à montrer un Objet, à quelque distance d’elle, afin que l’extension de son bras en découvrît la rondeur ; ensuite elle avoüa sa méprise à l’égard de ce même Objet, elle fit quelques pas en arriere, sourit de sa bévuë, & se trouva si déconcertée, qu’il lui falut rajuster son Fichu, exposer son beau sein aux yeux de toute la Compagnie, & se donner ainsi de nouveaux airs & de nouvelles graces. Pendant qu’elle s’amusoit à tout ce petit manége, le Galant avoit le loisir de lui préparer des douceurs, de lui dire quelque chose d’agréable, & de flater son orgueil, par des observations desobligeantes sur l’une ou l’autre Dame de sa [177] connoissance. ◀Récit général Metatextualité► De si malheureux effets de l’Envie qu’on a de plaire, me porterent naturellement à examiner cet étrange tour d’esprit qui répand un ridicule presque universel sur la conduite de la plûpart des gens que nous voïons. ◀Metatextualité

Le savant Dr. Th. Burnet remarque, dans sa Théorie de la Terre, que chaque pensée est acompagnée d’un sentiment interieur, qui nous fait approuver ou desaprouver d’abord ce qu’elle offre à l’esprit. Si l’on agit là-dessus, on observe les regles de la droiture & de la bienséance, mais lorsqu’on se plaît à cette impression, qu’on s’y arrête, & qu’on l’admire c’est ce qui produit l’Affectation.

Le desir qu’on a de s’attirer des éloges, est un principe que la Nature a mis dans le cœur de tous les Hommes, pour les animer à la Vertu ; mais il est difficile de le vaincre à l’égard même des choses tout à fait indifferentes. Les Femmes, attachées au plaisir qu’elles prennent à sentir qu’elles sont les objets de l’Amour & de l’Admiration, changent à toute heure de contenance, & alterent l’attitude de leurs corps, pour fraper ceux qui les regardent d’un nouveau sentiment de leur beauté. Les Hommes, qui se piquent d’ajustemens, & qui ont le même tour d’esprit que les plus petits Genies de l’autre Sexe, sont si occupez d’une Cravate bien nouée, d’un Chapeau retroussé d’une maniere galante, d’un Habit de bon goût, & toutes ces [178] belles preuves de leur mérite, qu’ils ne peuvent souffrir qu’on n’y ait aucun égard.

Si cette affectation, qui vient d’un sentiment interieur mal reglé, ne se trouvoit que dans les Personnes d’un esprit mediocre & d’une basse origine, on ne s’en étonneroit pas ; mais qui n’auroit du chagrin, ou plutôt un veritable dépit, de la voir régner dans celles du premier rang & d’un mérite fort au dessus du commun ? Elle se glisse dans le cœur du Sage, aussi bien que dans la tête du Sot. Lorsqu’on voit un habile Homme, avide pour les applaudissemens, les chercher & les mendier, même de la part de ceux dont il méprise le goût en tout autre chose, n’a-t’on pas sujet de s’écrier, Qui peut se garantir de cette foiblesse, & savoir s’il en est coupable ou non ? Le plus sûr moïen de s’en délivrer seroit, si je ne me trompe, de renoncer à tous les éloges qu’on donne à ce qui nous est exterieur ou qui ne dépend pas de nous, comme sont les Habits, les talens de l’Esprit, & la tournure du corps, qui nous rendent naturellement agréables si nous n’en tirons aucune vanité, mais qui perdent toute leur force si nous cherchons à les faire valoir.

Lorsque notre sentiment interieur regarde le but principal de la Vie, & que nos Esprits s’occupent de ce qu’il y a de plus solide dans le Monde, l’Affectation n’est pas à craindre, & il nous seroit impossible d’y tomber : Mais si nous lâchons la bride au defie que nous avons pour les Louan-[179]ges, notre plaisir se borne à des bagatelles, & nous prive des éloges que méritent les grandes Vertus & les Qualitez distinguées. Combien d’excellens Discours & de belles Actions ne supprime-t’on pas, pour manquer d’indifference là où il en faudroit ? Les Hommes ne s’embarassent que de la maniere de parler & d’agir, au lieu d’avoir leur Esprit bandé à ce qu’ils doivent dire ou faire, de sorte qu’ils ensevelissent le talent qu’ils auroient pour les grandes choses, par la crainte de se tromper dans celles qui sont indifferentes. Peut-être qu’on ne sauroit les accuser en ceci d’Affectation ; mais il y en a du moins quelque téinture, en ce que leur timidité, dans un article de nulle conséquence, prouve qu’ils seroient trop sensibles au plaisir de s’en acquiter à la rigueur.

Il n’y a qu’un entier renoncement à soi-même en pareil cas, qui puisse mettre un Homme en état d’agir d’une maniere louable : s’il n’a qu’un seul but en vûe, il ne comptera jamais pour des Erreurs tout ce qui ne l’en éloigne pas.

De quelque côté qu’on tourne les yeux, on voit de cruelles marques de l’Affectation, qui ravage même les endroits, où la Politesse devroit toujours regner : Elle porte les Hommes, non seulement à dire des impertinences dans le Discours familier, mais aussi dans ceux qu’ils médirent avec le plus de soin. Elle obséde les Tribunaux des Juges, dont le devoir est de [180] retrancher tout ce qu’il y a de superflu dans les Plaidoïers des Avocats, de même que diverses petites Injustices qui naissent les Loix prises au pied de la Lettre. Niveau 4► Exemplum► J’ai vû ce mauvais tour d’Esprit faire écarter un Avocat de son sujet, en présence d’un Juge, qui, lorsqu’il avoit plaidé lui-même, étoit si exact & si concis, que, malgré toute la pompe de son Eloquence, il ne disoit jamais un mot d’inutile.

Avec tout cela, on pourroit le souffrir dans le Barreau ; mais il monte souvent sur la Chaire de Verité. Le Déclamateur y fait le spirituel à tort & à travers, il y parle du dernier Jour en des termes si fleuris & si agréables, qu’il n’y a pas un seul Homme, accoutumé à la raillerie, qui ne forme le dessein de ne pécher plus : Ce n’est pas tout, vous le voïez quelquefois emploïer, dans sa Priere, des périodes si bien cadencées, & parler de son indignité d’une maniere si polie, qu’il conserve l’air de joli Homme avec l’humiliation du Prédicateur. ◀Exemplum ◀Niveau 4 ◀Récit général

Metatextualité► Je finirai ce Discours par une Lettre que j’écrivis l’autre jour à un Homme fort spirituel, qui est entâché du défaut que je viens de combattre. ◀Metatextualité

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

« Nous passames l’autre jour quelque tems à raisonner ensemble & je prens la liberté de vous dire, en Ami, que [181] vous êtes d’une Affectation insuportable à tous égards. Lorsque je vous en insinuai quelque chose, vous me demandâtes si l’on doit être indifferent sur ce que nos Amis pensent de nous ? Je vous dis que non ; mais il ne faut pas s’entretenir à toute heure & à tout moment de nos bonnes qualitez : Celui qui cherche des louanges, ne doit s’attendre à les recevoir qu’en certains periodes de sa vie ou même de sa mort. Si vous n’aimez mieux les Eloges que le Mérite, aïez du rebut pour tout ce qui est commun & ne souffrez jamais qu’un Homme ait la hardiesse de vous louer en votre présence. Vous surmonterez par là votre Vanité, qui n’aura plus de nourriture, & vous obtiendrez plutôt cette Réputation, dont vous êtes si avide ; au lieu d’un Compliment qu’on vous fait aujourd’hui, vous recevrez alors mille civilitez. A moins de cela, ne vous attendez jamais à recevoir autre chose qu’un simple, Je suis, Monsieur, votre Serviteur. » ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4

R. ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1