Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "II. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\002 (1716), pp. 8-18, edito in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.691 [consultato il: ].


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II. Discours

Citazione/Motto► Hæc alii fex
Et plures uno conclamant ore.

Juv. Sat. VII. v. 166, 167.

C’est-à-dire, Ce n’est pas un seul qui tient ce langage; ils se plaignent tous de la même chose. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Livello 3► Eteroritratto► Le Membre le plus honorable de notre Societé est le Chevalier Roger de Coverly, Baronet, d’une ancienne Famille de Province de Worcester. Son Bisaïeul inventa la fameuse Contredanse, qui porte son Nom. Tous ceux qui ont fait quelque sejour dans cette Province, connoissent les talens & le mérite de notre Gentilhomme. Il est fort singulier dans ses manieres; mais cette singularité ne vient que de son bon sens, qui l’oblige de contrecarrer celles du Monde, qu’il croit extravagantes ou mauvaises. Quoi qu’il en soit, cette espece de bizarrerie ne lui attire point d’Ennemis, parce qu’il n’est ni opiniâtre ni d’une humeur chagrine. Indifférent pour toutes les Modes & les Formalités, il n’en est que plus en état de complaire à tous ceux qui le connoissent. Lorsqu’il est en Ville, il loge dans le Quarré de Monmouth ou de Soho; & l’on dit qu’il a renoncé au Mariage, parce qu’une belle [9] Veuve de la Province voisine, n’avoit pas daigné répondre à son amour. Avant cette infortune, il étoit ce qu’on appelle un Gentilhomme bien fait & poli; il mangeoit souvent avec Mylord Rochester & le Chevalier George Etherege; il s’étoit battu en Duel la premiere fois qu’il vint ici, & avoit donné des coups de pied dans un Caffé public, au Bretteur Dawson, qui l’avoit traité de jeune Damoiseau. Mais mal-reçu de sa fiere & cruelle Veuve, il tomba dans une profonde mélancolie, dont il ne sortit qu’au bout de dix-huit Mois; & quoi que d’un naturel gai, il se négligea beaucoup dans la suite, & ne se piqua plus de propreté en Habits: Il porte encore aujourd’hui un Juste-au-corps & un Pourpoint, taillés de même qu’on les faisoit au tems de son desastre; & lorsqu’il est dans sa belle humeur, il nous dit que cette mode a été abandonnée ou reprise une douzaine de fois, depuis cette Epoque. D’ailleurs, la Chronique scandaleuse témoigne, qu’après avoir oublié sa cruelle Maîtresse, il devint si humble, à l’égard de ses désirs amoureux, qu’il ne s’amusa qu’à de misérables créatures; quoique ses Amis prétendent que c’est plutôt une raillerie qu’une vérité. Il est dans sa cinquante-sixiéme année, gai, de bonne humeur, franc, & ami de tout le monde; il tient bonne table à la Ville & à la Campagne: mais il est d’une si grande gaiété en toute occasion, qu’il est plus aimé qu’on ne l’esti-[10]me. Ses Fermiers s’enrichissent avec lui, ses Domestiques paroissent contens, les jeunes Femmes l’aiment, & les jeunes Hommes sont ravis de jouïr de sa Compagnie: Lorsqu’il va rendre visite à quelqu’un de ses Voisins, il n’y est pas plutôt arrivé, qu’il appelle tous les Domestiques, par leurs Noms, & il cause avec eux à mesure qu’il monte l’Escalier. Enfin, je ne dois pas omettre, qu’il est un des Juges ordinaires de sa Province aux Assises, qui s’y tiennent quatre fois tous les ans; qu’il y préside avec beaucoup d’habileté, & qu’il y fut applaudi de tout le monde, il y a trois Mois, pour avoir expliqué un Endroit difficile de l’Acte qui regarde la Chasse. ◀Eteroritratto

Eteroritratto► Celui qui tient le second rang parmi nous, est Membre1 d’un de nos principaux Collèges de Jurisconsultes, où il fait sa résidence, plutôt pour obeïr aux ordres d’un Père fantasque & avancé en âge, que pour suivre son inclination; il a d’ailleurs beaucoup d’esprit, de savoir & de probité. On le mit dans ce Collége pour étudier les loix du Païs; mais il entend mieux les Régles du Théatre que tous ses Confreres. Aristote & Longin lui sont plus familiers2 que † Littleton ou Cook. Son Pere lui envoie, toutes les Postes, des Ques-[11]tions, qui s’élevent, entre ses Voisins à la Campagne, sur des Articles de Mariage, des Baux à ferme, ou des Titres, en vertu desquels on possede quelque Terre; & le Fils s’accorde avec un Procureur de ses Amis; qui se charge du soin d’y répondre en gros. Il étudie les passions des hommes, au lieu d’éplucher les débats qu’elles excitent entre-eux. Il fait les Argumens de toutes les Oraisons dé Démosthene & de Ciceron; mais il ne sauroit dire un seul Cas rapporté dans nos Cours de Justice. On ne l’a jamais pris pour un sot; mais il n’y a que ses intimes Amis, qui sachent qu’il a beaucoup de bon sens. Ce tour d’esprit le rend agréable & désintéressé. Peu distrait d’ailleurs par les affaires de la vie, il n’en est que plus propre pour la Conversation. Son goût pour les Livres est un peu trop exact pour le Siècle où il vit; il les a tous lûs, mais il n’en approuve qu’un fort petit nombre. Il est si familiarisé avec les Coutumes, les Actions, les Mœurs & les Ecrits des Anciens, qu’il n’en est que plus délicat à observer ce qui se passe aujourd’hui dans le Monde. Il est excellent Critique, & l’heure qu’il emploie à voir jouër une Comédie ou toute autre Piéce de Théatre, est celle où il paroît le plus occupé; à cinq heures du soir précises, il traverse le nouveau Collége des Jurisconsultes, qu’on appelle New-Inn, & la petite Ruë pavée de grandes pierres larges, qui porte le nom de Russel’s Court; d’où il va rester quel-[12]ques momens au Caffé de Guillaume; ensuite il fait poudrer sa Perruque & froter ses Souliers dans la Boutique du Barbier qui joint le cabaret de la Rose, & il entre à la Comédie, où l’on peu dire que sa présence est avantageuse à toute l’Assemblée, puis que les Acteurs s’efforcent de lui plaire. ◀Eteroritratto

Eteroritratto► La troisième Personne de notre Société, est le Chevalier André3 Freeport, célébre Marchand de cette Ville, qui joint à une Activité infatigable, un Raisonnement solide & une grande Experience. Il a de vastes & nobles idées du Commerce, &, par une espece de badinage assez ordinaire aux Gens riches, qui affectent des tours singuliers, mais qu’on ne souffriroit pas à d’autres, il dit que la Mer est la Prairie en commun de la Grande Bretagne. Il n’ignore aucune des branches du Commerce, & il vous soutiendra qu’il n’est rien de plus barbare ni de plus insensé que de vouloir étendre sa Domination par la voie des armes, puisque le véritable pouvoir n’est fondé que sur les Arts & l’Industrie. Il dispute souvent pour faire voir, que si l’on cultivoit telle ou telle partie de notre Commerce, nous gagnerions sur telle ou telle Nation. Je lui ai entendu même prouver, que la Diligence fait des Acquisitions de plus longue durée que la Valeur, & que la Paresse a détruit plus de Nations que l’Epée. Il est plein de maximes de frugalité, & un de ses proverbes favoris est ce-[13] lui qui dit, Qu’un Sou épargné est un Sou gagné. Il faut avouër qu’un Homme de bon sens, qui a une idée exacte de tout le Trafic en genéral, est plus agréable en compagnie, qu’un Homme de lettres d’un Savoir universel. Quoi qu’il en soit, l’Eloquence du Chevalier Freeport est si naturelle, que la netteté de son discours donne le même plaisir, que l’esprit & l’érudition d’un autre. Il est l’auteur de sa propre Fortune, & il soutient que l’Angleterre peut devenir plus riche que les autres Etats, aussi facilement qu’il s’est enrichi lui-même plus que d’autres n’ont fait. D’ailleurs, je puis dire qu’il n’y a pas un seul Vent, qui n’amene dans nos Ports, quelque Vaisseau, où il est intéressé. ◀Eteroritratto

Eteroritratto► Le quatriéme qui s’assied après lui dans la Chambre de nos Conférences, est le Capitaine4 Sentry, qui a beaucoup de Bravoure, un Jugement exquis, & une Modestie à toute épreuve. Il est du nombre de ceux qui méritent d’être bien récompensez, mais qui sont fort mal-habiles à exposer leurs talens à la vûë des Superieurs qui devroient les distinguer. Il a servi quelques années sur le pié de Capitaine, & il s’est trouvé en différentes occasions à des Siéges & à des Batailles, où il s’est toujours aquité de son devoir en brave Officier. Quoi qu’il en soit, maître d’un petit Fonds qui peut lui donner à vivre, & d’ailleurs Héritier présomptif du Chevalier Roger, [14] il a renoncé à un Emploi où l’on ne sauroit parvenir à proportion de son Mérite, si l’on n’est un peu Courtisan aussi bien que Soldat. Je lui ai entendu souvent faire des plaintes, de ce que dans une Procession où le Mérite est exposé à un si grand jour, l’impudence ne manque presque jamais de l’emporter sur la Modestie. Cependant, lorsqu’il a raisonné là-dessus, je puis lui rendre ce témoignage, qu’il n’a pas lâché une seule parole qui marquât de l’aigreur; mais qu’il avoüoit de bonne foi qu’il avoit abandonné le Monde, parce qu’il n’y étoit pas propre. Il est certain qu’une Honêteté rigide & qu’une conduite égale & reguliere sont des obstacles à celui qui veut obtenir la faveur d’un Genéral, à travers une foule de Personnes qui aspirent au même but. Malgré tout cela, il excuse quelquefois les Genéraux, de ce qu’ils ne donnent pas les Emplois au Mérite, ou de ce qu’ils ne tâchent pas de le connoître: «Car, dit-il, ce Genéral, qui a dessein de m’avancer, doit se faire jour pour venir jusqu’à moi, au travers de la même foule qui m’empêche d’arriver jusqu’à lui; de sorte qu’il a raison de croire, que tout homme, qui veut se pousser à l’Armée, doit bannir la fausse Modestie, défendre, avec une honnête assurance, ses légitimes prétentions, & l’aider lui-même à relancer l’importunité de ses Concurrens. Ce Général, ajoûte-t-il, peut dire que c’est une lâche civilité de manquer de har-[15]diesse pour demander ce qui vous est dû; comme c’est une poltronnerie à un Soldat de n’attaquer pas lorsque son devoir l’y engage.» C’est avec une semblable candeur que ce brave Officier parle de lui-même & des autres. On voit regner la même franchise dans toute sa conversation. La vie militaire qu’il a menée lui a fourni quantité d’Avantures, qu’il raconte à ses amis d’une manière fort agréable; du moins il n’est jamais trop impérieux, quoi qu’il ait commandé à des Hommes infiniment au-dessous de lui; ni d’une complaisance trop basse, quoi qu’il ait obéi à des Superieurs fort élevez au-dessus de son rang. ◀Eteroritratto

Eteroritratto► Mais afin que notre Societé ne paroisse pas une Assemblée de Misanthropes, qui ne connoissent ni les galanteries, ni les plaisirs du Siècle, nous avons entre nous le galant Mr. Guillaume5 Honeycomb, qui, eu égard à son âge, devroit être sur le déclin de la vie; mais il a pris tant de soin de sa personne, & il a toujours vêcu d’une maniere si aisée, que le tems n’a fait que très-peu d’impression sur lui, soit par les rides qu’il grave sur le front, ou le desordre qu’il cause dans le cerveau. Il est d’une jolie tournure & d’une bonne taille. Il est fort expert à cette sorte de caquet, dont les Hommes entretiennent les Femmes. Il peut sourire quand on lui parle, & il rit d’ailleurs facilement. Il s’est toujours bien mis, & il se souvient des Mo-[16]des à peu près comme les autres gardent le souvenir de leurs anciennes connoissances. Il en fait même l’histoire à fond, & il peut vous dire de quelle des Maîtresses du Roi de France nos Femmes & nos Filles avoient pris tell ou telle maniere de friser leurs cheveux, ou de mettre leurs Coiffes; quelle Dame introduisit les Jupes longues pour cacher son infirmitié; & quelle autre les racourcit, en telle année, pour exposer son pied à la vûë de ses Admirateurs. En un mot, toute sa conversation s’est bornée avec sa Science, dans le cercle du Monde Feminin. Si les autres Hommes de son âge vous parlent de ce qu’un tel Ministre d’État dit en telle ou telle occasion, il vous dira que le Duc de Monmouth dansoit à la Cour ; ou qu’il se trouvoit à la tête de sa Compagnie des Gardes du corps, dans le Parc, lorsque telle ou telle Dame en devint amoureuse. Au milieu de toutes ces importantes Relations, il ne manque pas d’observer qu’il reçut, à peu près au même tems, une œillade favorable ou un coup d’Eventail d’une Beauté célébre, Mere d’un tel Seigneur. Si vous parlez d’un jeune Gentilhomme, qui a dit quelque chose de vif, & de spirituel dans la Chambre des Communes, d’abord il se leve & il ajoûte: «Il a du bon sang dans les veines, il le doit à Thomas Mirabell; le Fripon me joüa là un mauvais tour, & je fus bien sa Dupe: la Mere de ce jeune Gaillard m’a traité comme un chien, & plus mal qu’au-[17]cune femme à qui j’en aie conté de ma vie. » C’est-là son Stile ordinaire, qui sert beaucoup à égaïer la conversation entre nous, qui avons plus de flegme. D’ailleurs, il n’y a pas un seul de mes Collégues, qui ne le mette au rang de ce qu’on appelle un Gentilhomme bien fait & poli. J’ose même dire qu’il est honnête Homme & fort raisonnable, pourvû qu’il ne s’agisse pas des Femmes. ◀Eteroritratto

Eteroritratto► Je ne sai si celui, dont il me reste à vous entretenir, doit passer pour un des Membres, doit passer pour un des Membres de notre Société, car il n’y vient que rarement; mais lorsqu’il nous fait cet honneur, de chacun de nous peut dire que la joie en redouble. C’est un Ecclesiastique, d’un esprit Philosophique, d’un Savoir universel, d’une Piété exemplaire, & d’une grande Politesse. Il a le malheur d’être d’une constitution fort délicate, & c’est ce qui l’empêche d’accepter des Benefices qui l’occuperoient trop: de sorte qu’il est entre les Théologiens ce qu’un Avocat consultant est entre les Jurisconsultes. Sa probité & l’integrité de ses mœurs lui attirent des Disciples; de même que l’Eloquence ou la criaillerie sert à élever les autres. Il n’entame guères le Sujet dont il parle; mais nous sommes tous d’un âge si avancé, qu’il remarque sans peine, lorsqu’il est avec nous, le desir que nous avons de l’entendre raisonner sur quelque Point de Théologie ou de Morale. Il ne l’a pas plutôt apperçu, qu’il s’acquite de ce devoir d’une [18] maniere si grave & si solide, qu’on voit bien qu’il n’a nul intérêt à ménager dans ce Monde, qu’il court au but où il aspire, & que son Espérance augmente à mesure que ses forces diminuent. ◀Eteroritratto Ce sont là mes dignes Associez, & les seules personnes que je fréquente avec plaisir.

R. ◀Livello 3 ◀Livello 2 ◀Livello 1

1On l’appelle the Inner Temple , c’est-à-dire, la Temple intérieur, est le plus avancé dans la Ville, par opposition au Middle Temple, ou le Temple du milieu. Ces deux Édifice apartenoient autrefois aux Templiers.

2Deux célèbres Jurisconsultes Anglois, qui ont écrit divers Ouvrages.

3Ce mot signifie Port-franc.

4Ce mot signifie Sentinelle.

5Ce mot Anglois signifie Raïon de miel.