Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LXI.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\061 (1723), S. 55-66, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4262 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Discours LXI.

Zitat/Motto► Magne Parens, sancta quam Majestate verendus ! Buchanan.

Pere de l’Univers, que ta sainte Majesté te rend venerable ! ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Metatextualität► Il ne sera pas nécessaire que je m’excuse auprès de mes Correspondans, sur ce que je préfere aujourd’hui à toutes leurs Lettres, celle que je vais communiquer à mes Lecteurs, avec l’Extrait qui l’accompagne. On verra dans ces pieces mêmes les raisons de ma conduite. ◀Metatextualität

[56] Lettre a l’Auteur.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Monsieur,

Vous vous êtes fait un devoir de faire souvent mention dans vos feuilles volantes de ce que vous avez trouvé de plus excellent dans les ouvrages de quelques-uns de nos Théologiens Anglois. C’est votre gout pour ces sortes de matieres, qui me donne la hardiesse de vous envoyer l’Extrait d’un Sermon, qui, pour la force de l’Esprit, l’exactitude du jugement, & le sublime de l’expression, ne cede en rien aux plus belles productions des Peres de l’Eglise primitive. Le sujet qui est traité dans cette excellente piece, est Dieu lui-même : ce grand sujet y est manié d’une maniere à faire horreur à notre Nation, & à prouver avec force, que rien n’inspire aux hommes des pensées plus grandes & plus nobles, que l’Etude constante de notre sainte Religion, telle qu’elle est enseignée dans l’Eglise Anglicane. L’échantillon, que je vous envoye, fera voir encore évidemment, que la force de [57] l’assistance du saint Esprit ne s’est point affoiblie par le tems, & par la corruption humaine ; & qu’il ne tient qu’aux membres de notre Eglise d’aller au même dégré de vertu où parvinrent les saints les plus distinguez, qui ont été les premiers successeurs des Apotres. Voilà tout ce que je vous dirai touchant les passages, que je vous prie de communiquer au public. J’ajouterai seulement, qu’il sont tirez d’un des Sermons de l’Evêque Beveridge, & que je suis avec une véritable estime, votre &c.

Philotée. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Extrait d’un Sermon de l’Eveque Beveridge.

Moїse, choisi de Dieu pour mener le peuple d’Israel hors d’Egypte, demande à l’Eternel, sous quel de ses noms sacrez il annoncera ses ordres aux Israelites, pour qu’ils reconnoissent sa Commission comme venant de la part du Dieu de leurs Peres ? L’Eternel lui répond : Je suis ce que je suis ; & il ordonne à Moїse de dire au peuple : Je suis m’a en-[58]voyé vers vous. C’est sur ce sujet que notre admirable Auteur fait les réflexions suivantes.

Ebene 3► « Dieu ayant voulu se reveler à nous sous ce titre Je suis ce que je suis, nous enseigne par là à ne rien renfermer dans son idée qui puisse admettre des bornes, mais à le considérer comme l’Etre en general, comme l’Etre des Etres, qui, ayant donné l’existance à tout, a le droit le plus naturel de disposer de tout avec l’Autorité la plus absolue. Dieu ne répond pas à Moїse, je suis le Dieu vivant, le Grand Dieu, le Dieu véritable, le Dieu qui existe de toute Eternité ; il ne dit pas, Je suis le Créateur tout puissant, le maitre & le conservateur de tout l’Univers : non, il se contente de dire Je suis ce que je suis. Si Moїse avoit voulu connoitre un nom de Dieu, qui exprimât sa nature d’une maniere pleine, & parfaite, il n’auroit pas été possible à Dieu lui-même de satisfaire à ce définir. Quel langage peut fournir une expression propre à renfermer toute la gloire & toute la Majesté de l’Etre suprême, dont les descriptions les plus fortes, & les plus étendues, ne [59] sauroient donner une idée complette, à une intelligence finie. Cependant, le nom que Dieu se donne ici approche le plus de cette perfection, & elle nous désigne de quelle nature doivent être les pensées, que nous formons de lui. Si nous étions seulement capables de bien comprendre tout le sens renfermé dans ce titre, nous aurions une idée du prémier Etre, la plus grande, & la plus juste, dont de simples créatures puissent être susceptibles. La réponse, que Dieu donne à Moїse, nous met devant les yeux plusieurs attributs essentiels de la Divinité. Son unité paroit, en ce qu’il dit, Je ; son existence, en ce qu’il dit, je suis ; son éxistence indépendente, l’être qu’il possede en lui-même, & de lui-même, en ce qu’il dit, Je suis ce que je suis.

Ces expressions nous font sentir, non seulement que Dieu est un, mais encore, que c’est l’Etre le plus simple & le plus pur. En se faisant connoitre à Moїse, il trace tout son caractere d’un seul trait, & ne se découvrant que du côté de son existence. Je suis ce que je suis, dit-il, je [60] suis l’Etre en general, sans aucune composition, sans aucun mélange. Nous devons inférer de là, que Dieu n’est pas un composé de differentes parties, & de facultez differentes, mais un être qui est un, qui est ce qu’il est, & dans lequel il n’y a rien, qui ne soit Dieu lui-même. Il est vrai que l’Ecriture sainte attribue à Dieu certaines perfections qui paroissent distinguées les unes des autres, comme la bonté, la justice, la sagesse. Cependant, nous ne devons pas nous mettre dans l’Esprit, que ce sont autant d’attributs réellement séparez, comme les vertus, & les différentes facultez de l’ame le sont en nous. Puisque ces attributs appartiennent à la Divinité, ils ne sauroient être ni réellement distinguez les uns des autres, ni réellement distinguez de la Nature Divine, dans laquelle nous supposons qu’ils soient. Je dis, nous supposons : car, à parler proprement, ils ne sont point dans l’Essence de Dieu ; mais, ils sont son essence, sa Nature même, qui agissant de différentes manieres sur différens objets, nous paroit agir par différens Principes, parce que nos esprits bornez [61] n’ont pas la force nécessaire de former une idée totale de l’Etre infini. Dieu est un Acte pur, & simple ; &, par conséquent, il ne sauroit avoir rien en lui, qui ne soit cet Acte pur & simple lui-même, qui se proportionnant pour ainsi dire, à la nature, & au mérite de chaque créature, semble à notre intelligence finie se partager en différentes branches, que nous appellons les perfections de Dieu. Mais Dieu lui-même, dont l’entendement est aussi infini que son Essence, ne se considere pas sous les différentes Notions de sagesse, de bonté, & de justice : il ne se comprend que comme le Jehovah, l’Etre par excellence ; & c’est pour cette raison, qu’il ne dit pas à Moїse, je suis sage, je suis juste, je suis bon, mais uniquement je suis ce que je suis. » ◀Ebene 3

Ayant raisonné de cette maniere sur le prémier des noms mystérieux, que Dieu se donne, pour encourager Moїse à conduire le Peuple d’Israel hors d’Egypte, l’Auteur passe au second, & il l’explique de la maniere que voici :

Ebene 3► « Quoique, je suis, soit la prémiere Personne d’un Verbe, cette expression ne laisse pas d’être employée ici, [62] comme un substantif, & comme un nom propre, Je suis m’a envoyé vers vous : Maniere de parler étonnante ! mais, quand Dieu parle de lui-même, il ne sauroit être asservi à des Regles Grammaticales, puisque ce qu’il nous dit est au dessus de nos idées, & par conséquent inaccessible aux termes les plus significatifs & les plus sublimes du langage ordinaire. Quand l’Eternel veut reveler sa Nature à l’homme, il faut bien qu’il se serve d’expressions que l’usage n’autorise pas. Cet usage en a-t-il pu introduire, qui fussent conformes à la Majesté de cet Etre infini ?

Lorsque Dieu parle de son essence éternelle & indépendante, il dit, Je suis ce que je suis ; mais, quand il parle de son être d’une maniere rélative aux hommes, & sur-tout à son peuple, il se contente de dire je suis. Il ne dit pas, je suis leur lumiere, leur vie, leur force, leur guide, leur rocher, leur haute rétraite : il dit simplement je suis. S’il m’est permis de m’exprimer ainsi, c’est comme s’il nous donnoit un blanc-signé, dans lequel nous sommes les maitres d’écrire tout ce que nous pouvons raisonna-[63]blement désirer. Etes-vous foible ? je suis la force. Etes-vous pauvre ? je suis la richesse. Etes-vous affligez ? je suis la consolation. Etes-vous malade ? je suis la santé. Etes-vous sur le point de mourir ? je suis la vie. Tout vous manque-t-il ? Je suis tout : je suis Sagesse, Puissance, Justice, Bonté, Miséricorde, Grandeur, Gloire, Majesté, Indépendance, Eternité. En un mot, je suis. S’il y a quelque chose de convenable à votre nature, & de propre à vous satisfaire dans toutes sortes de conditions, c’est moi qui le suis. S’il y a quelque chose d’aimable en lui-même, & de digne de tous vos désirs, c’est moi qui le suis. S’il y a quelque chose de pur, de saint, de grand, de propre à faire votre bonheur, C’est moi qui le suis. Par cette seule expression je suis, Dieu se réprésente comme notre bien souverain & universel, & il nous permet d’apliquer ce nom Mistérieux à tous nos besoins, à tous nos desirs, à tous les differents états où nous puissions nous trouver. » ◀Ebene 3

Dans un autre endroit, l’Auteur fait les Réflexions suivantes sur la même matiere.

[64] Ebene 3► « Il y a plus de consolation, plus de joye réelle, plus de satisfaction de l’ame, dans un seule pensée sur Dieu, formée d’une maniere digne de cet Etre, qu’on n’en doive attendre des honneurs des Richesses, & des plaisirs des sens, réünis dans un même sujet. Ramassons donc nos pensées répandues sur les choses périssables, & concentrons les dans une seule pensée, que nous puissions élever jusqu’au trône de l’Etre suprême.

Comprenons-le, puisque nous ne saurions faire autrement, sous l’idée, sous l’image, sous la ressemblance de quelque chose de fini : réunissons tout ce qu’il y a de grand & de Majestueux ; & imaginons nous en même tems, que l’Etre dont il s’agit est encore infiniment plus grand, infiniment plus Majestueux. Représentons-le à notre esprit, comme un Etre qui possede l’éxistence en lui-même, & de lui-même, & qui la communique à tout ce qui éxiste hors de lui ; comme un Etre si pur & si simple, qu’il n’y a rien en lui qui ne soit lui-même, & qui ne soit, comme lui, existence & vie, considérées dans leur plus grande simplicité. [65] Considerons-le comme un Etre tellement infini & immense, qu’il est par tout où quelque chose éxiste, & que hors des bornes du monde, tout est, par ce qu’il y est lui-même ; comme un Etre si sage, & si illimité dans ses connoissances, que d’un seul coup d’œuil, il voit ce que les Anges font dans le ciel, ce que les Oizeaux font dans l’air, ce que les Poissons font sous les ondes, ce que les hommes, les brutes, & les plus vils insectes mêmes font sur la terre. Concevons-le comme un Etre si puissant, qu’en voulant simplement il peut faire tout ce qu’il veut ; comme un Etre si grand, si bon, si glorieux, si immuable, si souverain, si infini, si éternel, si incompréhensible, que dirai-je ? si éxistent, que plus nous le considerons, l’aimons, l’adorons, l’admirons, & plus nous sommes capables & obligez de le considérer, de l’admirer, de l’adorer, & de l’aimer. Enfin, dépeignons-le à nous-même, comme un Etre, où nos idées les plus sublimes ne sauroient atteindre, & que nos plus grands efforts ne sauroient jamais servir dignement.

[66] Persuadez, qu’il nous est impossible de proportionner nos pensées à la Nature divine, formons d’elle au moins les pensées les plus sublimes, qui puissent sortir d’une intelligence bornée. Dans cette vue, abandonnons-nous nous mêmes, abandonnons tout ce qui est terrestre & fini : Donnons à notre méditation tout l’essor possible, élevons la toujours de plus en plus ; &, quand nous sentirons tous nos efforts épuisez, songeons que la Divinité est encore infiniment au dessus de l’Idée la plus noble & la plus complette que nous puissions en former. Alors, perdus dans cette mer immense de perfections, étonnez, confus, prosternons-nous devant le trône de Grace, & désirons ardemment d’être bientôt délivrez de la prison obscure, qui nous enferme, afin que nos ames prenant leur vol vers le séjour de l’Eternité, y puissent voir l’Etre infini face à face, & jouїr à jamais de sa présence glorieuse. » ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1