Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LXXIII.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\073 (1723), S. 193-201, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4274 [aufgerufen am: ].


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Discours LXXIII.

Zitat/Motto► Mens agitat molem. Virg.

Une Intelligence anime tout cet Univers. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Les véritez les plus sublimes, qui a peine ont été accessibles aux genies les plus beaux & les plus cultivez du Paganisme sont devenues a present familieres aux esprits les plus bornez ; C’est la un vaste champ de reflexions satisfaisantes, pour un homme qui considere les choses d’un œuil philosophe & qui possede une ame capable d’être charmé du progrès que les connoissances les plus utiles font parmi le genre humain.

De quelle source peut deriver une revolution si surprenante dans les ames humaines ? d’ou vient, que des Provinces habitées autrefois par des peuples idiots & sauvages surpassent dans la connoissance la plus relevée de la Théologie, & de la morale, l’ancienne Grece, & les autres pais orientaux, qui ont été regardez comme le sejour des Arts, & & <sic> des Sciences ? Est-ce un effet de la [194] superiorité de nos talents, & de l’entendue de notre genie ? quoi ? nos artisans les plus vils auroient l’esprit plus delié, que les Philosophes anciens, qui se sont acquis le plus de réputation ? non ; cet heureux changement n’est dû qu’au Gott de la vérité, qui a daigné descendre du Ciel pour être notre Docteur, & pour nous communiquer ses lumieres ; ce n’est pas parce que nous sommes genies transcendans, mais parce que nous sommes Chrétiens, que nous sommes instruits des plus augustes veritez, qui sont cachées au reste des hommes.

S’il y a quelques Esprits-forts, qui ne sont pas Athées confirmez, la charité doit nous porter à croire, qu’ils n’ont jamais réflechi sur ce que nous venons d’avancer, & que c’est un fait, qui leur est entierement inconnu. C’est dans le dessein de les arracher à une si funeste ignorance, que je vai comparer ici les idées que les Chrétiens se forment de l’éxistance & des attributs de Gott, avec les Notions grossieres dont le monde Payen avilit ce grand & noble sujet. C’est ainsi qu’un esprit libre de prévention pourra voir d’un seul coup d’œuil tout ce qu’on peut penser de bas [196] & de déraisonnable, sur la plus auguste matiere, mis en parallele avec tout ce qu’on en peut dire de plus sensé & de plus sublime. Je ramasserai pour cet effet quelques passages de l’Ecriture Sainte que je prierai les Esprits-forts de vouloir bien considerer simplement comme des maximes de quelques Philosophes.

Ebene 3► Quoi qu’il y en ait plusieurs, qui sont appellez Dieux, cependant il n’y a qu’un seul Gott pour nous ; il fit les Cieux, & les Cieux des Cieux avec toutes leurs armées, la Terre & ce qu’elle contient, la Mer & tout ce qui y est contenu ; Il a dit qu’elles soient, & elles furent ; Il a étendu les Cieux, il a fondé la Terre ; & il l’a suspendue sur le Neant. Il a mis des barrieres à la Mer, & il lui a dit, c’est jusqu’ici que tu viendras, c’est ici que s’arrêteront vos flots orgœuilleux ; Le Seigneur est un esprit invisible, dans lequel nous avons la vie, le mouvement, & l’Etre ; Il est la source de la vie ; il conserve hommes & bêtes ; Il donne la nourriture à toute chair ; L’ame de tout Etre vivant est dans sa main ; le Seigneur appauvrit & enrichit, il abbaisse & il eléve, il tue & il vivifie ; Il blesse & il guerit ; Par lui les Rois regnent, & les [197] Princes administrent la justice ; aucun de nos cheveux ne tombe à terre sans sa volonté ; Tous les Anges lui sont soumis, toutes les puissances lui obeissent ; Il destine la Lune pour les saisons, & le Soleil connoit le lieu où il doit se coucher ; Il tonne par sa voix, & il la dirige sous toute l’Etendue des Cieux, & ses éclairs vont jusques aux bouts de la Terre ; Le feu & la Grêle, la Nege & les Exhalaisons remplissent sa volonté ; Il fait du vent ses Anges, & des flammes du feu ses Ministres ; Le Seigneur regne d’age en age, & son Empire est un Empire éternel ; La Terre & les Cieux periront ; Mais, toi, Seigneur, tu es permanent ; Ils veilliront comme un habit, tu les rouleras comme un vêtement, & ils seront changés, Mais tu es toujours le même, & tes années n’auront jamais de fin ; Gott est parfait en connoissance, son intelligence est infinie ; Il est le Pere des lumieres, sa vue s’étend jusques aux bouts de la terre ; il voit sous toute l’Etendue du Ciel ; Gott regarde tous les Enfans des Hommes du lieu de son sejour, & il considere toutes leurs œuvres ; Il limite notre route, & il compte nos pas ; Il connoit toutes nos voyes ; Il nous voit quand nous entrons dans nos cabinets, & que nous fermons la porte sur nous. Il sait [198] chacune des choses, qui nous entrent dans l’esprit, & il est impossible de lui cacher aucune de nos pensées ; Il est le scrutateur des cœurs & des reins. Dieu est bon envers tous, & ses tendres gratuitez s’étendent sur tous ses ouvrages ; Il est le Pere de l’Orphelin, & le Juge de la veuve ; Il est le Dieu de Paix, le Pere de Misericorde, & le Dieu de toute consolation. Le Seigneur est grand, & nous le connoissons point ; sa grandeur est impenetrable : qui est-ce, sinon lui, qui a mesuré les eaux dans le creux de sa main, & les cieux avec un Empan. Il pese les Montagnes au Crochet, & les coteaux à la Balance. A toi, Seigneur, est la grandeur, la puissance, la gloire, la Victoire, & la Majesté ; tu es très grand, tu es très grand, tu es revêtu de gloire ; Le Ciel est ton trône, & la Terre le marchepied de tes pieds. ◀Ebene 3

Le genie le plus étendu & le plus beau peut-il s’élever à une idée de la Divinité plus magnifique, plus juste, & en même tems plus aimable, que celle que nous venons de voir peinte par les images les plus fortes, & exprimée par les termes les plus nobles & les plus pathetiques ; cependant c’est là le langage de Bergers, & de Pecheurs. Ces nobles sentimens furent particuliers [199] à des Juifs idiots, & à de pauvres Chrétiens persecutez, pendant que les Nations puissantes, & éclairées se livroient à une idolatrie brutale, dont voici une élegante description empruntée d’un de nos Auteurs sacrez.

Ebene 3► Qui est-ce qui a formé un Dieu fort, & qui a fondu une image taillée, pour n’en avoir aucun profit ; le forgeron prend le Ciseau, & travaille avec le charbon, & le forme avec des marteaux ; Il le fait à force de bras, même ayant faim, tellement qu’il n’en peut plus, & il ne boit point d’eau ; il en est tout fatigué. Il plante un frene, & la pluie le fait croitre. Il en fait du feu, & il en cuit du pain, il en mange sa chair, laquelle il rotit, & s’en rassasie ; Il s’en chauffe aussi, & du reste il en fait un Dieu ; il l’adore & se prosterne devant lui, & lui fait sa requête, & lui dit : delivre moi, car tu es mon Dieu. Nul ne rentre en lui-même, & n’a ni connoissance, ni intelligence, pour dire : J’ai brulé la moitié de ceci au feu, & même j’en ai cuit du pain sur les charbons ; j’en ai roti de la chair, & j’en ai mangé, & du reste en ferois-je une abomination ? adorerois-je une branche de bois ? ◀Ebene 3

Si au milieu d’un peuple devoué à un culte si extravagant, un homme se de-[200]claroit pour la liberté de penser, en sécouant le joug d’une pareille Idolatrie, il faut avouer qu’il feroit honneur à la nature humaine, & qu’il meriteroit le titre glorieux de défenseur de la raison ; titre qui a tant de charmes pour nos Esprits-forts. Mais a-t’on le même droit chez une Nation, qui n’adresse son Culte, qu’à l’Etre suprême, & dont la Réligion, tout au moins, n’a rien vu dans ses dogmes, ni dans ses ceremonies, qui choque directement nos lumieres naturelles ? Un homme, qui dans de telles circonstances se voile du prétexte de la liberté de penser pour décrier la Réligion de sa Patrie, ne découvre qu’une ame destituée de discernement, & incapable de distinguer entre un esprit libre, & un esprit de contradiction.

Je sai bien qu’un petit nombre de nos Esprits-forts prétend avoir un sérieux attachement pour la Réligion naturelle, mais il me semble qu’ils démentent cette prétention par un travers, qui paroit n’avoir sa source que dans une stupidité invincible ; Ils aiment la Réligion naturelle, & ils font tous leurs efforts pour décréditer les livres sacrez, qui ont conduit cette Religion naturel-[201]le dans l’ame de nos peuples. N’est-il pas naturel de croire que si leur dessein réussit l’effet perira avec la cause, & que nous rentrerons dans le gouffre de cette Idolatrie où s’abiment tant de Nations, qui ne connoissent point la Réligion revelée.

A parler proprement, je crois qu’on feroit tort à qui que ce soit d’entre nos Esprits-forts modernes, en le supposant engagé dans les extravagances de l’Idolatrie ; mais il est palpable que par imprudence, ou de dessein prémedité, il fait tout ce qu’il peut pour y engager les autres hommes. Qu’en faut-il conclure ! sinon, que sa conduite l’expose à la facheuse alternative, je ne dis pas de passer pour un fou, ou pour un scelerat, mais de s’attirer le mépris, ou l’execration du genre-humain. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1