Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LXII.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\062 (1723), S. 67-77, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4263 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Discours LXII.

Zitat/Motto► Hic est aut nusquam quod quӕrimus. Horat.

Ce que nous cherchons se trouve ici, ou nullepart. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Metatextualität► Je ne donnerai aujourd’hui à mes Lecteurs, sinon quelques passages de deux de nos Théologiens Anglois. Ce sont de grands hommes, l’un & l’autre, mais d’un Génie différent. Le prémier s’attire l’admiration du public par l’art merveilleux qu’il possede de mettre la vérité dans tout son jour, & de convaincre la raison. Le second nous charme par la fécondité d’une imagination réglée propre à tracer les portraits les plus beaux de la vertu, & à exciter dans nos cœurs l’amour le plus vif pour elle. L’un est un Théologien grand Philosophe, l’autre un Théologien grand Orateur. Voici ce que j’ai tiré du prémier. ◀Metatextualität

Ebene 3► « Supposé que le monde ait eu un commencement, il faut de nécessité, qu’il ait été produit avec dessein, ou par un simple hazard. Il doit avoir reçu la forme, d’un Etre, qui en a [68] arrangé les différentes parties ; & cet Etre doit posséder les attributs de bonté, de puissance, & de sagesse, dans le dégré le plus éminent. En un mot, l’Auteur du monde doit être ce qu’on appelle Dieu. Ou bien, il faut supposer que la matiere, existant de toute Eternité, ait été dans une confusion éternelle de mouvemens jusqu’à ce qu’enfin l’Ordre soit sorti du sein du desordre, & que les différentes parties de cette matiere, s’attachant les unes aux autres, aient produit l’arrangement admirable, qui s’étend sur tout l’Univers. Cette seconde supposition peut-elle entrer dans l’imagination d’un homme sensé ? Peut-on se mettre dans l’Esprit, que dans cette variété étonnante des corps, qui tendent tous à un but fixe, le Hazard peut avoir égalé une sagesse, qui absorbe tout entendement humain ? En vérité, quiconque admet une pareille extravagance doit arracher ses opinions à sa volonté, & non pas les recevoir de sa raison.

Accordons pour un moment à l’Athée, que les raisons pour & contre les Principes de la Réligion soient [69] d’un poids égal : il faut avoüer, que dans cette supposition même, il est le plus insensé de tous les hommes ; parce que les Dangers où peuvent nous exposer l’une & l’autre opinion sont d’une inégalité infinie. Je veux qu’un homme croye, qu’il n’y a ni Dieu, ni vie à venir : je veux même qu’il ait raison, mais qu’il n’en soit point convaincu ; car la conviction à cet égard est absolument impossible : quels avantages peut-il attendre de son sentiment ? Ce ne sont que des avantages temporels, puisqu’il ne sauroit se flatter de jouїr de quelque bonheur, quand il n’existera plus. Mais, éxaminons la nature des avantages que son opinion lui promet dans cette vie. Elle lui procurera une liberté entiere de faire tout ce qu’il veut, & de ne rien réfuser à ses désirs ; c’est-à-dire qu’elle lui donnera de motifs plus forts, & plus nombreux ; pour être intempérant, voluptueux, injuste. Tristes prérogatives, puisqu’elles ne serviront, qu’à détruire sa santé, à énerver sa raison, à répandre des tenebres sur son entendement, à le rendre odieux aux hommes, & à l’ex-[70]poser à des dangers continuels. Le vice ne sauroit jamais procurer une utilité réelle à un Etre raisonnable ; & cependant la liberté dans le vice est le seul bien, qu’on puisse attendre des Principes d’un Athée. Mais, tous les hommes ne sont pas également portez aux desordres : il y en a, qu’un heureux tempéramment fait pancher vers la tempérance, vers la modération, & vers la justice. Pour ceux-là, il ne sauroient rien espérer de l’Irréligion, & leur heureux naturel peut se promettre les secours les plus forts des opinions contraires à l’Athéїsme. Il faut avoüer pourtant, qu’il y a un avantage réel attaché à l’incrédulité : c’est qu’elle lui ouvre un azile sûr contre la rage de la persécution, qui menace souvent ceux, qui se devouent veritablement à la réligion, & à la piété ; mais, cet avantage est bien foible. Si Dieu éxiste, & si l’ame est immortelle, qu’elle différence n’y a-t-il pas alors entre les inconveniens de ces deux opinions ? Le fini ne differe pas moins de l’infini : le temps n’est pas moins différent de l’Eternité.

[71] Ce n’est pas tout de convaincre l’incrédule de l’Existence de Dieu : il s’agit encore de le persuader de la Divinité de l’Ecriture sainte ; & je ne croi pas qu’il soit difficile de produire cet effet sur un homme, qui s’aime assez lui-même, pour vouloir bien se rendre à l’évidence. Je prie ceux qui sont d’un tel caractere de vouloir bien considérer d’une maniere calme & attentive la réflexion suivante, aussi simple que forte.

S’il y a un Dieu, dont la providence s’étend sur toutes les Creatures, n’est-il pas raisonnable de penser, qu’il doit avoir un soin particulier de l’homme, la partie la plus noble de tout le monde visible ? Ce Dieu a rendu les hommes capables d’une existence éternelle : n’est-il pas naturel qu’il ait mis à part pour eux une félicité éternelle ; & qu’il leur ait revelé, par quels moyens, & sous qu’elles conditions, ils peuvent parvenir à un bonheur si convenable à leur Nature ?

Je croi pouvoir inférer de là, qu’il doit y avoir une révélation ; mais, où la trouverons-nous ? C’est là dessus que je veux être entiérement im-[72]partial, & m’en fier aux soins de ceux-là même, qui révoquent en doute l’autorité de ce que j’appelle l’Ecriture sainte. Qu’on me produise quelque livre que ce soit, comme une révelation divine, je l’accepterai comme tel, dès qu’on m’y montrera qu’il en a les caracteres. Qu’on me produise donc un livre dont la Doctrine soit aussi digne de Dieu, que conforme à la nature & à l’utilité de l’homme, & dont tous les préceptes fortifient & étendent la raison, bien loin de la combattre ou de la détruire : Qu’on me produise un livre dont l’autorité soit fondée sur un nombre infini de Miracles étonnans attestez par plusieurs personnes, qui en aient été les témoins oculaires, & qui n’ayent jamais été soupçonnés d’aucune vue mondaine : Qu’on me produise un livre, qui, outre tous ces sceaux de la Divinité, ait eu la force de triompher des prejugez & des passions des hommes, & de s’étendre par tout l’univers sans aucun secours temporel, & même en dépit des Rois les plus puissans, & des Philosophes les plus subtils ; obstacles les plus puissans, qui puissent barrer les progrès [73] d’une Réligion : Qu’on me produise un tel livre, & ce sera ma Bible. Mais, si l’on ne trouve point un Pareil livre, & si les Caracteres que je viens de tracer conviennent uniquement & parfaitement à ce que je reconnois pour la Révélation divine, qu’y a-t-il de plus naturel, & de plus raisonnable, que de la reconnoitre pour telle, & d’y chercher la source de la vertu & du bonheur ?

Après avoir développé une preuve, que je croi propre à convaincre tout homme sensé, de la Divinité de la Doctrine de Jesus Christ, je ferai tous mes efforts pour porter les incrédules, à se mettre en état d’être accessibles à la force de cette preuve. La matiere est de la plus grande importance, personne n’en doute ; & par conséquent ; s’il fut jamais de l’intérêt d’un homme d’être impartial & raisonnable, il faut l’être ici ; puisqu’il s’agit d’un bonheur, ou d’un malheur éternel. Il faut donc qu’on n’approche de ce sujet qu’avec une ame calme, & dans le silence des passions : il faut qu’on fasse tous les efforts possibles, pour éloigner de son esprit les préjugez & l’intérêt [74] temporel ; féconde source des préventions dangereuses. Il me semble, que je puis avec justice exiger cet équilibre de la raison, de tout homme, qui veut éxaminer cette matiere avec succès. Je sai bien, qu’on n’est pas le maitre de croire ce que l’on veut, & que c’est l’évidence, & non pas l’utilité, qui est en droit de régler nos jugemens ; mais, je sais en même tems, que convaincus de l’importance d’un sujet, nous sommes les maitres de réfléchir avec attention, & avec impartialité, & de suspendre notre jugement jusqu’à ce que par un éxamen severe nous soyons en droit d’en décider.

Si cette indifférence pour les opinions, qui procede d’un amour sincere pour la Vérité, convient à l’incrédule, disons la vérité, elle convient encore à ceux, qui consacrent leur cœur à la Religion. Si quelqu’un combat sérieusement les principes de la Religion, s’il traite ce sujet d’une maniere digne de son importance, & s’il marque un désir véritable de se ranger du côté des raisons les plus fortes ; il est certain qu’il faut l’écouter, qu’il faut peser les [75] preuves qu’il allegue, & qu’il est en droit de les soutenir, jusqu’à ce qu’on lui en ait fait voir la foiblesse. Il n’en est pas ainsi d’un homme, qui prétend tourner la Religion en ridicule, & en renverser par deux ou trois traits d’esprit un sistême établi sur le fondement le plus solide. Un tel homme ne mérite pas qu’on lui réponde : au lieu de répandre du ridicule sur la Religion, il se rend ridicule lui-même auprès de toutes les personnes sensées, qui sentent qu’il badine aux dépens de ses plus grands intérêts, & qu’il sacrifie le salut de son ame au plaisir de dire un bon-mot.

Tous ceux, par conséquent, qui sont trop raisonnables, pour s’étourdir eux-mêmes par un pareil excès d’extravagance, & par une ivresse d’ame si pernicieuse, doivent entrer dans l’éxamen de cette matiere avec tout le sérieux imaginable, & considérer d’une maniere tranquille, & attentive les argumens qu’on peut alléguer de part & d’autre.

Loin de cet éxamen tout intérêt mondain, tous plaisirs des sens, toute opiniatreté, tout desir de réputa-[76]tion : il s’agit d’un intérêt infiniment supérieur à tous ces intérêts grossiers. Songeons que les principes de la Religion sont vrais, ou faux, indépendemment de nos Réflexions ; & que notre maniere de les considérer n’en change pas la nature. La vérité de tous les objets est déja fixée : Il y a un Dieu, où il n’y en a point : Notre ame est immortelle, où elle ne l’est pas. L’Ecriture est divinement inspirée, ou bien elle ne contient que des impostures. Ces propositions diamétralement opposées, sont nécessairement les unes vrayes & les autres fausses ; & nous ne sommes pas les maitres d’y rien changer. . . La nature des choses ne se prête point à nos conceptions, & ne se plie pas à nos intérêts. Par conséquent, il faut considérer impartialement ce qui est vrai, & non pas ce que souhaiterions qui fût vrai. » ◀Ebene 3

L’autre Théologien, que j’ai indiqué brille sur tout dans certains soliloques pleins d’un noble Enthousiasme. Dans ses Exstases, il parle de Dieu avec la plus haute admiration, & de lui-même avec la plus profonde humilité : Voici de quelle maniere il entame un discours sur l’Etre suprême. Ebene 3► «  Il s’a-[77]git à présent de parler de Dieu, de sa nature, & de ses attributs. Mais, qui est suffisant pour ces choses ! sur-tout, qui suis-je, moi misérable Ver de terre, que j’entreprenne de parler de celui qui me donne la parole, & dont je tiens la vie, le mouvement, & l’Etre ? Je suis un esprit borné. Que dis-je ? Je suis un homme criminel, & digne de la Damnation. Comment oserois-je former le dessein de dévoiler la Nature de l’Etre infini, du Saint des Saints ? Helas ! dès que je commence seulement à porter mes réflexions sur lui, mes pensées se troublent audedans <sic> de moi, mon imagination se confond, ma raison est étonnée, mon cœur se perd dans des sentimens confus, un étourdissement se répand sur toutes les facultez de mon ame, sa justice m’abbat, sa Miséricorde me réleve, sa sagesse m’absorbe, sa gloire m’éblouit. A cause de sa grandeur, comme dit Job, je ne saurois me souffrir. La moindre lueur de sa face adorable me donne de l’horreur pour moi-même, & me fait repentir dans le sac, & dans la cendre. » ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1