Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\012 (1716), pp. 77-82, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1040 [consultado el: ].


Nivel 1►

XII. Discours

Cita/Lema► Quid verum atque decens curo & rogo, & omnis in hoc sum.

Hor. Lib. I. Ep. I. v. II.

C’est-à-dire, Je ne m’occupe qu’à la recherche de la Verité & de la Vertu, j’en fais mon unique étude. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Metatextualidad► J’ai reçu une Lettre, où l’on me prie de n’épargner pas la nouvelle Mode des petits Manchons ; un autre souhaite que je [78] critique une paire de Jartieres d’argent qui se bouclent sous le genou, & qu’on a vûës en dernier lieu au Caffe de l’Arc en Ciel, dans 1 Fleetstreet : un troisiéme veut que je me déchaîne contre les Gans à frange. En un mot, il n’y a presque pas un seul Ornement de l’un ou de l’autre Sexe, qui n’ait essuié les invectives de quelqu’un de mes Correspondans, & qu’on n’ait recommandé aux traits de ma Plume. Je me croi donc obligé d’avertir le Public, une fois pour toutes, que mon dessein n’est pas de m’abaisser jusqu’à reflechir sur les Talons rouges ou les Fontanges ; mais plutôt d’examiner les passions des Hommes, & de corriger ces fausses idées qui donnent la naissance à tous ces petits excès qui paroissent dans leurs Habits & dans leurs Manieres. Quoique les Ornemens badins & bizarres soient une marque du Vice qui regne dans l’Esprit ou le Cœur, ils ne sont pas avec tout cela criminels en eux-mêmes. Chassez la Vanité de l’Esprit, & vous retranchez, par une suite naturelle, toutes ces petites superfluitez des Habits & des Equipages. Les fleurs de l’Arbre tomberont d’elles-mêmes, si vous détruisez la Racine qui les nourrit.

Je n’appliquerai donc mes remedes qu’aux premieres semences & aux principes de l’affectation dans les Habits, sans descendre jusqu’au détail des Ajustemens ; [79] quoique j’aurois bonne envie d’établir un Officier sous moi, avec le titre de Censeur des Bagatelles, & de lui donner un jour de la semaine pour l’execution de son Emploi. Un Operateur de cet Ordre pourroit agir sous moi, avec les mêmes égards qu’un Chirurgien a pour un Medecin ; & pendant qu’il s’exerceroit à guerir ces pustules & ces tumeurs qui s’élevent sur le cuir, je travaillerois à adoucir le sang & à rectifier la constitution. Il est certain que nos jeunes Gens de l’un & de l’autre Sexe ont une si grande manie pour les longues Epées ou les Queuës traînantes, les Coifures à triple étage ou les grosses Perruques quarrées, & pour divers autres embarras de cette nature, qu’ils auroient besoin d’être souvent émondez, pour ne pas succomber sous le poids de ces ornemens. Je ne sai si je ne donnerois pas la préférence à un Quakre habillé à pli de corps, plutôt qu’à un de nos Damoiseaux qui est chargé de tant de superfluitez incommodes. Quoi qu’il en soit, je prie mes Correspondans de me faire savoir s’ils aprouvent mon dessein, & si l’établissement d’un petit Censeur ne tourneroit pas à l’avantage du Public ; car je ne voudrois rien executer de pareil à la legere & sans avoir reçu de bons avis.

J’ai d’autres Correspondans, qui remplissent leurs Lettres des actions scandaleuses de quelques Particuliers & de certaines Familles. Le monde est si malin, que je reçois des Libelles, écrits par des gens, qui [80] n’entendent pas l’Orthographe, & des Satyres composées par d’autres qui n’ont aucun Stile. Relato general► Je reçus par la derniere Poste un Paquet de cette sorte de Piéces, si mal peintes, qu’on ne sauroit les déchifrer, & j’ai une Liasse entiere de Lettres, écrites par des Femmes, qui sont aussi pleines de ratures que de calomnies. Ainsi je ne vois pas plutôt au bas d’un Grifonnages, le nom de Celie, de Philis, de Bergere, ou quelqu’autre Nom approchant, que je conclus d’abord qu’on m’anonce la chûte d’une Vierge, d’une Femme infidéle, ou d’une Veuve amoureuse. ◀Relato general Mais il faut que ces Correspondans sachent, que mon dessein n’est pas de publier des Intrigues & des Cocuages, ou de tirer de petites Avantures infames de leurs sombres cachots, pour les exposer au grand jour. Si j’attaque les Vicieux, je ne les chargerai que tous en corps, & quelque mauvais traitement que l’on me puisse faire, je ne poursuivrai jamais un Criminel seul. En un mot, j’ai assez de l’Esprit Rodomont, pour négliger un Ennemi particulier, & donner sur une Armée entiere. Ce ne sera ni Laïs ni Silene, mais la Débauchée & l’Yvrogne que je tâcherai de rendre infâme, & je considererai le Vice tel qu’il paroît dans une Espece, non pas tel qu’il se trouve dans un Individu. Ce fut Caligula, si je ne me trompe, qui souhaitoit que tous les Citoïens de Rome n’eussent qu’une tête, afin qu’il la pût abattre d’un seul coup. Je ferai, par un prin-[81]cipe d’humanité ce que ce cruel Empereur auroit fait par un excès de rage ; c’est-à-dire, que tous mes coups porteront sur des Societez entieres de Criminels. Je n’ignore pas que les traits satyriques, la calomnie & les insinuations malignes sont d’une grande efficace pour le débit d’un Livre ; mais à couvert de cette dure nécessité, je ne suis point du tout exposé à la tentation.

Relato general► Enfin, j’ai des Correspondans de l’un & l’autre de ces deux Partis qui déchirent aujourd’hui nos entrailles, & qui me tourmentent sans cesse pour m’engager à relever leurs fautes reciproques. Ils ne se lassent pas de me demander, s’il est bien possible que je puisse voir avec indifférence les friponneries qui se commettent par ceux du Parti opposé à celui qui m’écrit. Il y a même deux ou trois jours qu’on me cita une Loi de l’ancienne Grece, qui défendoit à tout Homme d’observer la Neutralité ou d’être simple Spectateur au milieu des Divisions qui menaçoient sa Patrie. Quoi qu’il en soit, convaincu que mes Discours perdroient toute leur force si je les chargeois des invectives d’aucun Parti, j’aurai soin de m’abstenir de tout ce qui en pourroit avoir la moindre apparence. D’ailleurs, si je puis en quelque maniere calmer les agitations des Particuliers & les secousses du Public, il n’est rien que je ne mette en œuvre pour en venir à bout ; mais je ne souffrirai jamais que ma conscience [82] me reproche d’avoir fait aucune chose capable d’augmenter ces querelles & ces animositez, qui vont à éteindre la Religion, à ruïner le Gouvernement & à nous rendre miserables. ◀Relato general

Ce que je viens de dire sur ces trois sortes de Correspondans, ne peut que m’en ravir un bon nombre : Ainsi j’avertirai mes Lecteurs, que s’ils ont quelque idée nouvelle qu’ils ne soient pas en état de pousser plus loin ; s’ils ont lû quelque Histoire surprenante qu’ils ne sâchent comment raporter, s’ils ont découvert quelque Vice épidemique, qui ait échapé à mes observations, ou s’ils ont entendu parler de quelque Vertu extraordinaire qu’ils veuillent rendre publique ; en un mot, s’ils ont quelques materiaux propres à servir de Recréation innocente, je les avertirai, dis-je, qu’ils peuvent me les communiquer, & je leur promets de les tourner le mieux qu’il me sera possible pour l’avantage du Public.

C ◀Metatextualidad ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1C’est une Rue de Londres.