Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "IX. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\009 (1716), pp. 58-65, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.699 [consultado el: ].


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IX. Discours

Cita/Lema► Dat veniam Corvis, vexat censura Columbas.

Juven. Sat. II. v. 63.

C’est-à-dire, La rigueur des Loix tombe sur d’innocentes femmes, & l’on épargne des Scélérats. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Nivel 3► Relato general► Toutes les Personnes de l’un & de l’autre Sexe, qui se piquent d’esprit & de politesse, se font un honneur de visiter Arietta. Retrato ajeno► Elle est arrivée à un certain période de la vie, qui n’est pas trop exposé aux folies de la Jeunesse, ni aux infirmitez de l’âge avancé; & sa Conversation est si entremêlée de prudence & de bonne humeur, qu’elle plaît également aux jeunes & aux Vieux. Elle est franche & libre, mais à couvert de tout reproche; elle n’a point d’Intrigue amoureuse, ni aucun Dessein ambitieux à poursuivre; & cela fait que les Personnes, qui la voient, l’entretiennent fort librement de tout ce qui regarde leurs Passions ou leurs Intérêts.◀Retrato ajeno Je lui rendis visite l’autre jour, après y avoir été introduit, il y a déja quelque tems, par mon Ami Mr. Honeycomb, qui l’engagea d’abord à me permettre de la voir quelquefois, sur le pié d’un Homme civil & sans malice. Je n’y trouvai qu’un seul Gentilhomme, grand Babillard, attaché aux Lieux com-[59]muns, qui à mon arrivée, se leva de sa place, pour me saluer froidement, se tourna ensuite vers Arietta, & reprit sa narration, qui rouloit, à ce que je m’aperçus, sur le chapitre usé de la Constance en Amour. Il avoit une facilité merveilleuse à repeter ce qu’il dit tous les jours de sa vie; il soutint sa Thèse par des passages tirez de nos Pieces Comiques & de nos Chansons, qui regardent les perfidies des Belles, & la legereté ordinaire aux Femmes, & il accompagna tout ce beau recit de grands éclats de rire & de gestes impertinens. Il me sembla même qu’il parloit plus que de coutume, pour insulter à mon silence, & se distinguer devant une Personne du goût & du savoir d’Arietta. Quoi qu’il en soit, elle voulut diverses fois l’interrompre; mais elle ne put en venir à bout, jusqu’à ce que le Tocsin s’arrêta de lui-même; ce qu’il ne fit pourtant, qu’après avoir debité, ou plutôt estropié la célèbre Avanture de la Matrone d’Ephese.◀Relato general ◀Nivel 3

Je vis bien qu’Arietta prenoit cette raillerie pour un affront fait à son Sexe. Aussi ai-je toujoûrs remarqué, que les Dames sont plus sensibles à ces invectives qui les regardent en genéral, que les Hommes ne sont touchez de ce qui se dit contre’eux; soit que les premieres soient plus délicates sur le chapitre de l’Honneur, ou que cela vienne de quelque autre cause, qui m’est inconnue. D’ailleurs, son émotion ne fut [60] pas plutôt calmé, qu’elle repliqua en ces termes.

Nivel 3► Diálogo► «Monsieur, tout ce que vous venez de dire sur cet Article est si nouveau, qu’il n’y a pas encore deux mille ans que l’Avanture, dont vous l’avez assaisonné, est arrivée, & qu’il y auroit de la temerité à vouloir disputer avec vous; mais vos citations me rappellent dans l’esprit la Fable de l’Homme & du Lion. Le premier, pour donner à l’autre des marques de sa supériorité, lui fit voir une Enseigne, qui représentoit un Lion terrassé par un Homme. A quoi ce noble Animal répondit fort juste: Il n’y a pas des Peintres parmi nous; mais s’il y en avoit, nous pourrions vous montrer cent Hommes tuez par des Lions, pour un seul Lion tué par un Homme. L’application est facile; Vous autres, Messieurs, vous êtes saisis du droit de manier la Plume, & vous pouvez noircir les Femmes dans vos Livres, tout comme il vous plaît, sans que nous puissions vous rendre la pareille. Vous avez remarqué deux ou trois fois dans votre Discours, que l’Hypocrisie est le fonds & le naturel de toutes les Femmes, & que l’art de savoir déguiser nos sentiments fait une des principales parties de notre Education. Ces Invectives & plusieurs autres du même goût se trouvent répandues dans un petit nombre d’Ecrivains de tous les siècles, qui ont voulu se vanger sur tout [61] le Sexe, du mépris qu’ils avoit reçu de quelques Dames. Je ne doute pas que le célèbre Petrone ne mérite d’être mis au rang de ces Auteurs, lui, qui a si heureusement inventé les circonstances qui aggravent la fragilité de votre Ephesienne. Mais pour examiner la Question, qui est entre les deux Sexes, & qui a toujours servi de sujet à la Dispute ou à la Raillerie, depuis qu’il y a eu des Hommes & des Femmes au Monde, prenons des faits rapportés par des Auteurs, simples & naïfs, qui n’ont ni l’envie ni le talent d’embellir leur Discours, ni de le charger de couleurs empruntées. Je m’amusois l’autre jour à lire la Relation des Barbades, que Ligon a donnée au public: & il me souvient d’y avoir vû le récit d’une Avanture, qui peut servir de contrebaterie à celle que vous prônez tant. La voici mot pour mot.

Nivel 4► Relato general► M. Thomas Inkle, troisiéme Fils d’un de nos Riches Citoïens de Londres, âgé de vingt ans, s’embarqua aux Dunes, le 16. de Juin 1647, sur le Vaisseau nommé l’Achille, destiné pour les Indes Occidentales. Il entreprit ce Voïage dans la vûë de s’enrichir par le Commerce, & il avoit les talens nécessaires pour y réüssir; il étoit fort rompu dans la Science des Nombres, & il pouvoit calculer d’un coup de plume, s’il y avoit du profit ou de la perte dans quelque Negoce. En un mot, son Père n’avoit rien oublié, [62] pour lui inspirer de bonne heure l’amour du Gain, & l’attacher à ses interêts d’une manière capable de ses autres Passions. Avec ce tour d’esprit, il n’étoit pas mal-fait de sa Personne, il avoit le visage vermeil, l’air robuste & vigoureux, & la Chevelure blonde & frisée lui pendoit négligemment sur les épaules. Il arriva, dans le cours de son Voiage, que l’Achille manqua de vivres, & qu’il entra dans un petit Port-brute sur la côte d’Amerique, pour y faire de nouvelles provisions. Notre jeune Homme y descendit à terre, avec plusieurs autres Anglois, & sans prendre garde à un Parti d’Indiens, qui s’étoient cachez dans les Bois pour les observer, ils s’éloignerent un peu trop du bord de la Mer: de sorte que les Naturels du Païs fondirent sur eux, & les massacrerent presque tous. M. Inkle eut le bonheur de s’échapper, avec quelques autres, dans une forêt, où accablé de fatigue & hors d’haleine, il se jetta sur une petite Eminence à l’écart. Il n’y fut pas plutôt, qu’une jeune Indienne sortit d’un Endroit couvert de Buissons qu’il y avoit derriere lui, & le vint trouver. Surpris d’abord l’un & l’autre de cette entrevûë, ils ne tarderent pas à se regarder d’un œil favorable. Si l’Européan fut charmé de la tournure, des traits & des graces un peu sauvages de l’Americaine toute nue; celle-ci n’admira pas moins l’air, [63] le teint & la taille d’un Européan, habillé de pied en cap. Elle devint même si amoureuse de lui, qu’inquiéte pour sa vie, elle le conduisit dans une Cave, & qu’après l’y avoir régalé de Fruits délicieux, elle eut soin de le mener boire à une Source d’eau vive. Au milieu de tous ces bons offices, elle se plaisoit quelquefois à badiner avec ses cheveux blonds, & à les opposer à la couleur de ses doigts. Tantôt elle se divertissoit à lui découvrir le sein & à le regarder, ou à se moquer de lui & à rire, lorsqu’il vouloit le cacher. Il n’y a nul doute que cette Indienne, nommée Yarico, ne fût une Personne de distinction, puisqu’elle se paroit tous les jours de nouveaux Colliers des plus beaux coquillages, ou de Grains de verre, & qu’elle lui apportoit quantité de riches dépouilles de ses autres Amans; c’est-à-dire que la Cave de notre jeune Anglois étoit garnie de toute sorte de Peaux marquetées, & des plus belles Plumes de différentes couleurs qu’il y eût dans le Païs. Pour lui rendre même sa Prison plus suportable, elle se hazardoit quelquefois de le conduire, entre chien & loup, ou au clair de la Lune, à des Bocages reculez ou à des Solitudes charmantes, & après lui avoir indiqué un Endroit, où il pouvoit reposer tranquillement, au doux murmure des eaux, & au chant du Rossignol, elle faisoit sentinelle, ou le tenoit en-[64]dormi entre ses bras, & l’éveilloit d’abord qu’il y avoit quelque danger à craindre de la part des Indiens. C’est ainsi qu’ils passoient le tems l’un & l’autre, jusqu’à ce qu’ils eussent inventé un nouveau Langage, à la faveur duquel, notre jeune Heros dit à sa Maîtresse, qu’il s’estimeroit bien heureux de la pouvoir posseder dans le païs de sa naissance, où elle iroit habillée d’Etoffes de soie, comme celle de sa Veste; où il la feroit porter dans des Maisons traînées par des Chevaux à l’abri du vent & de la pluie, & où ils ne seroient pas exposez à toutes ces craintes & à ces allarmes, qui les agitoient alors. Ils avoient déjà vêcu plusieurs Mois, au milieu de leurs tendres amours, lorsque Yarico apperçut un Navire sur la côte, & qu’instruite par son Amant, elle fit divers Signaux à ceux qui le montoient. Dès que la nuit arriva, ils se rendirent l’un & l’autre sur le rivage, où ils eurent la joie & la satisfaction de trouver quelques-uns des Gens de ce Vaisseau, qui étoit Anglois, & qui alloit aux Barbades. Pleins d’esperance de se voir bien-tôt délivrez de leurs inquiétudes & de jouïr d’un Bonheur moins interrompu, ils se mirent dessus. Mais à l’approche de cette Isle, notre jeune Homme, rêveur & pensif, vint à considerer le tems qu’il avoit perdu, & à calculer tous les jours que son Capital ne lui avoit produit aucun intérêt. Afin donc [65] de se mettre en état de reparer ses pertes, & de pouvoir rendre bon compte de son Voïage à ses Parens & à ses Amis, il resolut de se défaire de Yarico, à son arrivée au Port, où un Vaisseau n’a pas plutôt moüillé, qu’il se tient un Marché public sur le bord de la Mer, pour la vente des Esclaves, Indiens ou autres, qu’il y amene, à peu près comme on vend ici les Chevaux & les Beufs. Cette pauvre Malheureuse eut beau fondre en larmes, & lui représenter qu’elle étoit enceinte de ses œuvres; insensible à toute autre voix qu’à celle de l’Intérêt, il ne pensa qu’à profiter de son aveu, pour en tirer une plus grosse somme d’un Marchand de la Colonie, auquel il la vendit.» ◀Relato general ◀Nivel 4 ◀Diálogo ◀Nivel 3

Je fus si touché du recit de cette Avanture, que je sortis de la Chambre les larmes aux yeux, ce qu’Arietta, du goût dont elle est, ne manqua pas de regarder sans doute comme une Approbation plus forte & plus ingenue, que tous les complimens que j’aurois pû lui faire à cette occasion.

R. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1