Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LXXXXI.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\091 (1723), S. 334-340, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4291 [aufgerufen am: ].


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Discours LXXXXI.

Zitat/Motto► Pugnabat tunica se tamen illa tegi.

Elle faisoit semblant de vouloir du moins garder sa chemise. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Metatextualität► Mon discours sur le tour de gorge m’a attiré un grand nombre de Lettres de femmes de toutes sortes de conditions. Une Dame, qui se signe Araminte, me prie d’un petit air fort résolu de songer à mes propres affaires, & de ne me point mêler du linge des femmes, qui ne s’ajustent pas pour le beau nez d’un vieillard qui ne sauroit [335] les voir sans ses Lunettes. Une autre me chante pouille dans les formes, & trouve bon d’évaporer sa bile en termes de harangeres ; vieux Radoteur, vieux fou, vieux Roquentin, sont les titres les plus gracieux dont elle m’honore. Une certaine Florinde marque un peu plus de docilité ; elle se borne à demander grace pour quelque tems, parce qu’elle ne sauroit se résoudre à renvoyer un corps tout neuf & de la derniere mode, de peur que ses amies ne publient dans le monde que cette réserve a pour source un autre principe, que la modestie.

Si d’un côté je ne suis pas traité trop favorablement, sort ordinaire de tout Réformateur, j’ai reçu, de l’autre, de grands applaudissemens pour avoir voulu mettre des bornes à cette fantaisie de se dépouiller, qui a si fort la vogue parmi nos Dames. Comme j’aime mieux que le public sache les éloges, qu’on me donne, que ce qu’on dit à mon desavantage, je supprimerai toutes les Lettres injurieuses, qu’on m’a écrites à cette occasion, pour ne publier que celle, qui approuvent ma conduite. ◀Metatextualität

[336] Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Je vous écris au nom d’une demi douzaine de beautez surannées, pour vous temoigner leur reconnoissance & la mienne ; Nous passons dans le monde pour avoir environ cincquante ans l’un portant l’autre ; mais un homme aussi sensé que vous n’est pas a savoir ; que quand les femmes parlent de leur âge elles ne se font pas une affaire de calculer fort juste ; jugez par la, Monsieur, s’il ne doit pas etre dangereux pour nous de suivre la mode, que vous condamnez avec tant de justice ; Nous sommes tres convaincues qu’elle a été inventée par quelques jeunes friponnes, pour nous forcer a nous déclarer vieilles par nos ajustements, si nous n’aimons mieux risquer notre vie, en imitant leur nouvelle maniere de s’habiller ; vous voyez que cela s’appelle en quelque sorte jurer notre mort. C’est dans cette afreuse disposition d’esprit, qu’elles se sont mises a se depouiller peu a peu, pour nous contraindre a en faire autant, a moins que nous ne veuillons renoncer a toute prétention sur la jeunesse. Helas, mon cher Monsieur, il [337] en a deja couté la vie a plusieurs Dames de mon âge, & je n’ai jamais été sans quelque Rhume depuis qu’on a introduit cette mode abominable. J’ai affronté jusqu’ici tous les dangers, dont elle est environnée ; mais que ferai-je s’ils augmentent tous les jours par de nouveaux degrez de nudité ? Croyez-moy, Monsieur, nos jeunes folles ne s’en tiendront pas la si vos sages censures n’y mettent ordre. Nous vous conjurons de ne leur point donner de relache la dessus ; vous mettrez par la dans vos interets toutes les gorges antiques de la ville : quelques feux que nous cachions encore dans notre sein, (& peutestre ne cedons nous en rien a cet égard aux plus jeunes de notre sexe) ils ne sauroient nous mettre en sureté contre les injures de l’air, & contre l’inconstance de notre climat ; C’est de vous seul, Monsieur, que nous attendons du secours ; ne le nous refusez point & faites vous un point d’honneur de sauver la vie a tant de Dames, qui ont peut être vu le jour en meme temps que vous, & qui se feront toujours une gloire d’etre,

Venerable Mentor,
Vos tres-humbles Servantes, & Sœurs. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

[338] Je puis dire que je suis charmé de l’approbation de mes bonnes Sœurs, & pour l’amour d’elles je ferai tout ce qui me sera possible pour réhabiliter le tour de gorge, que j’ai toujours regardé comme l’ornement & la défense du sein des Dames. La bonne vieille Dame Lyzard a condamné la nouvelle mode, dès que ses yeux en ont été frappez, & elle a été bien mortifiée en remarquant, qu’a mesure que les personnes de son sexe baissoient leurs corps elles haussoient leurs jupes, qui deviennent plus courtes d’heure en heure. C’est ainsi que les jambes des Dames se decouvrent avec leurs gorges dans la meme proportion ; mais je reserve ce second grief pour un autre discours, dans lequel mes reflexions qui n’ont fait que descendre aujourdhui avec les corps pourroient bien monter avec les jupes. Mon dessein est de tenir l’œuil ouvert sur toute la figure des Dames, & de la regler depuis les pieds jusqu’à la teste ; Pour a present je remplirai ce qui me reste encore de vuide dans mon cahier, par une lettre qui me vient d’une autre de mes correspondantes charmée <sic> de mon discours sur le tour de gorge.

[339] Ebene 3► Brief/Leserbrief► Cher Mentor.

Je suis une de ces Dames a la mode que vous avez censurées depuis peu d’une maniere si vive & si forte ; ce n’est qu’a mon corps defendant, que je me suis rangée parmi les coupables ; j’ai agi a cet egard contre mes propres interests, & je vous ai mille obligations, de la peine que vous avez prise, pour nous redresser : vous saurez, Monsieur, que je suis un peu olivatre, avec cette couleur on peut avoir un visage agreable, quand elle est soutenue de deux yeux noirs, vifs, & brillants ; mais elle ne fait rien moins qu’un bel effet sur une gorge ; & je croy que les blondes ont donné exprez la vogue a cette mode pour jouer un tour aux beautez olivatres & brunes. Elles savent parfaitement bien, les malicieuses, qu’un sein couleur de canelle ne fait pas un aussi beau spectacle, qu’un sein d’albâtre ; & c’est pour cette raison qu’elles se decouvrent avec tant de prodigalité. Je say bien que la femme du monde, qui a la gorge la plus blanche ne fait pas plus d’effet sur vous, qu’une femme de nege ; Mais malheureusement pour moy [340] & pour mes semblables tous les hommes ne sont pas des Mentors, comme vous l’avez dit parfaitement bien vous même, & la pluspart des hommes ne trouvent rien de plus appetissant que cette vive blancheur.

Pour les femmes de ma couleur, il est de leur interêt d’être modestes, d’autant plus qu’il n’y a point de fard qui puisse donner à notre peau une blancheur artificielle. Il est vrai que toutes les peaux ne sont pas si indociles, & j’ose vous assurer, que si vous pouviez examiner de près un grand nombre de ces gorges de nêge vous ne les trouveriez pas toutes d’une piece ; j’en ai vu, moi qui vous parle, qui representoient parfaitement bien un mappe-monde coupé en deux par la ligne Equinoctiale. Je vous supplie, venerable Mentor, de continuer vos sages censures, & de ne nous point donner de repos jusqu’à-ce que nous ayons raccourci nos gorges, & que nous les ayons fait rentrer dans leurs anciennes bornes. Je suis. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1