Le Spectateur ou le Socrate moderne: X. Discours

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X. Discours

Cita/Lema

 . . . . . Veteres avias tibi de pulmone revello.

Pers. Sat. V. v. 92.

C’est-à-dire, Je m’efforce de vous détromper & de vous faire revenir de vos ridicules & anciennes idées.

Nivel 2

Nivel 3

Relato general

A mon arrivée à Londres, j’eus d’abord quelque peine à trouver un Logement, qui me fût commode & agréable. Je me vis reduit à sortir du premier, par l’importune civilité de mon Hôtesse, qui me demandoit tous les matins de quelle maniere j’avois passé la nuit. J’eus le bonheur de tomber ensuite dans une honnête Famille, où je vécus fort content plus d’une semaine, jusqu’à ce que mon Hôte, qui étoit de très-bonne humeur & d’un bon naturel, dans la pensée que j’avois besoin de compagnie, me rendit plusieurs visites, pour m’empêcher d’être seul. Je le souffris deux ou trois jours; mais après lui avoir ouï dire, qu’il me soupçonnoit d’être mélancholique, je crus qu’il n’y avoit plus à balancer, & que je devois prendre incessamment un nouveau Logis; ce qui fut executé dès le soir même. Au bout de sept ou huit jours, je trouvai que mon Hôte, enjoué & cordial, tel que je viens de le dépeindre, avoit fait inserer, dans une de nos Gazettes, un Avertissement, conçû en ces termes: Il arriva Jeudi dernier, après midi, qu’un Homme fort mélancholique sortit de sa Chambre, où il n’est pas revenu depuis & qu’on le vit ensuite aller vers Islington. Si quelqu’un en peut donner des nouvelles à R. B. Marchand de Poisson dans la Rue du Strand, il sera bien récompensé de sa peine.

Autorretrato

Comme je suis l’Homme du Monde le plus propre à garder mon secret, & que cet officieux Poissonnier ne savoit pas mon Nom, cette petite Avanture de ma vie avoit été cachée jusqu’à ce jour.

Nivel 4

Relato general

Je suis à présent fixé dans la Maison d’une Veuve, qui a plusieurs Enfans, & qui s’accomode à mon humeur à tous égards. Je ne croi pas que nous nous soions dits quatre mots l’un à l’autre, depuis cinq années que je loge chez elle; tous les matins on m’apporte le Caffé dans ma chambre sans que je le demande; si j’ai besoin de Feu, je montre du doigt la Cheminée à mon Hôtesse; si je manque d’eau, je tourne le doigt vers mon Bassin: Là-dessus, elle me fait signe de la tête, pour dire qu’elle m’entend, & d’abord je suis obéï. Elle a d’ailleurs si bien accoûtumé sa Famille à ses manieres, que lorsque son petit Garçon se hazarde à me tirer par la basque de mon Juste-au-corps, ou à caqueter en ma présence, sa Sœur aînée le rappelle aussitôt, & lui ordonne de ne pas interrompre le Monsieur. Dès les premiers jours que je fus dans cette Maison, ils avoient la civilité de se lever de leurs siéges, toutes les fois que je passois par leur Chambre; mais sur ce que mon Hôtesse remarqua, que je disois toujours à cette occasion, Fi, Fi! & que je sortois au plus vîte, elle a banni la cérémonie, de sorte qu’aujourd’hui j’entre dans la Cuisine, ou dans la Salle où l’on reçoit le monde, sans que personne prenne garde à moi, ou qu’aucun de la Famille se détourne de ses affaires, ou qu’il interrompe son Discours. La Servante même demande à sa Maîtresse, quoique je sois dans la Chambre, si le Monsieur est prêt à dîner, & la Maîtresse, qui est une habile Ménagere, gronde ses Domestiques, devant moi, d’aussi bon cœur, que si je n’y étois pas. En un mot, je me promene par toute la Maison, & j’entre dans toutes les Compagnies qui s’y trouvent, avec la même liberté que feroit un Chat ou tout autre Animal domestique, & l’on me soupçonne aussi peu de rapporter ce que j’y vois ou que j’y entends. Il me souvient que l’Hiver dernier il y avoit plusieurs jeunes Filles du voisinage qui venoient passer la soirée, auprès du Feu, avec les Filles de mon Hôtesse, & qui faisoient divers Contes d’Apparitions d’Esprits & de Phantômes. Un soir que j’entrai dans la Chambre où elles étoient, mon arrivée les obligea de se taire; mais sur ce que les Filles de mon Hôtesse leur dirent que ce n’étoit que le Monsieur, (car je n’ai pas d’autre Nom dans tout le voisinage,) elles poursuivirent leur discours, sans se mettre en peine de moi. Je m’assis près de la Chandelle, qui étoit sur une Table à un des bouts de la Chambre, & sous prétexte de lire un Livre que je tirai de la poche, j’entendis raconter diverses Apparitions effraïantes d’Esprits, aussi pâles que la Mort qu’on avoir vû se tenir aux pieds d’un Lit, ou se promener dans un Cimetiere, au clair de la Lune, ou qu’on avoit obligez, par des Exorcismes, à se précipiter dans quelque Lac, pour avoir interrompu le sommeil, ou tiré les rideaux de tels & de tels à minuit, avec plusieurs autres Contes de Vieille de la même nature. D’ailleurs, j’observai qu’un Esprit en excitoit un autre, & qu’à la fin de chaque Narration, toute la Compagnie serroit de plus en plus les rangs, & s’approchoit du Feu: je remarquai sur tout un jeune Garçon, si attentif à ce qui se disoit, que je ne croi pas qu’il aille seul au Lit d’une Année entière. On poussa si loin le discours sur ces Spectres, que l’Imagination de tous les Auditeurs m’en parut troublée; & il n’y a presque aucun doute, qu’ils ne s’en ressentent toute leur vie. Jentendis (sic) même une de ces jeunes Filles, qui avoit tourné l’Epaule, demander aux autres, si j’avois été long-tems dans la Chambre, & si mon visage n’étoit pas beaucoup plus pâle qu’à l’ordinaire. A l’ouïe de ces mots, je pris la Chandelle, pour me retirer, dans la crainte que je ne fusse obligé de m’expliquer sur ces Impertinences; fort étonné d’ailleurs que des Créatures, qui se disent raisonnables, prennent plaisir à s’effraïer les unes les autres jusqu’à ce point-là. Si j’étois Pere, j’aurois un soin tout particulier de garantir mes Enfans de ces horreurs chimeriques de l’Imagination, qu’ils sont disposez à contracter dès leur plus tendre jeunesse, & qu’ils ne peuvent plus secouer, lorsqu’ils avancent en âge.

Nivel 5

Ejemplo

Cela est si vrai, que j’ai connu moi-même un Soldat trembler à son ombre, pâlir, pour avoir entendu quelqu’un grater à sa porte, quoiqu’il fût monté diverses fois à la Brêche, sans aucune repugnance, & qu’il eût marché le jour précedent contre une Baterie de Canons. Il y a des Exemples de q uelques Personnes, si épouvantées à la vûë d’un Arbre, ou du mouvement d’un Jonc, qu’elles en ont perdu l’Esprit.
Aussi peut-on dire qu’après un Jugement exquis & une bonne Conscience, une Imagination saine est un des plus grands Biens de la Vie. Mais puisqu’on voit très-peu de gens, qui ne soient plus ou moins sujets à ces Terreurs paniques, il me semble que nous devons nous armer contre elles, par des principes tirez de la Raison ou de la Révélation, nous dépoüiller de nos anciennes & ridicules idées, pour me servir du Mot de Perse, que j’ai mis à la tête de ce Discours, & nous délivrer de ces Chimeres que nous avons embrassees lorsque nous n’étions pas en état d’en connoître la folie & l’absurdité. Ou si nous croions, avec bien des Personnes sages & vertueuses, qu’il y a de ces Phantômes & de ces Apparitions, dont je viens de parler, tâchons de nous rendre propice & favorable celui qui tient les rênes de tout l’Univers, & qui gouverne toutes les Créatures, en sorte qu’il n’y en a pas une seule qui puisse faire violence à une autre sans qu’il l’ordonne ou qu’il le permette.
Pour moi, j’ai quelque penchant à me joindre avec ceux qui croient que toutes les Regions de l’Univers sont pleines d’Esprits, & que nous avons un nombre infini de Spectateurs, qui nous examinent de près, lorsque nous nous croions le plus être seuls: Mais bien loin que cette idée m’imprime de la terreur, je goûte un plaisir ravissant de penser que je suis au milieu d’une Société innombrable d’Esprits, occupez avec moi à reflechir sur les merveilles de la Création, & à chanter les loüanges du souverain Arbitre de tout l’Univers. C.