Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LIX.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\059 (1723), S. 32-41, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4260 [aufgerufen am: ].


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Discours LIX.

Zitat/Motto► Quale Portentum neque militaris
Daunia in latis alit Esculetis
Nec Jubæ tellus generat Leonum Arida nutrix.

Monstre plus terrible que tous ceux que l’Italie nourrit dans ses montagnes, & que l’Afrique Mere des Lions enfante dans ses déserts arides. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Metatextualität► Je ne doute pas que je ne surprenne beaucoup mes Lecteurs de la Campagne, en leur disant que depuis quelques années notre bonne ville de Londres a eu beaucoup à soufrir d’un grand nombre de Lions. Il est pourtant certain, qu’à l’heure même, que j’écris ceci, plusieurs de ces animaux féroces courent nos rues en plein jour, & qu’ils se jettent dans tous les caffez pour dévorer la premiere proye, qui tombera sous leurs Griffes.

Pour expliquer cette Enigme aux honnêtes-gens de la Province, je leur dirai que nous autres gens de Cour nous donnons le titre de Lion à tous [33] ceux qui servent d’espion aux gens du prémier rang. Dans ma qualité de Directeur géneral des mœurs, je me sens obligé de faire connoitre un animal si dangereux, & de précautionner par là les honnêtes gens contre ses attaques. C’est à ce dessein salutaire, que je consacrerai toute cette feuille, qui ne contiendra qu’un essai, sur le Lion Politique.

Je commencerai par l’Etymologie, à l’exemple de presque tous mes confreres les auteurs d’Essais. Il m’en a couté un tems infini, & des efforts d’imagination incroyables pour découvrir la source du Titre en question ; mais, après d’exactes recherches, & des conjectures très profondes, j’en ai trouvé à la fin deux raisons, qui me paroissent assez naturelles. Voici la prémiere ◀Metatextualität : A Venise qui passe à bon droit dans tous les pais pour la Mere de la fine Politique, on voit auprès du Palais du Doge plusieurs grands Lions de marbre artistement travaillez, & qui semblent attendre leur proye la gueule beante. Ceux, qui veulent donner au Sénat quelque avis, touchant les choses, qui se passent dans la Ville, ne font que glisser un billet dans la gueule de ces [34] Bêtes ; & c’est par ce moyen que le Gouvernement est instruit de mille secrets, qui concernent les intérêts de la République. De cette maniere, le Donneur d’avis reste caché, & il n’a rien à craindre de l’indiscretion d’un Ministre d’Etat. Ce sont les Lions seuls, qui découvrent tout, & il n’y a pas la moindre irrégularité dans la conduite d’un Officier de la République, pas un mot séditieux laché imprudemment dans une compagnie, que le Sénat n’en soit aussi-tôt informé. Nos savants n’ont par conséquent pas tort, s’ils tirent de là l’origine du titre qu’on donne parmi nous aux Espions des prémieres têtes du Royaume.

Cette Etymologie est assez plausible, & je m’en suis contenté pendant plusieurs années ; mais, j’ai été assez heureux à la fin, pour trouver un petit manuscrit, qui dérive la dénomination dont il s’agit, d’une source Domestique, qui me paroit bien plus naturelle, que celle qu’on va chercher jusqu’au Palais de St. Marc. Sous le regne de la fameuse Reine Elisabeth, dit mon Auteur, le celebre Walsingham se servoit d’un grand nombre d’espions, dont l’Etat recevoit des avantages très-con-[35]sidérables. Exemplum► Mais, celui qui lui rendoit les plus grands services étoit le Barbier de ce grand Politique. Il avoit un tour de main admirable, pour arracher les pensées les plus secrettes à ses chalands, pendant qu’il leur tenoit le couteau sur la gorge : il vous savonnoit, il vous frottoit, la tête d’un homme, avec tant d’art, qu’il en faisoit sortir tout ce qu’elle contenoit. Il avoit une certaine volubilité de langue, qui engageoit l’homme le plus taciturne à entrer en conversation avec lui ; &, par là, il devenoit une source intarissable d’intelligences secrettes. Il faut savoir que ce Barbier Politique s’appelloit Lion ; &, comme il se distinguoit par sa capacité parmi tous les Espions de son tems, son nom s’est immortalisé, & on le donne à tous les Espions du prémier ordre. ◀Exemplum

Walsingham étoit l’homme de son siecle, qui sût le mieux démêler un caractere, & il ne changeoit jamais un homme en Lion, qu’il n’eut toutes les qualitez nécessaires pour en bien remplir tous les devoirs. Il est vrai, que ses contemporains ont dit de lui, qu’il ne les estimoit pas d’avantage pour les services qu’il en tiroit ; & que souvent, [36] après les avoir engagez, dans une démarche un peu scabreuse, il leur laissoit demêler la fusée tout comme ils le trouvoient à propos. Pour moi, je ne saurois m’imaginer, qu’il en ait agi de cette maniere par un principe d’ingratitude : ce n’étoit apparemment qu’un trait de fine politique, qui n’a plus rien à démêler avec les talens des hommes, lorsque par quelques accidens ces talens sont devenus inutiles. Ce qu’il y a de certain, c’est que malgré la corruption de cet âge qui rendoit nécessaire le commerce de ce grand Ministre avec ces bêtes feroces, il avoit une véritable estime pour les vrais hommes. Il ne se contentoit pas de respecter & de chérir leurs belles qualitez, & leurs lumieres : il les honoroit des marques les plus fortes de sa générosité ; il les accabloit de graces, sans aucune vue d’intérêt : & un honnête homme, quoi qu’ennemi déclaré de Walsingham, pouvoit plus compter sur ses bienfaits, que sur les faveurs des Ministres à qui ils avoient rendu les services les plus importants. Ce furent ces manieres nobles & attirantes, qui firent dire cette espece de bon mot à Mr. Raleigh, qui étoit son plus grand Antagoniste, & qui n’épar-[37]gnoit rien pour le détruire : Zitat/Motto► Peste soit de ce Walsingham ! dit-il. Il ferme la bouche à tout le monde : il ne veut pas seulement ne permettre à un honnête homme de le haïr dans son petit particulier. ◀Zitat/Motto

Il est vrai que par le moyen des courses, des regards, & des rugissemens de ses Lions, il apprenoit les routes de tous les cœurs, & les moyens sûrs de gagner tous les hommes, à qui la fortune n’étoit pas absolument indifférente. Il avoit des Lions furieux pour le service de la sainte Eglise, & des Lions couchans propres à être mis aux pieds de la Reine sa Maitresse ; mais, il les avoit si bien dressez, que dans l’espace de vingt-quatre heures ils passoient les uns dans le caractere des autres sans forcer en aucune maniere leur naturel.

Il est certain, que la connoissance de tant de secrets devoit répandre de grands agrémens sur la vie d’un homme aussi spirituel & aussi capable de réfléxion, que Walsingham. Il voyoit tous ses contemporains presque comme ils étoient réellement, & non tels qu’ils s’efforçoient à paroitre aux yeux des hommes ; & il savoit continuer ce commerce avec leurs pensées & avec leurs sentimens, par la maniere d’élever ses [38] Lions, dont il affamoit les uns, & nourissoit bien les autres, selon leur differentes constitutions.

Après avoir donné au Lecteur cette idée précise & nécessaire de Walsingham & de son habile barbier, j’entre en matiere, & je vais faire une description aussi éxacte, qu’il m’est possible, de cette Espece d’animaux, qu’on désigna à Londres par le Titre de Lions. Depuis que l’habile Walsingham a éxercé la charge de Secretaire d’Etat, tous nos Ministres, n’ont rien négligé pour conserver la race de ses Bêtes utiles. Sachant que le Lion est un des supports de la Couronne de la Grande Bretagne, ils ont cru impossible de bien gouverner, sans cette race, un état aussi rempli que le nôtre de factions, & d’intrigues.

Un Lion, ou espion du prémier rang, ne manque jamais d’avoir sous lui quelques bêtes de proye subalternes, qui vont à la chasse des particularitez détaillées propres à entrer dans le rapport general. Pour lui il trouve son vrai gibier dans les Caffez & dans les Cabarets, & il arrive bien rarement qu’il en revienne à vuide.

Son rugissement articulé à une force [39] terrible, dont le son aggrave tout ce qu’il exprime. C’est un animal d’un naturel cruel, & sanguinaire : aussi, n’y a-t’il point de secrets à qui il donne la chasse avec plus d’ardeur, que ceux, qui font décapiter, pendre, & mettre en quartiers. S’il flaire de loin un discours, ou une action, qui semblent tendre au bien de l’Etat, il sent d’abord que ce n’est pas là ce qu’il lui faut, il tourne sa course ailleurs, & se met sur la piste de quelque gibier plus savoureux.

On ne sauroit s’imaginer les tours adroits dont il se sert, pour reüssir dans sa chasse. Il sait faire le chien couchant ; &, par mille sauts badins, il attire sa proye, & tache de la faire venir à la portée de ses griffes meurtrieres. Il a encore un talent merveilleux : c’est d’imiter en perfection la voix de chaque animal, qu’il cherche à attrapper ; & qui trompé par ces sons croit avoir à faire à une bête de sa propre espece.

Rarement trouve-t’on une troupe de nouvellistes, qu’il n’y ait au milieu d’elle un de ces Lions à figure humaine.

Jamais il ne manque de se placer dans les lieux publics, auprès de ces petits fanfarons Politiques, qui s’érigent en Orateurs dans tous les endroits, où l’on [40] veut bien leur prêter attention. S’il y a, dans un caffé, un petite retraite, réservée pour les Réfléxions, qu’on se dit à l’oreille, on le verra dans une posture non-chalante, aussi peu éloigné de là, qu’il peut l’être sans affectation.

J’ai toujours rémarqué, que tous ces Lions sont grands amateurs de toutes sortes de feuilles volantes : ils y jettent les yeux, de l’air du monde le plus attentif, quoi que toute leur attention soit concentrée dans leurs oreilles ; & j’en ai vu, qui après s’être saisi d’une gazette mouchoient la chandelle à tout moment, pour pouvoir mieux entendre tout ce qui se disoit dans leur voisinage. Ils rumineront pendant deux heures d’Orloge sur un seul paragraphe de vieilles nouvelles, pourvû qu’on parle pendant tout ce tems autour d’eux ; & leurs réflexions sur ces sortes de matieres ne s’épuisent qu’avec le babil des assistans.

Après avoir dépeint ces monstres avec toute l’éxactitude dont je suis capable dans le dessein de garantir de leurs dents certaines personnes imprudentes, qui ne s’en défient pas, il ne sera pas hors d’œuvre que je leur dise un mot à eux-mêmes. Je voudrois les prier de [41] croire, que non seulement leur espece est également odieuse à Dieu, & aux Hommes ; mais qu’elle est encore méprisée souverainement par ceux-là même, qui s’en servent. Les Archers, & les Bourreaux, sont absolument nécessaires dans un état, & peut être en est-il de même des Bêtes féroces, dont il s’agit ici. Cependant, jusqu’à quel point les hommes qui se chargent d’emplois si Barbares, ne sont-ils pas odieux & méprisables aux yeux de leurs compatriotes ? Il n’y a point d’individu humain presque, à qui on ne fit tort, en le comparant à ces vils suppots de la justice ; mais, en mettant en parallele avec eux un de nos Lions Politiques, on lui fait encore trop d’honneur, puisqu’il est en même tems le tentateur, le délateur, & le destructeur, des autres hommes. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1