Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "XVI. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\016 (1716), pp. 101-106, edito in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1044 [consultato il: ].


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XVI. Discours

Citazione/Motto►  — — Locus est & pluribus umbris.

Hor. L. I. Ep. V. 28.

C’est-à-dire, Il y a de la place pour un plus grand nombre de conviez. ◀Citazione/Motto

Livello 2► J’ai quelquefois bien du souci lorsque je pense aux trois grandes Professions qu’il y a parmi nous, je veux dire, la Théologie, le Droit & la Medecine ; de quelle maniere elles sont surchargées du nombre de ceux qui les exercent, & qu’il s’y trouve une infinité de Gens d’Esprit qui s’affament les uns les autres.

Livello 3► On peut diviser les Ecclesiastiques en Genéraux, Officiers Majors & Subalternes. Nous pouvons mettre au rang des premiers, les Evêques, les Doiens & les Archi-Diacres. Les Docteurs ou les Professeurs en Théologie, les Chanoines & tous ceux qui portent l’Echarpe se trouvent au second rang. Tout le reste est compris sous le nom de Subalternes. Pour ce qui est de la premiere Classe, la nature de notre Gouvernement empêche qu’elle ne soit trop chargée, quoiqu’il y ait un nombre infini de Competiteurs. A l’égard de la seconde, on trouve, après un calcul exact, que depuis quelques années, il y a tant de surnumeraires, qui étoient au rang [102] des Subalternes, & qui sont devenus, par des Brévets qu’on leur a donné, Officiers à Echarpe, que je me souviens d’avoir vû le beau Tafetas noir augmenter, à cette occasion, plus de deux sols par Verge. Pour les Subalternes, la foule en est si grande, qu’on ne sauroit les compter. J’ose même dire que si nos Ecclesiastiques suivoient la méchante maxime des Laïques, & qu’ils partageassent leurs Franc-Fiefs en plusieurs morceaux, ils l’emporteroient dans presque toutes les Elections qu’on fait en Angleterre.

Eteroritratto► Le Corps des Jurisconsultes n’est pas moins embarassé de Membres superflus, qui ressemblent à l’Armée que Virgile nous décrit, & où les Soldats étoient si près les uns des autres, que plusieurs n’avoient pas tout l’espace nécessaire pour manier leurs armes. On peut distinguer cette nombreuse Societé en Avocats guerriers & en Avocats paisibles. La premiere Classe enferme tous ceux, dont on voit aller tous les matins de pleins Carosses à la Salle de Westminster, durant les quatre Tems de l’année, ausquels se tiennent les Cours de Justice. La description, que Martial donne, en peu de mots, de cette espece d’Avocats est fort plaisante : Livello 4► Citazione/Motto► Iras, dit-il, verba locant ; ◀Citazione/Motto ◀Livello 4 « ils prêtent à intérêt leurs paroles & leur colere ; » ils affectent plus ou moins d’animosité à proportion de l’argent qu’on leur donne. Il faut remarquer avec tout cela qu’il y en a plus du [103] tiers de ceux que je mets au rang des Querelleux, qui ne le sont que dans le cœur, & qui manquent d’occasion pour témoigner leur zéle au Barreau. Mais dans l’incertitude où l’on est des Procès qui peuvent naître, ils se rendent tous les jours à la Salle de Westminster, pour faire voir qu’ils sont prêts d’entrer en lice, en cas de besoin.

Les Avocats paisibles sont, en premier lieu, les anciens Membres & les principaux Jurisconsultes des Colléges en Droit, qui semblent être les Chanoines de ce Corps, & qui ont les talens requis pour servir de Juges, plutôt que d’Avocats plaidans. Ceux-ci vivent en repos dans leurs Demeures, où ils mangent une fois le jour, & où ils dansent une fois l’année, à l’honneur de leurs Societez respectives.

Une autre branche d’Avocats paisibles, qu’on ne sauroit nombrer, est formée de cette Jeunesse qu’on envoie aux Colléges, pour étudier le Droit civil, qui fréquentent plus la Comédie que la Salle de Westminster, & qu’on voit à toutes les Assemblées publiques, excepté dans les Cours de Justice. Je ne parlerai point de cette multitude d’Avocats taciturnes, quoique fort occupez, dans leurs Chambres, à dresser des Ecritures, des Transports ou des Cessions ; ni de ces autres, en plus grand nombre, qui n’ont aucune affaire ; mais qui prétendent avoir de ces pratiques du Cabinet. ◀Eteroritratto

[104] Eteroritratto► Pour ce qui regarde la Medecine, si nous jettons les yeux sur le nombre des Hommes qui la professent, nous le trouverons si formidable, qu’il n’y a presque personne qui ne soit effraïé à leur vûë ; du moins, on peut tenir pour une Maxime constante, que dans toute Nation où les Medecins abondent, le nombre des Habitans y diminue. Livello 4► Exemplum► Le Chevalier Guillaume Temple se fatigue beaucoup à chercher d’où vient que la Pepiniere du Nord, comme il l’appelle, n’envoie plus de ces prodigieux Effains de Gots & de Vandales, qui inondoient autrefois le Monde ; ◀Exemplum ◀Livello 4 mais si cet illustre Auteur eût pris garde qu’il n’y avoit pas alors des Etudians en Medecine, entre les Sujets de Thor & de Vvoden, & que cette Science fleurit aujourd’hui dans le Nord, il auroit pû donner une meilleure solution de cette difficulté, qu’aucune de celles qu’il a mis en usage. Quoi qu’il en soit, on peut comparer nos Medecins à l’Armée des anciens Bretons, du tems de Cesar, dont les uns tuoient à pied, & les autres montez sur des Chariots. Si l’Infanterie ne fait pas tant d’execution que la Cavalerie, c’est parce qu’elle ne sauroit se transporter si vîte dans tous les Quartiers de la Ville, ni dépêcher tant d’affaires en si peu de tems. Mais outre ce Corps de troupes reglées, il y a quantité de Marodeurs, qui ne sont pas dûement enrôlez, & qui causent un préjudice infini à ceux qui ont le malheur de tomber entre leurs mains.

[105] Ajoûtez à ce nombre, cette foule de Physiciens, qui, à faute d’autres Patiens, s’amusent à etouffer des Chats dans une Pompe pneumatique, ou à ouvrir des Chiens en vie, ou à empaler des Insectes sur la pointe d’une éguille pour les observer dans un Microscope. Joignez-y d’ailleurs ceux qui vont à la quête des Plantes, & à la chasse des Papillons ; pour ne rien dire de ceux qui assemblent des Coquillages, & qui courent après les Araignées. ◀Eteroritratto ◀Livello 3

Lorsque je considere qu’il y a un nombre infini de gens, qui cherchent à gagner leur vie par l’une ou l’autre de ces Professions, & qu’il se trouve dans chacune bien des personnes de mérite, de qui l’on peut dire qu’ils entendent plutôt la Science, qu’ils ne la mettent en pratique, je m’étonne de voir qu’il y ait des Peres & des Meres, d’une humeur si étrange, qu’ils aiment mieux destiner leurs Fils à des Emplois, où la Probité la plus scrupuleuse, le Savoir le plus profond & le Sens le plus exquis peuvent échouer, que de leur donner des Vacations, où une honnête industrie ne sauroit manquer de réussir. Combien y at’il de Curez de Village, qui auroient pû devenir Echevins de Londres, s’ils avoient appris à faire valoir une Somme plus petite, que ce qu’il en coûte d’ordinaire pour étudier dans lés<sic> Universitez ? Un honnête Homme, d’une vie frugale, avec un esprit médiocre & une conception len-[106]te, auroit pû s’enrichir dans le Commerce, quoiqu’il meure de faim dans l’exercice de la Médecine ; tout de même que vous seriez bien aise d’acheter des Etoffes d’un autre, à qui vous ne voudriez pas confier votre bras, pour vous tâter le poux. Vagellius est exact, studieux & civil, mais il a la tête un peu dure ; il n’a pas une seule Partie, qui le consulte, ni qui le prenne pour défendre sa Cause en Justice : avec tout cela, s’il se fût trouvé dans un Magasin, ou une Boutique, il auroit eu nombre de chalans. Le malheur est, que dans une des plus importantes affaires de la vie, les Peres & les Meres ont plus d’égard à leur propre inclination, qu’au genie & à la capacité de leurs Fils.

C’est le grand avantage d’une Nation adonnée au Trafic, de ce qu’il y a fort peu d’Hommes assez lourds & assez bêtes, pour ne trouver pas les moïens d’y gagner leur vie, & même de s’y enrichir. Un Commerce bien reglé n’est pas de la nature du Droit, de la Médecine, ou de la Théologie ; il ne sauroit avoir trop de monde qui mette la main à l’œuvre ; il fleurit par la multitude des Ouvriers, & il donne de l’occupation & du profit à tous ceux qui s’y attachent. Nos Vaisseaux Marchands sont autant de Boutiques flotantes, qui vont exposer nos Denrées & nos Manufactures dans tous les Païs du Monde, & qui trouvent des Acheteurs sous les deux Tropiques.

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