Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "VI. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\006 (1716), pp. 38-44, edito in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.695 [consultato il: ].


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VI. Discours

Citazione/Motto► Credebant hoc grande nefas & morte piandum,
Si juvenis vetulo non assurrexerat.

Juv. Sat. XIII. 54, 55.

C’est-à-dire, Si un jeune Homme ne se levoit pas à l’abord d’un Vieillard, ils croioient que c’étoit un crime atroce & digne de mort. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Je ne connois pas de Mal sous le Soleil si grand que l’abus de la Raison, & avec tout cela il n’y a point de Vice plus commun. Les deux Sexes & tous les Ordres en sont infectés: à peine trouve-t-on une seule Personne, qui ne soit plus sensible à la reputation d’avoir de l’esprit & du discernement, qu’à celle d’avoir de la probité & de la vertu. Mais cette malheureuse en-[39]vie d’être habile plutôt qu’honnête Homme, spirituel plutôt que sage, est la source de la plûpart des méchantes habitudes qu’on contracte dans le monde. Nous sommes redevables de ces fausses idées aux Livres impies des prétendus beaux Esprits, & à la sotte imitation du reste du Genre Humain.

Livello 3► Racconto generale► Dialogo► C’est pour cela même que le Chevalier de Coverly disoit l’autre soir, qu’il n’y avoit que les beaux Esprits qui méritassent d’être pendus. «Ils ont des vûës, ajouta-t-il, si rafinées sur toutes choses, qu’ils n’ont pas honte d’agir contre les plus vives lumieres de leur Esprit, & de les étouffer jusques à un tel point, qu’ils sont aussi peu choquez du Vice & de la Folie, que les plus brutaux de tous les Hommes. Mais s’ils veulent s’élever de cette maniere au dessus du commun, il est juste qu’on les expose à une infamie proportionnée à l’énormité de leur crime, & qu’on les punisse d’une façon toute extraordinaire. Il n’y a pas de Monstre plus difforme dans la Nature, qu’un très-méchant Homme qui a beaucoup d’esprit: il mène la vie d’un Paralytique, perclus de la moitié de son corps. Pendant qu’il jouit peut-être de quelque plaisir, au milieu de son incontinence, de ses Richesses & de son ambition, il a perdu le goût de la Bienveillance, de l’Amitié & de l’Innocence. 1 Scarecrow, le Mendiant, [40] qui se tient à la place de Lincoln’s-Inn, qui s’est estropié la jambe droite, pour mieux exciter la compassion des bonnes Ames, & qui demande l’aumône toute la journée pour avoir un bon souper & une Garce le soir, n’est pas la moitié si méprisable que ce beau Genie. Le Mendiant n’a du goût que pour les Plaisirs des Sens; il trouve le repos plus doux que l’agitation; & pourvû qu’il ait sa Climéne avec un bon feu, il ne pense jamais qu’il mériteroit les étrivieres. Tout Homme, qui met son bonheur à satisfaire ses passions charnelles, est selon moi, un aussi vil & indigne esclave que Scarecrow. Mais c’est à vos beaux Esprits, ne vous en déplaise, que nous devons la perte de la Vertu, soit dans le Public ou dans les Particuliers; puis qu’ils ne la distinguent pas du Vice, & que tout leur est indifférent, pourvû qu’on le fasse d’un air gracieux & dégagé. Pour moi, qui suis assez bizarre pour agir dans ce Siecle corrompu, suivant les lumieres de ma conscience, je n’ai pas meilleure opinion d’un Homme abandonné au Vice, malgré tout l’éclat qui l’environne, que de ce Belitre, dont je viens de parler. J’en ai même d’autant plus d’horreur, qu’il est plus riche que celui-ci, & qu’il vole au Public un trésor beaucoup plus estimable. Je pose donc pour une Maxime constante, que l’Esprit & le Corps doivent agir de con-[41]cert; que toute action de quelque importance doit avoir en vûë le bien public; que le but général de celles qui sont indifférentes de leur nature, doit être conforme aux principes de la Raison, de la Religion, & d’une bonne Education. A moins de cela, un Homme cloche, au lieu de marcher d’un pas égal, comme je l’ai déjà insinué, & tous ses mouvemens sont irréguliers. » ◀Dialogo

Pendant que mon Ami poussoit ces heureuses faillies, je le regardai d’un œil fixe; ce qui l’obligea de revenir un peu à lui-même, & de me répondre en ces mots : Dialogo► « Je veux seulement vous dire, que c’est le plus inexcusable de tous les défauts, de ne penser qu’à polir nos Esprits, & de négliger nos mœurs. La raison, qui devroit gouverner toutes nos passions, en est souvent elle-même l’esclave: & quoique cela paroisse contradictoire, il n’en est pas moins vrai, qu’un Homme d’esprit n’est pas toujours un honnête Homme. Ce ne sont pas les seuls Particuliers qui tombent dans ce crime; il y a quelquefois des Nations entieres qui s’en rendent coupables; & je ne sai si, après un sérieux examen, on ne trouveroit pas que les Siecles les plus polis ont été les moins vertueux. Ce désordre peut venir de la sotise qu’on a d’attribuer un vrai mérite au Savoir & à l’Esprit, sans avoir égard à l’usage qu’on en fait. On conclut même de-là, qu’on ne [42] doit pas tant se mettre en peine du principe de nos actions, que de la maniere dont on les produit aux yeux du monde. Mais ce masque, dont on les voile, ne sauroit en imposer aux honnêtes Gens, ni aux personnes de bon goût. Le Chevalier Richard Blackmore fait paroître autant de bon sens que de vertu, lorsqu’il dit, dans la Préface de son Poëme2 , que c’est une honte & un deshoneur d’emploïer de nobles facultez & beaucoup d’esprit, pour entretenir les Hommes dans leurs vices & leurs folies. Il ajoûte, que le grand Ennemi du Genre Humain, avec tout son Esprit & ses Facultez Angeliques, est la plus haïssable de toutes les Créatures. Il donne ensuite un trait de sa générosité, lorsqu’il nous déclare qu’il avoit entrepris son Poëme, pour retirer les Muses des mains de leurs Ravisseurs, les ramener dans leurs agréables & chastes Demeures, & les engager à un Emploi convenable à la dignité qu’on leur attribue. Ainsi l’avantage du Public doit être le but capital de tous ceux qui écrivent; & s’il y en a quelqu’un qui se propose une autre vûë, plus il est habile Homme, & plus il est injuste envers sa Patrie. Quand la modestie ne fait plus l’ornement essentiel d’un Sexe, ni la Candeur celui de l’autre, la société n’a point de solide Base, & nous n’aurons plus à l’avenir de Regles certaines pour juger de ce [43] qui est de la Bienséance, ou de ce qui n’en est pas. La Nature & la Raison demandent une chose, la Passion & la Fantaisie en exigent une autre. Si l’on écoute les avis de celles-ci, on se met dans un chemin fort embarrassé, dont il est impossible de trouver le bout; mais si l’on prête l’oreille aux conseils de celles-là, notre passage est agréable, & nous pouvons arriver facilement à notre but.» ◀Dialogo ◀Racconto generale ◀Livello 3

Je ne doute pas que les Anglois ne soient aujourd’hui aussi polis qu’aucune autre Nation du Monde; mais tout Homme qui reflechit, peut bien s’appercevoir, que l’envie de paroître enjouëz & à la Mode, a presque englouti tout notre bon Sens & notre Religion même. Y a-t-il rien de plus juste, que de faire consister la Mode & l’Enjoûement à suivre les Regles que la Justice & la Pieté nous prescrivent? Mais qu’y a-t-il de plus ordinaire, que de nous voir prendre le contrepié, fondés uniquement sur ce que tout cela se fait de bonne grace?

Rien ne devroit passer pour honnête & bienséant, à moins que la Nature même ne nous en donnât cette idée. Le respect qu’on doit à toute sorte de Superieurs est fondé, si je ne me trompe, sur l’instinct; avec tout cela, qu’y a-t-il de plus ridicule, dans le Siècle où nous sommes, que l’observation de ce Devoir? Je parle tout d’un coup de ce Vice plutôt que d’un autre, pour avoir l’occasion d’inserer ici un trait d’Histoire, qui nous fournit une preu-[44]ve convaincante que le Siecle le plus poli est souvent le plus vicieux.

Livello 3► Racconto generale► «Un jour qu’on me représentoit, dans la Ville d’Athènes, une Piece de Théâtre à l’honneur de cette République, il arriva qu’un vieux Noble s’y rendit trop tard pour occuper une place qui étoit dûë à son âge & à sa qualité. Divers jeunes Messieurs, qui virent le désordre & l’embarras où il se trouvoit, lui firent signe de venir s’asseoir auprès deux (sic). Mais lorsqu’avec beaucoup de peine, le bon Vieillard se fut glissé à travers la foule, jusqu’à la place où on l’invitoit, il y trouva les gens si serrez, qu’il n’y eut pas moien de s’y mettre. Là-dessus, obligé de se tenir de bout, il perdit de nouveau contenance, & servit de risée à tous les Bancs des Atheniens, l’unique but que ces jeunes Etourdis se proposoient. Cependant il y avoit, en pareil cas, des places destinées pour les Etrangers; de sorte que ce bon Homme s’avança tout confus vers les loges des Lacedémoniens. A son approche, ceux-ci, d’une Nation plus vertueuse que polie, se leverent tous de leurs place jusques à un & le reçurent parmi eux avec tout le respect possible. Les Atheniens, frappés d’abord de la vertu des Spartiates & de leur propre indignité, leur applaudirent d’une commune voix; & le vénérable Vieillard s’écria: Les Atheniens savent ce qui est honnête, mais les Lacédémoniens le pratiquent.

R. ◀Racconto generale ◀Livello 3 ◀Livello 2 ◀Livello 1

1Ce mot signifie Epouvantail.

2Intitulé, Poëme Philosophique sur la Création.