Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours CII.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\102 (1723), S. 409-418, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4302 [aufgerufen am: ].


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Discours CII.

Zitat/Motto► Conticuere omnes. Ovid.

Il se turent tous. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Depuis le premier moment que j’ai entendu parler de votre Lion, j’ai ambitionné l’honneur d’être un de ses Nouriciers ; voici le premier morceau que je lui jette ; s’il est de son gout, il peut compter sur moi ; je ne le laisserai pas mourir de faim. Mais c’est assez préludé, venons au fait ; je croi vous faire plaisir, Monsieur, en vous entretenant d’un Cotterie, dont j’ai l’honneur d’être membre, & qui depuis peu a fait un terrible bruit dans la Ville ; c’est la Cotterie des Silencieux ; nous nous considerons nous-mêmes comme un reste de la Secte de Pythagore, & tout le Systême de notre Societé est fondé sur cette maxime de ce Philosophe ; Zitat/Motto► Le Babil détruit la conversation ; ◀Zitat/Motto Notre President est né sourd, & muet, & il est redevable à la Nature d’un talent que nous ta-[410]chons d’obtenir de l’art, & de l’habitude. Une telle Cotterie vous étonnera moins, Monsieur, quand vous saurez, que nous sommes pour la plûpart gens mariez, & que nos tendres moitiez sont extremement bruiantes. Notre societé est notre unique réfuge contre leurs cris ; nous y volons vers le soir, & nous y jouissons en même tems d’une compagnie et d’une retraite.

Lorsque votre celebre Parent le Spectateur nous donna, dans sa feuille, l’Histoire remarquable de son silence, nous primes la résolution unanime de l’inviter à être des nôtres, & à venir regulierement tous les soirs se taire avec nous ; mais nous apprimes, que dans sa propre Cotterie il avoit lu tout haut une piece de sa façon, & nous vimes par là qu’il n’étoit pas encore parvenu à cet heureux Quietisme de la langue, que nous attendions d’un homme de son merite.

Vous aurez de la peine à comprendre de quelle maniere nous avons fait, pour nous communiquer nos pensées là-dessus ; mais votre étonnement cessera, quand vous saurez que nos doits sont aussi agiles, & aussi fidelles interpretes de nos sentimens, que peuvent l’être [411] les langues les mieux pendues des autres individus humains. Nous parlons des doits, Monsieur, mais nous nous le permettons rarement, & cette éloquence Mechanique n’est mise en usage, que dans les occasions les plus importantes.

Nous avons beaucoup d’estime & d’admiration pour la Cour Ottomane, & pour les autres Cours de l’Orient, où tous les ordres du Souverain sont exécutez par des muets ingenieux. Quel dommage que les peuples Chrêtiens soient si entêtez de leur manieres, & que du moins les nations les plus polies de notre Europe n’adoptent pas cette majestueuse gravité des Orientaux. De tous nos Poetes Anglois nous n’aimons que Ben Johnson, & nous le trouvons le plus beau genie du siecle, à cause de sa Comedie intitulée la femme silencieuse.

Ne croyez pas pourtant que nous ayons fait un vœu absolu de silence ; nous n’avons l’air de Chartreux, que dans le tems que nous sommes assemblez, mais chez nous il nous est permis de parler autant & aussi impetueusement que nos affaires de famille l’exigent de nous. Au reste, les avantages qui nous reviennent de cette compagnie taciturne, sont en aussi grand nombre, [412] qu’ils sont considerables. Vous, Monsieur, qui connoissez si bien le cœur humain, vous savez, que l’entendement de l’homme est fort sujet à l’erreur, & que sa volonté à un penchant très naturel & très vif pour ce qu’on appelle Esprit de contradiction. Vous n’ignorez pas non plus, que les disputes même, qui roulent sur les moindres bagatelles deviennent importantes, par rapport aux suites, & qu’elles produisent quelquefois des effets très pernicieux ; le repos de la Langue est l’unique moyen efficace de remedier à ces inconveniens ; dès qu’on bannit d’une compagnie le discours, on en éloigne l’animosité, qui procede de l’esprit de faction, la calomnie contre le Gouvernement & contre les particuliers & l’Empire insolent, que, dans les assemblées parlantes les pretendus genies superieurs exercent sur la petitesse d’esprit de leurs amis.

Pour nous, nos conversations sont toutes pour ainsi dire de plein pied ; personne n’y prime, personne n’y force les autres a succomber sous la force de ses poumons, ou sous la volubilité de la langue ; en parlant à notre manière dans les cas importants, [413] nous n’étourdissons pas ceux qui ne sont point de notre avis ; ils ont tout le loisir nécessaire pour considerer la force de nos raisons, par rapport à leur valeur intrinesque, & pour me servir de la phraze d’un polisson de mes amis, nous savons nos arguments & nos syllogismes sur le bout du doit. Entre toutes les remarques du fameux Longin, nous admirons cet exellent passage, ou il trouve dans le silence d’Ajax un exemple du plus parfait sublime ; N’en déplaise au divin Homere, ce n’étoit pas ce Heros, qu’il falloit comparer a un Ane ; Avec tout le respect que nous devons a l’age de Nestor, la comparaison auroit infiniment moins cloché, s’il l’avoit appliquée a ce grand faiseur de contes a dormir debout.

Les voisins ont conçu de plaisantes opinions de nous ils disent par tout, que si nous sommes aussi muets que des poissons, nous buvons comme des poissons aussi, & a cet égard ils n’ont pas tout a fait tort.

Il n’en est pas ainsi de certains railleurs, qui soutiennent, que si nous ne parlons pas, nous n’en pensons pas davantage ; d’autres gens nous font une [414] injustice de bien plus grande consequence, en nous prenant pour une assemblée de personnes, qui trament quelque noir dessein contre l’Etat ; Ils ont poussé leur zele pour la patrie assez loin pour nous detacher un Commissaire, afin qu’il nous prît sur le fait. La chose étoit des plus particuliere, Monsieur ; je vous assure, que nous offrions a ce juge & a ses archers une vive image de ces Senateurs Romains, que les Gaulois, aprez avoir pris la ville, virent assis, devant leurs portes, d’un air tranquille, & gardant un silence majestueux.

Si notre societé est de votre gout, vous n’avez que faire de le déclarer au public. Votre silence tiendra lieu d’approbation, & d’applaudissement a tout l’honorable corps des muets, & particulierement à.

Votre &c.

Guillaume le Taciturne.

P : S : Depuis la fondation de notre Cotterie, il n’y a eu qu’une seule parolle de lachée ; celui qui avoit fait [414] la faute fut d’abord exilé de l’assemblée, par des sufrages muets, qu’on donnoit, selon la methode de l’Ancienne Rome, en pliant le pouce en arrière. Ce pauvre homme venoit de recevoir la nouvelle de la Victoire de Hogstest, & comme le zele fait souvent perdre la mémoire, il se precipita a nous communiquer cet heureux succez, sans se souvenir de nos Loix fondamentales. Nous trouvames a propos d’agir conformement aux maximes severes de Manlius, qui fit punir de mort son fils victorieux, parce qu’il avoit combatu contre les ordres de son Pere & de son general. Nous trouvames de la beauté, & de la grandeur d’ame dans sa faute, mais l’amour de la Discipline & la sainteté de nos statuts nous empecha de lui pardonner un crime qui avoit de si nobles motifs. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Pour un muet l’Auteur de cette Lettre ne fait par <sic> rugir trop mal mon Lion, mais vous allez voir bien autre chose ; une jeune Demoiselle fera passer par sa gœule terrible une voix aussi douce, que celle d’un Rossignol.

Lettre.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

J’ai cru d’abord que vous ne faisiez que rire, en exposant notre nudité a la raillerie du public, mais depuis que j’ai vu, que l’affaire étoit serieuse, & que vous étiez soutenu par l’infaillibilité du Pape, j’ai été ravie de votre procedé, qui marque une si veritable tendresse pour le beau sexe. Si je n’en suis pas restée la ; je me suis servie de l’offre obligeante d’un ami, qui m’a promis de vous faire tenir mes lettres par la gœule du Lion, jusqu’à ce qu’il vous plaise de nous fournir un moien particulier de vous communiquer nos pensées ; sans cette offre je courois risque de mourrir d’une retention de gratitude : elle est inexprimable, Monsieur, & elle augmentera de jour en jour, si vous voulez bien pousser vigoureusement votre dessein salutaire. Si vous n’arrestez pas la gorge des Dames dans ses conquêtes rapides, c’est fait de moi, la mienne va s’étendre sur toute ma figure ; il ne me reste plus [417] par devant que quatre pouces de taille, ma gorge a gagné tour <sic> le reste du terrain ; si mes Compagnes s’opiniatrent a exécuter le projet, dont Mademoiselle Leonide, vous a informé depuis peu, je ne say plus que devenir ; adieu ma ceinture ; toute la richesse de ma taille ne pourra plus fournir aux usurpations d’un sein ambitieux, qui bien moins agé qu’Alexandre semble deja demander s’il n’y a pas d’autres mondes a conquerir. Ce que je vous dis, Monsieur, est la vérité toute nue ; ayez pitié de moy, & empêchez la mode de triompher si inhumainement de ma pudeur : je vous asseure que je suis déja vos leçons autant qu’une jeune fille le peut faire, sans se rendre ridicule dans le monde. Ma jupe de baleine est des plus bornez, qui se portent, & dez que je serai Mere de famille, j’aurai des tours de gorge qui m’iront jusqu’au menton ; quand même toutes les femmes se donneroient le mot pour se moquer de vos préceptes. Ce n’est pas tout ; si l’art de se promener dans la moyenne region de se l’air <sic> est jamais en vogue, je vous promets d’être la derniere a me metamorphoser en gibier. En un mot, je m’en-[418]gage solemnellement, a me conduire toujours comme votre digne Eleve &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1