Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "XI. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\011 (1716), pp. 71-77, edito in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1039 [consultato il: ].


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XI. Discours

Citazione/Motto► Parva leves capiunt animos-

Ovid. de Arte am. L.I.v.159.

C’est-à-dire, les bagatelles occupent & gagnent l’esprit volage des Femmes. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Livello 3► Racconto generale► Lorsque j’étois en France, je regardois avec étonnement la pompe de Equi-[72]pages, & la bigarrure des Habits de cette Nation inconstante & legere. Un jour entr’autres, je fixai ma vûë sur une Dame, qui étoit assise dans une Carosse enrichi de Cupidons dorez, & où le Peintre avoit représenté d’une manière vive & délicate les Amours de Venus & d’Adonis. Ce Carosse, attelé à six Chevaux de couleur blanc de lait, étoit chargé sur le derriere d’un pareil nombre de Valets de pié bien poudrez, & il y avoit sur le devant deux Pages fort mignons, qui, par la gaieté de leurs habits & leur mine riante, ressembloient aux Freres aînez des petits Cupidons d’ouvrage de Sculpture qui paroissoinet aux quatre coins du Carosse.

Eteroritratto► Cette Dame étoit l’infortunée Cléanthe, qui servit bien-tôt après de triste Sujet à un joli Roman. Elle avoit souffert durant plusieurs années, les visites d’un Cavalier, qui ne lui déplaisoit pas, & qu’elle abandonna pour l’éclat de cet Equipage, qu’un autre beaucoup plus riche, mais d’une santé foible & délicate, lui offrit. La magnificence où je la vis, ne servoit, si je ne me trompe, qu’à déguiser la douleur interieure qui lui navroit le cœur ; pusiqu’au bout de deux Mois, la perte d’un Amant & la possession d’un autre la mirent au Tombeau, où elle fut accompagnée avec la même somptuosité qui l’avoit éblouïe. ◀Eteroritratto ◀Racconto generale ◀Livello 3

J’ai souvent reflechi sur cette étrange humeur des Femmes, qui se laissent gagner par tout ce qui a de l’éclat, quoique su-[73]perficiel, & sur le nombre infini de maux que cette foiblesse leur attire. Livello 3► Exemplum► Je me souviens moi-même d’une jeune Demoiselle, vivement recherchée par deux Rivaux importuns, qui n’oublierent plusieurs mois de suite, ni complaisances, ni assiduitez, pour obtenir ses bonnes graces ; jusqu’à ce qu’enfin, lorsqu’elle balançoit à choisir, l’un d’eux s’avisa, fort à propos, d’ajoûter un Galon de plus à sa Livrée : Cette addition eut un si bon effet, qu’au bout d’une semaine il l’épousa. ◀Exemplum ◀Livello 3

Livello 3► Eteroritratto► La Conversation ordinaire de la plupart des Femmes aide beaucoup à entretenir ce foible qui leur est naturel. Parle-t-on de quelques nouveaux mariez, elles s’informent d’abord s’ils ont un Carosse à six Chevaux, ou s’ils mangent sur de la vaisselle d’argent. Nomme-t-on une Dame absente, il y a dix contre un à parier que vous leur entendrez dire quelque chose de sa Robe ou de sa Jupe. Un Bal leur sert bien à discourir, & l’Anniversaire d’un Jour de Naissance qu’on célebre, leur fournit de quoi causer une année de suite. Une Rose de pierres précieuses, un Diamant sur le retroussis d’un Chapeau, une Veste ou une Jupe de Brocard d’Or, sont les sujets les plus communs de leurs Entretiens. En un mot, elles ne regardent qu’à la Draperie & à l’exterieur, & ne pensent jamais aux qualitez de l’Ésprit, qui tendent les Personnes illustres en elles-mêmes, & utiles aux autres. Lorsque les Femmes sont ainsi tou-[74]jours occupées à s’éblouïr l’Imagination, & à se remplir la tête de couleurs, on ne doit pas s’étonner de les voir plus attentives aux choses indifferentes & superficielles de la Vie, qu’à ce qui en fait le bonheur solide & réel. Une jeune Fille, élevée de cette manière, court risque à la vûë du premier Juste-au-corps brodé qu’elle trouvera sur ses pas. Une paire de Gans à frange peut être sa ruïne. Que dis-je ? De la Dentelle & des Rubans, des Galons d’or & d’argent, avec tous ces Colifichets d’éclat, sont autant de leurres pour les Femmes d’un Esprit foible ou d’une mauvaise Education, & peuvent, lorsqu’un jeune Homme en fait l’étalage avec art, radoucir la Coquete la plus fiere & la plus hautaine. ◀Eteroritratto

Racconto generale► Le véritable Bonheur est ennemi de la pompe & du bruit, & se plaît dans la retraite ; on peut dire qu’il naît de la jouïssance de soi-même, aussi bien que de l’amitié & de la conversation d’un petit nombre des Personnes choisies : Il aime l’ombre & la Solitude, il frequente les Bois & les Fontaines, les Champs & les Prairies : en un mot, il trouve en lui-même tout ce dont il a besoin, & ne reçoit aucune addition de la multitude des Témoins ou des Spectateurs. Au contraire, le Bonheur chimerique se plaît à vivre dans la foule, & à s’attirer les yeux de tout le monde. Peu satisfait des applaudissemens qu’il se donne à lui-même, il ne cherche qu’à ex-[74]citer l’admiration des autres : Il fleurit dans les Cours & dans les Palais, au milieu des Théâtres & des grandes Assemblées, & il disparoît aussi-tôt qu’on ne le regarde plus. ◀Racconto generale

Eteroritratto► Aurelie, quoiqu’une Dame de grande qualité, se plaît à vivre à la Campagne, où elle passe une bonne partie de son tems à se promener, à lire, à méditer ou à causer dans les allées de ses Jardins. Son Epoux, qui est son Ami du cœur & le fidéle Témoin de sa vie innocente, n’a cessé d’être amoureux d’elle depuis le premier jour qu’il l’a connu. Unis l’un à l’autre par leur bon sens, une vertu solide & une estime reciproque, ils font toute leur joie & tout leur plaisir. Leur famille est si bien reglée, pour les heures de leurs Dévotions & de leurs Repas, de leurs Occupations & de leurs Divertissements, qu’elle a tout l’air d’une petite République concentrée en elle-même, ils voient assez de monde, pour se retrouver ensuite avec plus de douceur ; & ils vont quelquefois à la Ville, non pas tant pour en jouïr que pour s’en dégoûter, & relever ainsi les agrémens de la Vie champêtre. De cette manière, cheris de leurs Enfans, & adorez par leurs Domestiques, ils font le Bonheur l’un de l’autre, & l’Envie, ou plutôt les Délices, de tous ceux qui les connoissent. ◀Eteroritratto

Eteroritratto► Quelle différence n’y a-t-il pas entre cette Dame & Fulvie ! Celle-ci regarde son Epoux comme son Maître d’Hôtel, & se moque de la Discretion, & du bon Mé-[76]nage comme de petites Vertus domestiques indignes d’une Femme de Qualité. Elle compte pour perdu tout le tems qu’elle reste chez elle, & s’imagine être hors du Monde, si elle n’est à la Comédie, à la Promenade ou à la Cour : elle est dans une agitation perpetuelle de corps & d’esprit, & ne paroît jamais tranquille dans un Lieu, si elle croit qu’il y a une Compagnie plus nombreuse dans une autre. Si elle manquoit de se trouver à un Opera, la premiere fois qu’on le jouë, elle en seroit plus affligée que de la Mort d’un de ses Enfans. Elle regarde avec pitié toutes les Femmes qui sont la gloire de leur Sexe, & traite d’impolies & de petits Esprits celles qui ménent une vie sage, modeste & retirée. Quelle mortification ne seroit-ce pa pour Fulvie, si elle savoit que plus elle s’expose à la vûë des autres, plus elle paroît ridicule, & que l’éclat où elle vit ne sert qu’à la rendre plus méprisable ? ◀Eteroritratto ◀Livello 3

Je ne saurois finir ce Discours, sans observer que Virgile touche admirablement bien cette Passion dominante des Femmes pour les Habits & la Parure, dans le Caractere qu’il nous donne de Camille. Quoi qu’elle semble avoir dépoüillé tous les autres foibles de son Sexe, elle est toujours Femme à cet égard. Le Poëte nous dit, qu’après avoir fait un grand carnage de ses Ennemis, elle jetta les yeux, par malheur, sur un Cavalier Troïen, couvert d’une Tunique brodée, d’une Cuirasse magnifique, [77] & d’un Manteau couleur de pourpre.1 Livello 3► Exemplum► Un Arc’d’or, ajoûte-t-il, lui pendoît sur les épaules, une Agraffe d’or servoit à joindre les plis de son Habit, & il avoit sur la tête un Casque de ce riche métal. Pleine d’une ardeur, assez naturelle aux Femmes, pour l’acquisition de ce superbe Equipage, Camille ne tarda pas à le distinguer de tous les autres, & à le serrer de fort près.

Livello 4► Citazione/Motto► -- totumque incauta per agmen
Foemineo prædæ & spoliorum ardebat amore. ◀Citazione/Motto ◀Livello 3 ◀Exemplum ◀Livello 3

Par ce trait délicat d’une Morale aussi fine que recherchée, le Poëte insinue adroitement, que l’imprudence à poursuivre ces éclatantes niaiseries fut la cause fatale de la Mort de son Heroïne..

C. ◀Livello 2 ◀Livello 1

1Ænid. Lib. XI. v. 774, &c. 781.