Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LXXI.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\071 (1723), S. 170-182, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4271 [aufgerufen am: ].


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Discours LXXI.

Zitat/Motto► Cui mens divinior, atque os Magna sonaturum, des nominis hujus honorem. Horat.

N’accordons le nom de Poëte, qu’à celui, qui a quelque chose de divin dans l’Esprit, & dont le genie est une source de pensées sublimes. ◀Zitat/Motto

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Lettre.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Monsieur.

Docile à vos sages avis je ne neglige point la Lecture des auteurs Classiques, quoique je m’attache de toutes mes forces à l’Etude de la Théologie. Je les considere comme de fécondes sources d’Eloquence, & de bon-sens, & je suis persuadé, qu’un genie encore novice ne sauroit suivre de meilleurs Modelles ; par une attention vive à leur stile, & à leur tour d’esprit, on apprend à éviter ces écœuils, contre lesquels une imagination déreglée peut jetter la jeunesse amoureuse de tout ce qui brille. Tels sont l’amour outré pour la déli-[171]catesse, le mépris du naturel, un excès d’images, de faux ornemens, des expressions hazardées ; comme mes amis pretendent que j’ai quelque genie pour la Versification, je l’essaye quelquefois, & je sens avec plaisir que mon esprit n’est plus dans cet âge pueril qui se plait aux Antitheses, & qui croit faire merveilles, en écrivant par Epigrammes. Ce qui me porte à m’en flatter, c’est que je me sens un gout mâle & raisonnable pour ce qu’on appelle en matiere de Poesie, l’art de peindre les objets, & d’imiter la nature.

Rien n’est plus propre à nous charmer, que ces Tableaux fidelles, effets d’une aimable magie qui produit des epeces d’apparitions dans notre esprit ; la raison en est peut-être, qu’en traçant ces images, on n’y employe que les traits, & les couleurs, qui placent les objets dans leur jour le plus favorable ; peut-être est-ce l’agréable illusion qui nous transporte vers les objets absents, qui sont les plus capables d’égayer notre imagination ; peut être encore la source de ce plaisir doit-elle être cherchée, dans la comparaison que nous faisons [172] de la copie, & de l’original, & dans l’étonnement où nous jettent l’art & le genie du Peintre. Il est probable meme que toutes ces causes concourent à produire dans nos cœurs cette satisfaction, mais quand même il nous seroit impossible de demêler les principes d’un plaisir si naturel, nous n’en serions pas moins persuadez de la réalité de l’effet, qui frappe generalement tous les hommes.

La description d’un païsage, ou d’un jardin fait moins d’impression sur nous, que celle des attitudes & des passions d’un Etre animé, & ces derniers Tableaux nous touchent à mesure que ces attitudes & ces passions marquent de la vivacité ; un cheval, qui pait tranquillement nous frappe moins, qu’un cheval, qu’on pousse dans la carriere, & celui-ci ne nous anime pas tant, qu’un coursier, qui fait des efforts de vigœur, & d’agilité dans un combat furieux.

Rien n’est plus difficile selon moi, que de bien exprimer par des couleurs, ou par des paroles, certains mouvemens aussi violents, que passagers ; ces descriptions demandent une grande force d’imagination, & beau-[173]coup dénergie <sic> dans le stile, qualitez qui se trouvent dans la Poesie orientale, avec bien plus d’étendue, que dans celle des Grecs, & des Romains ; l’Etre suprême, qui a trouvé à propos de s’accommoder au genie de ceux, à qui il a daigné reveler ses oracles a mis dans la bouche de ses Prophetes, un langage si fort & si sublime, qu’il étonne & abaisse l’orgœuil des plus beaux Esprits. Nous trouvons entre autre dans le livre de Job, le plus ancien des Poemes un grand nombre de ces descriptions vives, & de ces tableaux parlants. Tel est le portrait du Cheval ; je prendrai la liberté de vous communiquer quelques rémarques que j’ai faites sur cette noble description, en la mettant en parallele avec les images, qu’Homere, & Virgile nous ont tracées du même sujet. Voici comme le peint l’Auteur Grec dans son Iliade.

Ebene 4► Zitat/Motto► Tel trainant les Lambeaux de ses liens brisez

Un Coursier orgœuilleux fait par ses bonds aisez

Disparoitre sous lui le terrain des campagnes ;
[174] Rien n’arrête ses pas, ni torrents, ni montagnes ;
Flairant de loin l’objet de ses amours fougœux
Il sait rompre, ou franchir, ce qui barre ses vœux.
Il suit d’un pas haté, quand la course l’altere
Le sentier reconnu d’une onde salutaire ;
Là de sa soif brulante il étanche l’ardeur,
Et de son sang bouillant modere la chaleur ;
Sans frayeur il se livre au cours de la riviere ;
Les Séphirs dans les airs font flotter sa criniere.
Il hannit <sic> de plaisir ; l’Echo répond au bruit,
Devant ses flancs nerveux l’onde s’ecarte & fuit. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Le portrait que nous donne Virgile du même animal a quelque chose de plus fini ; Le Poete Grec n’en parle que par forme de comparaison, au lieu que le Poete Latin a pour but de nous instruire exactement de la nature de cette Bête genereuse. Il s’y prend de la maniere que voici :

Ebene 4► Zitat/Motto► Le cheval plein de feu, quand de loin il entend

[175] Les instrumens guerriers, les cris du combattant,
Dresse une oreille vive, & palpitant de rage
Il promet le combat à son noble courage ;
D’un pied impatient il gratte le terrain,
Par ses bonds de son maitre il fatigue la main.
En lui chaque attitude est haute, noble, fiere,
Sur son col gros, massif, badine sa criniere,
Sa corne est ronde, noire, & son pied sec, nerveux,
La campagne s’ébranle à ses sauts furieux
La force, & la valeur logent dans sa poitrine
Des nuages épais sortent de sa narine ;
Ses longs hannissemens <sic> font retentir les airs
Son œuil ouvert, brillant, fait partir des éclairs ;
Dez qu’on lui rend la main, plus promt qu’une Tempête
Au milieu du carnage un seul élans le jette. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Voyons à present quel tableau en trace l’Histoire de Job ; nous ne saurions considerer ce tableau que dans un jour qui lui est très desavantageux. Ce livre est écrit dans une [176] langue, dont il nous est impossible d’avoir une connoissance suffisante ; le stile en est oriental, & uniquement propre a des peuples d’une imagination échauffée, qui pense & qui s’exprime d’une maniere fort éloignée de notre tour d’esprit ; Enfin c’est un poeme & par conséquent il doit perdre beaucoup de sa force & de sa beauté par une traduction en prose. Cependant la description ; que nous en allons emprunter, est tellement au dessus de celles que les autheurs Payens nous ont données du même sujet, qu’il est aizé de voir que les plus belles images d’un autheur mortel sont languissantes, quand on les compare avec les idées que le créateur forme lui-même des êtres à qui il a donné l’éxistance : Le Poete sacré introduit Gott lui-même parlant ainsi à son serviteur Job :

Ebene 4► Zitat/Motto► As-tu donné la force au cheval ? as-tu revêtu son col de tonerre ? l’effrayeras tu comme une sauterelle ? Le son magnifique de ses narines est effrayant ; il creuse la terre de son pied, il s’égaye en sa force, il va à la rencontre d’un homme armé ; Il se rit de la frayeur, & ne s’épouvente de [177] rien, ni ne se détourne point de devant l’Epée ; Il n’a point peur des fleches, qui siflent autour de lui, ni du fer luisant de la halebarde, & du javelot ; Il engloutit la terre plein de motion, & de rage, & il ne croit pas que ce soit le son de la trompette ; parmi les trompettes il dit Ha ! ha ! il flaire de loin la bataille, le tonnerre des Capitaines, & les cris de triomphe. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Voilà un raccourci pompeux de toutes les images grandes & vives, qu’il est possible de former au sujet de ce noble animal ; Elles sont exprimées avec une force de stile qui auroit pu fournir aux grands genies de l’antiquité des regles du véritable sublime, s’ils avoient eu le bonheur de pouvoir la prendre pour modelle. Entre toutes les beautez de cette description, celle qui me frappe particulierement c’est qu’au lieu que les Poetes que j’ai citez ne peignent que les mouvemens exterieurs, & la figure du cheval, le Poete sacré fait découler d’un principe interieur toute l’action qu’il lui donne ; ce qui prête de l’esprit & de la vie à son tableau. Je crois encore dignes de rémarque les traits suivans. As-tu revetu son cou de tonnerre ?

[178] Tout ce qu’Homere & Virgile disent du cou du Cheval regarde la criniere. Pour l’Auteur sacré, il se sert de la figure hardie du tonnerre, non seulement pour exprimer le mouvement de cette belle partie du cheval, & la criniere flottante, qui fait naitre naturellement l’idée d’un éclair, mais encore pour dépeindre la force & l’agitation violente qu’on remarque dans le cou d’un coursier vigoureux ; cette agitation est si vive & impetueuse, que toute autre metaphore en auroit donné une idée foible dans le stile Oriental.

L’Effrayeras-tu comme une sauterelle ? Il y a une double beauté dans cette expression ; non seulement elle marque le courage du cheval en demandant s’il est possible de lui inspirer de la frayeur, mais elle donne encore l’idée la plus forte & la plus vive de son agilité. Elle insinue, que s’il y avoit moyen de l’effrayer, il s’échapperoit avec la même legereté qu’une sauterelle.

Le son magnifique de ses narines est effrayant, ou proprement l’orgœuil de ses narines est terrible. Cette maniere de s’exprimer est plus energique & en [179] meme tems plus concise que celle de Virgile, qui fait pourtant le plus beau vers qui fut jamais composé sans inspiration,

Ebene 4► Zitat/Motto► Collectumque premens volvit suis naribus ignem.
Il s’egaye dans sa force. . . Il se rit de la frayeur. . . Il ne croit pas que ce soit le son de la trompette. . . Parmi les trompettes il dit ha ! ha ! . . . ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4
Tous ces termes marquent un courage qui découle d’un principe interieur, comme je l’ai déjà insinué ; Il y a encore une beauté particuliere dans cette Phraze : il ne croit point que ce soit le son de la trompette, c’est-à-dire il le souhaite si fort, il le desire avec tant d’ardeur, qu’il ne sauroit se l’imaginer, mais dès qu’il se trouve au milieu de cette musique guerriere, dès qu’il en est sur, il dit Ha ! ha ! il en témoigne sa joye pour ses hannissements <sic> : sa docilité est merveilleusement bien depeinte par la fermeté avec laquelle il affronte le brillant des épées, le siflement des fleches, & le fer luisant de la Hallebarde, & du javelot. Ce trait a été fort heureusement imité par [180] Oppien, qui avoit lu le livre de Job, selon toutes les apparences. Voici comme il parle :

Ebene 4► Zitat/Motto► Environné de cris de tumultre & de sang.

L’intrépide coursier sait conserver son rang,

Le son de la Trompette est pour lui plein de charmes,

Il attache un œuil ferme au vif éclat des armes ;

Docile au moindre mot, au moindre mouvement,

Il s’arrête tout court, ou part dans le moment. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Il engloutit la terre, est une Phraze dont se servent encore aujourd’hui les Arabes compatriottes de Job, pour exprimer une vitesse prodigieuse. Les Latins employent une expression, qui y a beaucoup de rapport.

Ebene 4► Zitat/Motto► - Latumque fuga consumere campum. Nemesien

Carpere prata fuga . . . Virgil.

- Campumque volatu

- Cum rapuere, pedum vestigia quæras. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Il n’est pas possible de donner une [181] image plus noble & plus hardie d’une agilité extraordinaire, qui fait disparoitre, pour ainsi dire, dans un moment sous le cheval les campagnes, qu’il parcourt ; Je n’ai rien vu qui approche davantage de ce trait de l’Auteur sacré que ce passage de Mr. Pope, dans son Poeme intitulé la forest de Windsor.

Ebene 4► Zitat/Motto► L’impatient coursier palpite en chaque veine

D’un œuil vif & brulant il devore la pleine ;
Deja prez, monts, ruisseaux, paroissent parcourus,
Qu’il s’arrête un instant, mille pas sont perdus. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Il flaire de loin la bataille, le tonnerre des capitaines & les cris &c. Autres expressions fortes pour dépeindre l’impatience du cheval ; Lucain en employe de pareilles, avec cette force d’imagination, qui lui est si naturelle,

Ebene 4► Zitat/Motto► Ainsi lorsque de cris tout le Cirque resonne,

Le Coursier orgœuilleux, que son maitre emprisonne
Ecume de fureur, bondit, ronge son frein ;
[182] Ses efforts redoublez le détachent enfin ;
D’un saut impetueux il franchit la barriere
Et plein de noble audace il fond dans la carriere. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Je suis avec respect,

Monsieur,

Votre &c.

Jean Lizard. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1