Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LXXXIV.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\084 (1723), S. 283-291, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4282 [aufgerufen am: ].


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Discours LXXXIV.

Zitat/Motto► Tros, Tyriusve, nullo discrimine habetur.

Les hommes de toutes les Nations ont chez moi les mêmes prérogatives. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Metatextualität► Puisque c’est aujourd’hui le grand jour d’Actions de graces pour la paix, je communiquerai a mes Lecteurs deux Lettres, qui n’existeroient pas si la guerre avoit été continuée. Elles sont écrites par un Cavalier, qui s’est servi de cette occasion, pour faire un tour en France, & qui dans plusieurs Lettres a donné a ses amis un détail exact de ce qu’il y a rencontré de plus remarquable. Les suivantes m’ont été données avec la permission de les rendre publiques, & en le faisant, je crois obliger mes compatriottes ; ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Depuis que j’ai eu l’avantage de vous voir j’ai eu autant de mau-[284]vaises avantures, qu’un Chevalier errant. Je suis tombé dans la Mer a Calais, & pendant mon voyage par terre, je n’ai trouvé que des chevaux de poste bien mols, & des Lits bien durs, sans compter d’autres desastres :

Zitat/Motto► Quorum animus meminisse horret, luctuque refugit.

Desastres que mon ame abhorre ;
Et dont le souvenir me fait trembler encore : ◀Zitat/Motto

Mon sejour à Paris m’a d’abord fait tout autant de peine que ce voyage malencontreux ; Je n’y voyois pas un seul visage, & je n’y entendois aucune expression, qui fussent de ma connoissance, de maniere que toute ma compagnie consistoit en tableaux, & en statues. J’étois charmé de leur beauté extraordinaire, mais ce qui m’y plait le plus, c’est que leurs attitudes forment un langage que j’entens, & qu’ils ont une excellente qualité très rare dans ce Païs, c’est qu’ils ne sont point babillards.

Après avoir été quelque tems à Paris j’ai fait le tour de toutes les maisons Royales, & je puis dire, que c’est là [285] la partie la plus charmante de ma vie ; je n’aurois jamais cru que l’art fut capable de produire tant de scenes variées, & qu’un aussi grand nombre de beautez recherchées pût sortir de l’imagination humaine. On voit dans tous ces differens lieux, tout ce qu’on peut attendre d’un Prince, qui applanit les montagnes, qui détourne le cours des rivieres, qui dans un seul jour produit une forêt, & qui simplement, pour augmenter la beauté d’une vue, fait naitre dans un endroit un Bourg ou une Ville. Rien n’est plus surprenant que de voir sous combien de formes l’eau badine pour faire plaisir à ce grand Monarque. Elle s’éleve en Pyramides, en arcs de triomphe, & en feu d’artifice ; elle descend en glaces de miroir, & en brouillards, & elle est assez ingenieuse pour vous comter les fables d’Esope.

Tout bon Poete, que vous soyez, je vous défie de peindre de plus beaux païsages, que ceux qui environnent ces differens palais, ou de batir dans votre belle imagination un Chateau aprochant de celui de Versailles ; je vous avoue pourtant que je suis d’un gout assez singulier, pour preferer Fontaine-bleau à toutes ces autres merveilles. Il est si-[286]tué au milieu de rochers & de bois, qui varient à l’infini la beauté sauvage de ses vues ; le Roi s’est prêté à la nature de ce lieu, & il n’y a fait valoir qu’autant d’art, qu’il en falloit pour la regler sans la détruire, & même sans trop la changer. Les Cascades semblent se faire jour par force à travers les fentes des Rochers, qui sont tout couverts de mousse, & qui semblent être entassez les uns sur les autres par un simple caprice du hazard. On voit encore une certaine rusticité artificielle dans les canaux, dans les prairies, & dans les allées, qui accompagnent les autres charmes de cet agréable sejour. Le jardin est magnifique sans trop mettre l’art à découvert ; au lieu d’un mur, il est borné vers le bas, par une barricade naturelle de Rocaille, qui frappe l’œuil de la maniere la plus agréable. Pour moi, je trouve dans cet amas irrégulier de pierres quelque chose de plus charmant, que dans les statues, & j’aime mieux voir une riviere serpentant par les forêts, & par les prairies, que contrainte à se masquer de mille differentes manieres, comme on le voit à Versailles ; Il faut avouer pourtant que c’est quelque chose d’extraordinairement [287] beau que la Galerie, qu’il y a dans ce Palais.

Tous les gouts de l’univers y trouvent des agrements, qui leur sont convenables ; La vanité des uns y trouve tout un côté couvert de glaces de miroirs, la curiosité des autres rencontre du coté opposé la vue du plus magnifique jardin de l’Univers ; & ce qui doit charmer tout le monde, on trouve au dessus de sa tête l’Histoire de Louis 14. jusques a la paix de Ryswyk parfaitement bien peint par M. le Brun. Vous voyez par cette date, Monsieur, que sa Majesté a encore par devers lui assez d’autres grandes actions, pour en enbellir une seconde Galerie plus étendue que celle-ci ; Le Peintre a representé le Roi très Chretien sous la figure d’un Jupiter, qui répend ses foudres, & ses carreaux de tout coté, & qui effraye les Divinitez du Danube, & du Rhin, qu’on voit étonnées & atterrées un peu au dessus de la Corniche.

Ce qui ajoute un nouvel agrément a tous ces spectacles, c’est l’obligeante civilité, avec laquelle on en procure la jouissance aux étrangers ; si les François ne nous surpassent pas dans toutes les branches de l’humanité ; il faut convenir [288] du moins, qu’ils nous sont préferables pour ce qui regarde les marques exterieures de cette vertu ; à cet égard & à plusieurs autres, notre Nation peut être plus sensée que la Françoise, mais il est sur que celle-ci est plus aimable, & plus heureuse ; les vieillards sur tout sont ici les gens de l’univers, dont le commerce est le plus agreable ; à soixante & dix ans, ils ont autant de feu & de vivacité, qu’il est possible d’en supposer aux hommes, qui ont précedé le deluge ; cette imagination impetueuse, & cette legereté d’esprit, qui rendent les jeunes François presque insupportables, évaporées & moderées par les ans, produisent dans les gens d’age le caractere du monde le plus aizé & le plus divertissant. D’ailleurs le babil, qui est ici le défaut National, a quelque chose de naturel & de gracieux, quand il est soutenu par des cheveux-gris, qui lui donnent pour ainsi dire un droit de bourgeoisie. Mais à propos du babil François, il est tems de finir ma lettre de peur que vous ne me croïez déja infecté par ce vice contagieux ; si vous êtes dans cette opinion desavantageuse pour moi, je vous prie de considerer, qu’un voyageur peut [289] en quelque sorte usurper les droits d’un vieillard. Je suis &c.

Blois le 17. de Mai.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Seconde Lettre.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Je me trouve dans une Ville d’où je ne saurois vous mander des nouvelles fort importantes ; je ne m’y occupe qu’a apprendre la langue & a étudier le charactere de la Nation, que je crois pouvoir mieux developper ici, qu’à la Cour, ou dans les grandes villes, ou l’artifice, & le deguisement sont plus en vogue.

Après avoir vu, comme je vous ai dit, Monsieur, toutes les Maisons Royales, je me suis amusé a parcourir une grande partie de la Province, & je puis vous dire, que je n’aurois jamais cru, que dans un même pais on put trouver d’un coté tant de magnificence, & de l’autre tant de pauvreté. L’imagination a de la peine a concevoir la pompe, qui environne tout ce qui a relation avec le Roi, mais c’est cette même pompe, qui est la cause que la [290] moitié des sujets est dans la disette.

Il est certain pourtant, que c’est ici le peuple de l’univers le plus heureux ; Graces a son temperemment & au Climat, il jouit d’une gayeté constante, que la Liberté, & l’abondance ne sauroient donner à des Nations d’un moins heureux naturel. Le besoin ne sauroit attrister ces gens-ci, & il n’est pas au pouvoir du plus rude esclavage de les abatre. On voit partout la joye compagne fidelle de la pauvreté ; tout le monde rit, chante, & meurt de faim. Leur conversation generalement parlant est agréable ; si quelqu’un d’entre eux à de l’esprit, ou du bon sens, il l’étale d’abord ; on n’a garde ici d’enterrer ses talens. Dans un premier entretien un François est tout ce qu’il peut être ; il a d’abord avec vous toute la familiarité, & toute la liberté, qu’un long commerce, ou beaucoup de vin peuvent arracher à un Anglois ; les femmes paroissent nées ici avec l’art de se présenter dans le jour qui leur est le plus avantageux, leur air vif, & badin les farde ; elles savent menager à d’assez laids visages les graces les plus touchantes, & se donner un regard & des attitudes que le plus habile peintre auroit de la peine à attrapper.

[291] Permettez-moi, Monsieur de finir ma lettre, par une observation que j’ai eu le loisir de faire pendant mes voyages ; il y a du merite chez tous les peuples, mais ce merite, qui doit être par tout essentiellement le même, est varié par les manieres, & par les differens temperammens. C’est une pauvreté de prétendre que ce merite s’offre dans tous les Païs sous une même forme. Il faut par conséquent accorder la plus haute estime à tout homme, qui possede le plus de vertus familieres à sa Nation, & qui a la plus petite doze des vices favoris de ses compatriottes. A ce compte là, quand je vois un Anglois, qui porte le bon-sens au plus haut point, sans la moindre teinture de la ratte, je ne puis qu’admirer son caractere, & me dire,

Monsieur,

Votre très-humble, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1