Zitiervorschlag: Jacques-Vincent Delacroix (Hrsg.): "IXe Discours.", in: Le Spectateur françois pendant le gouvernement révolutionnaire, Vol.1\009 (1794), S. 76-83, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4603 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

IXe Discours.

Ebene 2► Un des grands obstacles que notre gouvernement rencontre dans sa marche révolutionnaire, c’est l’affection que conserve encore une grande partie de la nation pour un ordre de choses auquel tenoit son bonheur, pour des individus qui lui étoient chers, pour des institutions qu’elle révéroit ; tout cela est encore si près de sa pensée, qu’elle a peine à l’en détacher. Je compare les favoris de l’ancienne cour à des hommes qui, par une secousse imprévue, ont été précipités de leur char sur la terre ; ils sont encore étourdis de leur chûte : au lieu d’exiger qu’ils marchassent tout de suite, peut-être faudroit-il leur donner le temps de se remettre de leur trouble et de rappeller leurs esprits.

Lorsque le hasard m’en fait rencontrer, je m’efforce de les ranimer par de douces paroles, au lieu de les brusquer par des injures. Vos murmures, leur dis-je, rendront-ils la vie à celui qui n’est plus ? Vos lamentations feront-elles renaître des dis-[77]tinctions détruites pour jamais ? Avant de résister, voyez ce que vous pouvez sur le passé et sur l’avenir : s’il vous est impossible d’empêcher que ce qui fut ait cessé d’être, que ce qui arrive ait son cours, pourquoi irritez-vous la puissance qui vous domine par vos stériles plaintes ? Vous vous récriez sur la multitude de victimes que la vengeance nationale immole journellement, et vous ne faites qu’en accroître le nombre. Lorsque vous n’opposerez plus de résistance, la force qui vous presse ne pèsera pas plus sur vous que sur tout ce qui lui cède.

Réfléchissez sur la nature de vos vœux, et voyez à quels événemens est attaché le bonheur que vous osez encore vous promettre. Tantôt vous desirez que cette immense population, qui s’agite pour conserver sa liberté, éprouve de si horribles fléaux qu’elle demeure abattue sous le malheur, et tende humblement ses mains au despotisme : tandis que vous appellez sur elle la famine, le ciel plus humain multiplie nos moissons. Mais si vos criminels vœux étoient exaucés, que deviendriez-vous ? Avez-vous des souterrains remplis de comestibles et inaccessibles à vos concitoyens ? Songez-vous [78] à la fureur des mères qui se répandroient dans vos demeures pour y chercher des alimens, à la rage des hommes affamés qui se nourriroient plutôt de votre chair que de vous laisser survivre à leur défaillance ?

Une autre fois, vous regrettez que nos armées triomphantes ne soient pas enveloppées par l’étranger et ne disparoissent pas sous le fer ennemi : réfléchissez-vous sur ce qu’a d’horrible un sentiment aussi cruel ? Mais puisqu’il ne faut vous parler que de votre intérêt, figurez-vous le désespoir de tout un peuple qui, à l’approche de l’ennemi, emporteroit dans sa fuite tout ce qu’il pourroit ravir ; détruiroit, consumeroit tout ce qui résisteroit à ses efforts ; tueroit, massacreroit ceux qui ne partageroient pas sa crainte ; ou se feroit un rempart de vos épouses, de vos pères, de vos enfans s’il marchoit au devant du vainqueur. Enfin s’ils parvenoient jusqu’à vous ces étrangers qui se montrent si sourds à vos cris ; qui ont dédaigné l’assistance de vos proches, et ont abreuvé d’humiliations ceux qui ont été leur offrir leur sang, êtes-vous bien assurés d’en être distingués, et que leurs armes épargneront vos têtes ? Croyez-vous de bonne foi [79] qu’une soldatesque avide se précipiteroit dans l’asyle du pauvre de préférence à la demeure du riche ? Quand bien même elle auroit l’intention de vous épargner, votre pensée est-elle écrite sur votre front ? Et dans l’incertitude si vous êtes ami ou ennemi, ne commencera-t-elle pas par exercer sur vous ses vengeances ? Que gagnerez-vous à ce que la France soit démembrée ? Vos rentes, vos pensions vous seront-elles mieux payées ? Aurez-vous moins d’impôts à supporter, et des denrées à meilleur compte à mesure que le gouvernement sera plus pauvre ? Serez-vous plus à l’abri des requisitions, des services personnels et des atteintes à la liberté, lorsque vos villes seront assiégées, vos départemens resserrés par cette ligue qui avoit formé le projet insensé de vous envelopper ?

Dans les révolutions, il ne faut pas regarder derrière soi ; il faut voir où l’on est, et marcher librement avec la foule, si l’on ne veut pas qu’elle nous entraîne ou nous foule à ses pieds.

Metatextualität► C’est de ce ton que je parle aux anti-républicains ; et il m’arrive souvent de produire plus d’effet sur leur esprit par le lan-[80]gage de la raison, que les impitoyables patriotes par leurs injures, leurs menaces, et leurs délations ; je crois avoir plus de droit qu’eux à l’estime de la république, parce que je la sers plus utilement qu’ils ne le font. ◀Metatextualität

Lettre d’une jeune ex-Noble.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Je n’ai pas encore dix-huit ans, et j’ai éprouvé des choses si extraordinaires, qu’il me semble que j’aie vécu un siècle. Mon père, qui étoit seigneur d’une des belles terres du royaume, indigné de voir ses titres brûlés, son château démoli, a quitté sa femme et ses enfans, pour aller s’enrôler sous les étendards de l’Autriche. Ma mère, qui a d’abord usé de la loi du divorce pour conserver ses biens et sa liberté, vient d’épouser son intendant, afin de n’être plus agrégée à une caste persécutée. Un de mes frères, qui couroit la carrière de l’épiscopat, s’est transformé en soldat, et combat contre les fanatiques qui veulent rétablir le clergé. Un autre, qui siégoit depuis peu au parlement, conduit les chariots de la république. Le troisième, qui [81] étoit chevalier de Malte, applique les scellés sur les commanderies de son ordre, en qualité de juge de paix de son canton. On me destinoit pour époux un jeune officier aux gardes, et je me vois sur le point de donner ma main au fils d’un apothicaire qui protège toute ma famille, parce qu’il est président de sa section. Une de mes tantes, dévote très-prononcée, hésite entre un jeune clerc de notaire et son ancien confesseur ; l’un lui promet pour prix de sa main de préserver sa fortune, l’autre de sauver son ame.

Je marche de surprises en surprises. L’abbesse du couvent où mon enfance s’est élevée figure dans la boutique d’un confiseur ; et j’ai reconnu, il y a quelques jours, notre directeur déguisé sous le costume d’un sapeur.

Un ancien cocher de mon père, qui mène un comité révolutionnaire, me tutoie aujourd’hui comme si j’avois l’avantage d’être sa nièce.

Si je suis destinée à vivre encore quelques années, je ne sais ce que je verrai ; mais je vous avoue que mon existence actuelle me [82] semble un long sommeil troublé par des rêves très-bizarres. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Réponse.

Brief/Leserbrief► Non, aimable citoyenne, vous ne rêvez pas, ce sont bien des réalités que vous voyez ; mais vous étiez dans l’illusion, si vous avez cru que la fortune si changeante tiendroit sa roue immobile pour votre famille. Tant qu’elle ne vous fera rien perdre de vos agrémens et de votre esprit, consolez-vous de ses vicissitudes. Vous dominiez quelques personnes par vos titres et par vos richesses ; vous étiez aussi surpassée par d’autres plus riches et plus qualifiées : ce que vous perdez d’un côté, vous le gagnez de l’autre. Je sens bien qu’il doit vous paroître extraordinaire d’être tutoyée par un vieux cocher ; mais ce langage si familier aura un jour des charmes pour vous dans une autre bouche ; et s’il vous fait rougir, ce ne sera pas de dépit.

Votre mère n’a pas pris un si mauvais parti ; elle n’enrichira plus un intendant qui ne s’occupoit que de ses propres affaires, il travaillera et pour elle et pour lui. Je conseille à votre tante de ne pas hésiter entre [83] ses deux prétendans ; le plus jeune lui sera à coup sûr plus agréable, et peut être plus utile. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2 ◀Ebene 1