Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XIV. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\014 (1716), pp. 90-94, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1042 [consulté le: ].


Niveau 1►

XIV. Discours

Citation/Devise► Di bene fecerunt, inopis me, quòdque pusilli
Finxerunt animi, ratò & perpauca loquentis.

Hor. L. I. Sat. IV. v. 17, 18.

C’est-à-dire, Je rends graces aux Dieux de m’avoir donné un si pauvre & un si petit génie, & de m’avoir fait d’humeur à ne parler que peu & rarement. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Après avoir observé un jour qu’une Personne en regardoit une autre, qui lui étoit entierement inconnue, d’un œil, qui sembloit marquer une émotion de cœur très-différente de celle que pouvoit exciter un Objet aussi agréable que cet Inconnu, je reflechis d’abord, avec quelque espece de chagrin, sur l’état d’un Envieux. Quelques-uns se sont figuré que 1’envie est accompagnée d’une certaine vertu magique, & que des yeux remplis de ce venin peuvent empoisonner le bonheur de tous ceux qu’ils regardent. Il y a des gens, à ce que nous dit le Chevalier François Bacon, qui ont observé, que le tems auquel l’œil malin porte le plus de préjudice, est lorsque la personne enviée triomphe, ou jouït de quelque gloire. Alors l’Esprit de ce Favori de la Fortune se proméne, pour ainsi dire, au dehors, au milieu des Objets qui l’environnent, & se trouve, de cette ma-[91]niere, plus exposé aux influences malignes. Mais sans m’arrêter à des Speculations si abstraites, ni ramasser tout ce que les Auteurs ont dit d’excellent sur cette miserable Passion, je considererai l’Envieux, dans le train de la vie ordinaire, à l’égard de ces trois Chefs, ses Inquiétudes, ses Ressources & son Bonheur.

Niveau 3► Hétéroportrait►L’Envieux est en peine dans toutes les occasions qui devroient lui procurer du plaisir. Il renverse l’Ordre de la Nature, & les objets qui donnent le plus de satisfaction aux autres, lui causent les douleurs les plus vives. Toutes les bonnes qualitez de ceux de son Espece lui deviennent odieuses : la Jeunesse, la Beauté, la Valeur & la Prudence excitent son chagrin. Quel triste & miserable état est celui-ci, d’être choqué de la Perfection & de haïr ce que l’on approuve. Y a-t-il un sort plus funeste que celui de l’Envieux, puisqu’il est non seulement incapable de se réjouïr du mérite & du succès des autres, mais qu’il les voit tous occupez à chercher leur propre Bonheur, & à conspirer ainsi contre son repos ? Guillaume Prosper, qui est un honnête Babillard, se fait un plaisir de lier conversation avec les Envieux. Il leur montre du doigt un jeune Homme bien tourné, & leur dit à l’oreille qu’il est marié secretement avec une riche Heritiere : S’ils en doutent, il leur allégue une infinité de circonstances qui rendent la chose fort probable, & il ne manque jamais, [92] pour aggraver leur chagrin, de les assurer qu’il sait de très bonne part, que ce Gentilhomme a un Oncle qui lui laissera quelques mille Pieces de revenu. Guillaume est plein de ces artifices pour mettre à la torture l’esprit de ces malheureux, & il se divertit à ce manége. Dès qu’il les voit changer de couleur, & qu’ils lui disent d’un ton foible, qu’ils souhaiteroient que la nouvelle qu’il leur débite fût veritable, il a d’abord la malice de leur dire du bien de tous ceux qu’ils connoissent, sans en excepter un seul.

Les ressources de l’Envieux se bornent à ces petites taches & à ces legeres défauts qui se découvrent dans les Personnes les plus illustres. C’est un grand sujet de consolation pour lui, lorsqu’un Homme d’une probité reconnue fait quelque chose indigne de son caractere ; ou lorsqu’une Action d’éclat, qui étoit attribuée à un seul, vient ensuite à être partagée entre plusieurs. Ce partage lui cause une joie secrete, dans la pensée qu’il diminue le mérite & qu’il le rapproche lui-même de ce Heros, qu’il regardoit au-dessus de lui, & qu’il ne pouvoit s’empêcher d’admirer. Niveau 4► Exemplum► Il y a déja quelques années qu’on rendit public un excellent Poëme, où l’Auteur n’avoit pas mis son Nom. D’abord les petits beaux Esprits de la Ville se déchaînerent contre celui à qui on le donnoit ; mais leur Critique fut si mal reçue, qu’ils emploïerent tous leurs efforts pour lui ravir la [93] gloire de cet Ouvrage. Ce nouveau tour ne leur réüssit pas mieux ; de sorte qu’ils vinrent à soutenir, dans une Assemblée, où ils en raisonnoient à perte de vûë, qu’un autre l’avoit corrigé en divers endroits, & qu’un troisiéme en avoit composé des pages entieres. Là-dessus, un honnête Homme du commun, qui s’y trouva par hasard, leur dit : Messieurs, si vous êtes assurez qu’aucun de vous n’y a travaillé, que vous importe d’en connoitre l’Auteur ? ◀Exemplum ◀Niveau 4 Quoi qu’il en soit, la ressource la plus ordinaire de l’Envieux dans les cas qui regardent le mérite d’un Anonyme, c’est de n’en fixer jamais la proprieté, s’il est possible, & d’empêcher que la réputation en tombe sur un Particulier. Vous lui voïez reprendre un air serein, si après lui avoir parlé du Bonheur de quelqu’un à certains égards, vous lui annoncez son infortune à d’autres. Lorsqu’il entend dire qu’un tel a des richesses immenses, il en pâlit ; mais sa couleur lui revient, si vous ajoûtez qu’il a bon nombre d’Enfans. En un mot, le plus sûr moïen pour obtenir les bonnes graces d’un Envieux, c’est de ne pas les mériter.

Si nous examinons ce qui fait sa joie & ses délices, nous trouverons qu’il en est à peu près de lui comme d’un Géant de Roman, qui met toute sa gloire à tuer des Hommes, & à orner de leurs membres les murailles de son Palais. Si quelqu’un, qui se flatoit d’un heureux succès dans une Entreprise extraordinaire, y échouë, ou si un [94] autre, qui se proposoit un but honnête & utile, est tourné en ridicule, l’Envieux, sous prétexte de haïr la vaine gloire, en peut sourire avec une joie maligne, au fond du cœur, de ce que de tels accidens peuvent décourager à l’avenir une honnête Ambition. ◀Hétéroportrait ◀Niveau 3

Metatextualité► Après avoir approfondi la nature de ce Vice, j’ai emploïe tous mes soins pour me garantir de ses traits, & il me semble que, de l’humeur dont je suis, je pourrois bien en échapper. Quoi qu’il en soit, je me trouvai l’autre jour dans un Caffè, où j’entendis loüer un de mes Discours, & dans la crainte que cet éloge ne m’attirât l’envie de quelqu’un, dès le lendemain je dépeignis mon visage au naturel, pour insinuer au Public, que je resignerois mes prétentions à la Beauté, à mesure que ma réputation augmenteroit à l’égard de l’Esprit. Je me flate que ce ménagement calmera un peu les inquiétudes de ces malheureux Genies, qui me font l’honneur de se tourmenter à l’occasion de mes Feüilles volantes. Leur cas est si déplorable & si digne de pitié, que, pour leur faire plaisir, je veux bien quelquefois paroître fade & insipide, & leur découvrir même quelques nouvelles circonstances de ma vie ou de ma personne. Du reste, s’ils entendent dire que le Spectateur a de l’esprit, ils peuvent se consoler, dans la pensée qu’il ne le montre guéres en compagnie ; & si quelqu’un louë sa Morale, ils n’ont qu’à se souvenir qu’il a le visage fort court. ◀Metatextualité ◀Niveau 2

R. ◀Niveau 1