Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "I. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\001 (1716), pp. 1-7, edito in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.690 [consultato il: ].


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I. Discours

Citazione/Motto► Non fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem
Cogitat, ut speciosa dehinc miracula promat.

Horat. de Arte Poët. v. 143.

C’est à-dire, Il imite le feu qui n’éclate pas tout d’un coup, mais qui commence par un peu de fumée: son début est simple & uni; mais il vous ébluoit & vous étonne dans la suite par ses évenemens prodigieux. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Metatestualità► J’ai observé depuis long-tems qu’on ne parcourt guéres un Livre avec plaisir, à moins qu’on ne sàche si l’Auteur est noir ou blond, d’un naturel doux ou bilieux, s’il est marié ou garçon, & telles autres particularitez de cette espece, qui aident beaucoup à l’intelligence de ce qu’il écrit. Pour m’accommoder à ce goût, je destinerai ce Discours & le suivant à donner une idée des différentes Personnes qui ont entrepris cet [2] Ouvrage; & ce petit détail lui servira de Préface. Mais, puisqu’on m’a laissé la plus grande partie du soin d’en ramasser, digérer & corriger tous les materiaux, il est juste que mon Histoire paroisse à la tête. ◀Metatestualità

Livello 3► Autoritratto► J’ai hérité de mes Ancêtres un petit Bien fonds, qui suivant la tradition du Village où il est situé, étoit environné, du tems de Guillaume le Conquerant, des mêmes Haies & Fossez qui le bornent aujourd’hui, & qui m’est dévolu, de Pere en Fils, tout entier, sans qu’on y ait ajoûté ou qu’on en ait retranché un pouce de terre, depuis l’espace de six cens ans. On raconte dans la Famille d’un Rêve que ma Mere eut, lorsqu’elle étoit enceinte de moi d’environ trois Mois, & où il lui sembla qu’elle s’étoit accouchée d’un Juge: Si cette pensée lui vint à l’occasion d’un Procès que mon Pere avoit alors, ou de ce qu’il étoit lui même Juge à Paix, c’est ce que je ne saurois décider; mais je n’ai pas la vanité de croire que cela me présageât aucune Dignité dans la Robe, quoique ce fût l’explication que tout le Voisinage en donna. Mon air grave & sérieux, dès que je vis le jour, & qui me dura tout le tems que je fus à la mamelle, sembloit favoriser le Rêve de ma Mere, à qui j’ai souvent ouï dire que je ne pouvois souffrir mon Jouët, lorsque je n’avois pas encore deux Mois, ni me servir du morceau de Corail qu’il y avoit au bout, à moins qu’on n’en ôtât les grelots.

[3] Pour le reste de mon Enfance, il n’y eut rien de remarquable, ainsi je n’en parlerai pas. Durant mon bas âge, on trouva que j’étois d’une humeur fort sombre; ce qui n’empechoît pas que je ne fusse toujours le Favori de mon Regent, qui avoit accoûtumé de dire, que j’avois du solide, & que mes talens seroient de durée. On ne m’eut pas plutôt envoïé à l’Université, que je m’y distinguai par un très-profond silence, en sorte que, dans le cours de huit années, à peine arriva-t-il de lâcher une centaine de mots, si vous en exceptez les Exercices publics du Collége. Bien plus, je ne croi pas avoir jamais en ma vie prononcé trois Périodes de suite. Quoi qu’il en soit, je m’appliquai avec tant d’ardeur à l’étude, pendant que je fus au milieu de cet illustre Corps, qu’il y a très-peu de bons Livres, écrits dans les Langues anciennes ou modernes, que je ne connoisse.

Aprés la mort de mon Pere, je formai le dessein de voïager. Pour cet effet, je sortis de l’Université, avec la réputation d’un Homme bizarre, qui ne manquoit pas de Savoir, mais qui ne vouloit pas le découvrir. Quoi qu’il en soit, l’ardeur insatiable que j’avois, pour acquerir tous les jours de nouvelles connoissances, me transporta dans tous les Païs de l’Europe, où il y avoit quelque chose de curieux ou d’extraordinaire a voir. Ma passion alla même si loin à cet égard, qu’après avoir lu les Disputes de quelques Savans sur les Antiquitez de [4] l’Egypte, je fis un Voïage exprès au Grand Caire, pour y mesurer une Pyramide; & aussi-tôt que j’eus redressé mes idées là-dessus, je retournai dans ma Patrie avec la plus grande satisfaction du monde.

Il y a déja quelques années que je reside à Londres, où l’on me voit souvent dans les Endroits les plus fréquentez de la Ville, quoi qu’il n’y ait qu’une demi-douzaine de bons amis qui me connoissent, & que je vous caractériserai un peu en détail dans mon second Discours. II n’y a point de Rendez-vous public, où je ne me trouve; quelquefois je me glisse au milieu d’un Cercle de Politiques dans le Caffé de Guillaume, & j’écoute avec une grande attention tout ce qui se dit dans ces petites Assemblées. Quelquefois je fume une pipe au Caffé de Child; & lorsqu’on me croit le plus occupé à la lecture du1 Postillon, je prête l’oreille à tous les raisonnemens qui se font à chacune des Tables qu’il y a dans la Chambre. Le Dimanche au soir, je parois au Caffé de S. Jacques, & quelquefois je m’y joins au petit Commité de Politiques qui s’assemblent dans la chambre intérieure, comme simple Auditeur, qui ne pense qu’à profiter de leurs Avis. Mon visage est aussi bien connu au Caffé Grec & à celui du Cocotier, qu’à nos deux Théâtres de † Drury-Lane, & du † Marché au Foin2 . [5] Il y a plus de dix anées qu’on me prend pour un Négociant sur la Bourse, & je passe quelquefois pour Juif dans l’assemblée des Actionistes au Caffé de Jonathan. Par tout, en un mot, où je vois un peloton de gens qui raisonnent, je m’y fourre, quoique je n’ouvre jamais la bouche que dans ma Societé.

Je vis ainsi dans le monde, plutôt comme un Spectateur du Genre humain, que comme un Individu de la même Espèce; de sorte que je suis devenu par là un Politique, un Soldat, un Marchand & un Artisan, du moins pour la théorie, sans m’être mêlé jusqu’ici de la pratique. Je connois très-bien les devoirs d’un Mari, ou d’un Pere; & je puis discerner les fautes qui se commettent dans le Ménage, les Affaires & les Divertissemens des Particuliers, mieux que les Personnes mêmes qui s’y trouvent engagées; à peu près comme ceux qui n’étant point intéressés au Jeu, remarquent les bévuës qui échappent à l’attention des Joueurs. Je n’ai jamais épousé les intérêts d’aucun Parti avec beaucoup de violence, & je suis resolu d’observer une exacte neutralité entre les Whigs & les Toris, à moins que les hostilitez des uns ou des autres ne me forcent à me déclarer. J’ai agi toute ma vie en Spectateur, & c’est le Caractère que je prétens soûtenir dans la suite de ces Discours. ◀Autoritratto ◀Livello 3

Metatestualità► Ce que je viens de dire sur mon chapitre suffit, pour convaincre mes Lecteurs [6] que je ne suis pas tout-à-fait incapable de l’Ouvrage que j’ai entrepris. Pour ce qui regarde un plus long détail de ma vie & de mes Avantures, je le communiquerai au Public, à mesure que l’occasion s’en présentera. D’un autre côté, lorsque je reflechis sur tout ce que j’ai vû, lu & ouï dire, je blâme mon humeur taciturne; & puisque je n’ai ni le loisir ni l’inclination de communiquer de vive voix tout ce qui me roule dans l’esprit, je suis résolu de le mettre sur le papier, & de faire imprimer, s’il est possible, toute ma Science, avant que la Mort me prévienne. Mes amis m’ont souvent reproché que c’étoit dommage qu’un Homme aussi taciturne que moi eût fait tant de bonnes Remarques. C’est pour cela même que je vais publier tous les jours une Feüille entiere de mes Pensées; & si, par ce moïen, je puis contribuer à reformer, ou à divertir mes Compatriotes, je sortirai de ce Monde, avec une joie secrette de n’avoir pas vêcu inutilement.

Il y a trois Articles fort essentiels, dont je n’ai point parlé dans ce Discours, & que je veux reserver quelque tems par devers moi, pour des raisons très-importantes. Ils regardent mon Nom, mon Age, & ma Demeure. Quoique j’aie bonne envie de satisfaire mes Lecteurs en ceci & en toute autre chose, & que je ne doute pas même que ce petit détail ne servît beaucoup à embellir ma Narration, je ne puis me resoudre encore à le donner au Public. Il est [7] vrai que je sortirois par ce moïen, de l’obscurité où j’ai vêcu durant plusieurs années, & que je m’attirerois dans les Places publiques, les saluts & les civilitez d’un nombre infini de Personnes: mais c’est cela même qui m’a toujours déplû, & je souffre le martyre, toutes les fois qu’on me parle, ou qu’on m’envisage. Aussi n’ouvrirai-je pas la bouche sur mon teint ni sur mes habits; c’est un secret de la derniere importance, que je garde in petto, quoiqu’il ne soit pas impossible que je n’en fasse peu à peu quelque découverte.

Après avoir ainsi tracé un leger craïon de mon Individu, je vous parlerai demain de ceux qui sont intéressez avec moi dans cet Ouvrage. Vous savez déjà que c’est une Coterie, qui en a formé le Plan, & qu’elle choisit, de concert, tous les materiaux qui doivent y entrer. Mais puisqu’elle a jugé à propos de me placer à la tête, il est bon d’avertir le Public, que toutes les personnes, qui voudront correspondre avec moi, peuvent adresser leurs Lettres Au Spectateur, chez Mr. Buckley, dans la Ruë de la petite Brétagne. D’un autre côté, quoique nos Conferences ne se tiennent que les Mardis & les Jeudis, nous avons établi des Commissaires qui s’assembleront tous les soirs, pour examiner tous les Memoires & les Papiers qu’on m’enverra, & les admettre, s’ils peuvent, en quelque sorte, contribuer à l’avancement du bien public. ◀Metatestualità ◀Livello 2 ◀Livello 1

C.

1C’est le titre d’une Gazette qui paroît deux fois la semaine à Londres.

2Ce sont deux Ruës de Londres.