Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LVII.", in: Le Mentor moderne, Vol.2\057 (1723), S. 13-23, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4258 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Discours LVII.

Zitat/Motto► Jupiter est quodcunque vides.

Jupiter se découvre dans tout ce que vous voyez. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Un de mes amis m’a envoyé ce matin un présent, que j’ai reçeu <sic> avec tout le plaisir & avec toute la reconnoissance possible. C’est la traduction Angloise d’un livre composé par un Auteur étranger, qui fait une figure considerable dans le monde savant, aussi bien que dans le monde [14] Chrétien. Cet ouvrage a pour titre ; Demonstration de l’Existence de Dieu, tirée de la connoissance de la Nature, & proportionnée à la foible intelligence des plus simples, par Messire François de Salignac, de la Mothe Fenelon, Archevêque de Cambrai. Pour le Traducteur c’est le même habile homme, qui nous a donné les Avantures de Telemaque ecrites par le même Prélat, & à qui cette premiere traduction a fait beaucoup d’honneur.

On ne pouvoit rien attendre que d’admirable de cet illustre Archeveque, dont les ouvrages précédents sont pleins de la plus noble pieté, de la vertu la plus sublime, & de la plus fervente charité pour son prochain. Son genie & ses talents doivent être considérez, comme un bien commun à tout le genre humain, chaque branche du mérite de ce grand homme produit pour nous de fruits inestimables. Ce qu’il y a de plus beau, selon moi, dans ses productions, c’est qu’on y voit un savoir poli mis en œuvre par l’imagination la plus vive, relever les charmes de la vertu, & l’exposer à nos yeux dans toute sa beauté naturelle.

[15] Metatextualität► Parmi les Lettres de mes correspondans, que je n’ai pas eu occasion d’insérer dans mes feuilles volantes, il y en a une, qui roule sur ce sujet, & qui fait l’Eloge du dernier traité de ce pieux Prélat ; Je crois rendre service au public, en la lui communiquant. ◀Metatextualität

Lettre a l’Auteur.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Monsieur,

J’ai vu, si je ne me trompe, dans l’ouvrage d’un de vos bons amis, une maxime, qui m’a extrémement frappé par un certain air de Paradoxe : il me semble qu’elle est exprimée à peu près de la maniere que voici ; Zitat/Motto► L’Existence de Dieu est si éloignée de manquer de Preuves, que c’est la seule chose, dont nous soyons parfaitement convaincus. ◀Zitat/Motto Cette réfléxion est aussi vive, que juste ; & je ne m’amuserai pas à vouloir le faire sentir à une homme comme vous. J’aime mieux ne m’en servir que comme d’une occasion de vous exhorter à nous dire votre sentiment sur le dernier ouvrage de l’Archevêque de Cambrai. Un Esprit de cet ordre [16] considere tous les objets dans un certain jour, qui échappe aux yeux du Vulgaire, & son ame familiarisée avec la piété fait servir son génie & ses rares talens à l’avancement de la vettu <sic>, & aux plaisirs raisonnables de tous les hommes qui savent en gouter de tels. Sa belle & féconde imagination orne la sagesse des fleurs de la Poesie ; &, pendant qu’on se livre avec plaisir à ses instructions, on jouït du bonheur de devenir en quelque sorte ce qu’il est lui-même. L’éxacte & brillante Représentation qu’il nous donne de nos organes, & de toutes les nobles facultez de notre ame, ne peut que nous remplir de la plus touchante satisfaction : elle nous inspire de grandes idées de nous mêmes ; &, dans un cœur bienfait, elle excite la plus vive reconnoissance pour cette Cause premiere, qui s’est plu à nous donner une supériorité si Majestueuse sur les autres animaux.

On sent que tout cet ouvrage vient autant du cœur, que de l’esprit : le sentiment y est joint par tout à la conviction. On doit en être persuadé sur-tout par l’admirable Priere qui finit tout le traité. C’est une espece [17] d’adoration, qui étale une pieté sublime, proportionnée au génie. & au caractere de son Auteur. Ce sont des mouvemens de l’ame qui ont leur principe dans une sagesse plus qu’humaine, & dans une vertu sure d’elle-même.

Puisque vous destinez tous les Samedis à des réflexions pieuses, vous ne sauriez mieux faire, ce me semble, que d’insérer cette excellente priere dans votre feuille volante, qui paroitra demain. Si l’on a observé que les lettres familieres des grands hommes sont les plus fidelles tableaux de leur Caractere, & si l’on en conclut qu’elles doivent être extrêmement instructives, n’est-il pas juste de penser la même chose des prieres de certains hommes du prémier ordre ? Dans une lettre, on s’ouvre à un ami ; dans la priere, on découvre toute son ame aux yeux du Scrutateur des cœurs & des reins. On pourroit dérober quelque sentiment à un ami intime ; mais, quelle insolence ne seroit-ce pas à un homme, qui adore son créateur, de vouloir lui cacher ses pensées les plus secrettes ? Ce n’est pas tout : un recueil [18] des prieres des grands hommes ne seroit pas seulement d’une grande utilité ; mais selon moi un esprit bien fait y découvriroit encore une source féconde d’agrémens.

Je vous envoye cette Priere telle que je l’ai traduite moi-même. Si vous trouvez bon d’en faire usage, je pourrois bien vous en communiquer une autre, composée par un de nos plus beaux esprits du siecle passé : elle roule sur-tout sur les funestes desordres de sa vie passée ; & je suis persuadé, que vous trouverez un tour peu commun dans la force des expressions, que la vivacité de ses remords arrache à la vivacité de son esprit. L’Auteur de cette priere a été un des plus celebres Ecrivains de son âge, & elle pourra servir d’antidote contre le poison, qui découle de tous ses autres ouvrages.

Celle de l’Archevêque de Cambrai est dictée par un esprit bien différent : elle marque par tout le cœur le plus tranquille, & la plus heureuse situation de l’ame. Je ne sai si j’ose m’exprimer ainsi ; mais, j’y trouve quelque chose de semblable à l’intercession du Sauveur du monde, [19] qui, sûr de sa propre félicité, s’intéresse pour le malheur des hommes, qu’il veut bien regarder comme ses freres.

Priere de l’Archeveque de Cambrai.

Ebene 4► O Mon Dieu ! si tant d’hommes ne vous découvrent pas dans ce beau spectacle, que vous leur donnez de la Nature entiere, ce n’est pas que vous soyez loin de chacun de nous. Chacun de nous vous touche comme avec la main ; mais les sens, & les passions qu’ils excitent, emportent toute l’aplication de l’esprit. Ainsi, Seigneur, votre lumiere luit dans les tenebres : & les tenebres sont si épaisses, qu’elles ne la comprennent pas : Vous vous montrez par tout : & par tout les hommes distraits, négligent de vous apercevoir. Toute la Nature parle de vous, & retentit de votre saint nom, mais elle parle à des sourds, dont la surdité vient de ce qu’ils s’étourdissent toûjours eux-mêmes. Vous êtes auprès d’eux, & au dedans d’eux : mais ils sont fugitifs, & errans hors d’eux-mêmes. Ils vous trouveroient, ô douce lumiere, ô éternelle beauté, toûjours ancienne, & toûjours nouvelle, ô fontaine des chastes [20] délices, ô vie pure & bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s’ils vous cherchoient au dedans d’eux-mêmes. Mais les impies ne vous perdent qu’en se perdant. Helas ! vos dons, qui leur montrent la main d’où ils viennent, les amusent jusqu’à les empêcher de la voir. Ils vivent de vous : & ils vivent sans penser à vous ; ou plûtôt ils meurent auprès de la vie, faute de s’en nourrir. Car quelle mort n’est-ce point de vous ignorer ? Ils s’endorment dans votre sein tendre & paternel ; & pleins des songes trompeurs qui les agitent pendant leur sommeil, ils ne sentent pas la main puissante qui les porte. Si vous étiez un corps stérile, impuissant, & inanimé, tel qu’une fleur qui se flétrit, une riviere qui coule, une maison qui va tomber en ruine, un tableau qui n’est qu’un amas de couleurs pour fraper l’imagination, ou un métail inutile qui n’a qu’un peu d’éclat : ils vous apercevroient, & vous attribueroient follement la puissance de leur donner quelque plaisir, quoi qu’en effet le plaisir ne puisse venir des choses inanimées, qui ne l’ont pas, & que vous en soiez l’unique source. Si vous n’étiez donc qu’un être grossier, fragile, & inanimé, qu’une masse sans vertu, qu’une ombre de l’être : votre nature vaine ocuperoit leur vanité ; [21] vous seriez un objet proportionné à leurs pensées basses & brutales. Mais parce que vous êtes trop au dedans d’eux-mêmes, où ils ne rentrent jamais : vous leur êtes un Dieu caché. Car ce fond intime d’eux-mêmes, est le lieu le plus éloigné de leur vûë, dans l’égarement où ils sont. L’ordre & la beauté que vous repandez sur la face de vos créatures, sont comme un voile qui vous dérobe à leurs yeux malades. Quoi donc, la lumiere qui devroit les éclairer, les aveugle ; & les raïons du soleil même empêchent qu’ils ne l’aperçoivent ? Enfin, parce que vous êtes une vérité trop haute, & trop pure, pour passer par les sens grossiers, les hommes rendus semblables aux bêtes, ne peuvent vous concevoir : comme si l’homme ne connoissoit pas tous les jours la sagesse & la vertu, dont aucun de ses sens néanmoins ne peut lui rendre témoignage ; car elles n’ont ni son, ni couleur, ni odeur, ni goût ni figure, ni aucune qualité sensible. Pourquoi donc, ô mon Dieu, douter plûtôt de vous, que de ces autres choses très réelles & très manifestes, dont on supose la vérité certaine, dans toutes les afaires les plus sérieuses de la vie, & lesquelles, aussi-bien que vous, échapent à nos foibles sens ? O misere ! ô nuit afreuse, qui envelope les enfans d’Adam ! [22] ô monstrueuse stupidité ! ô renversement de tout l’homme ! L’homme n’a des yeux que pour voir des ombres ; & la vérité lui paroît un fantôme. Ce qui n’est rien, est tout pour lui : ce qui est tout, ne lui semble rien. Que vois-je dans toute la Nature ! Dieu. Dieu par tout, & encore Dieu seul. Quand je pense, Seigneur, que tout l’être est en vous, vous épuisez, & vous englouitissez, ô abîme de vérité, toute ma pensée. Je ne sai ce que je deviens. Tout ce qui n’est point vous, disparoît ; & à peine me reste-t-il de quoi me trouver encore moi-même. Qui ne vous voit point, n’a rien vû ; qui ne vous goûte point, n’a jamais rien senti. Il est comme s’il n’étoit pas. Sa vie entiere n’est qu’un songe. Levez-vous, Siegneur <sic>, levez-vous. Qu’à votre face vos ennemis se fondent comme la cire, & s’évanoüissent comme la fumée. Malheur à l’ame impie ; qui loin de vous est sans Dieu, sans esperance, sans éternelle consolation ! Déja heureuse celle qui vous cherche, qui soupire, & qui a soif <sic> de vous ! Mais pleinement heureuse celle sur qui rejaillit la lumiere de votre face, dont votre main a essuié les larmes, & dont votre amour a déja comblé les desirs ! Quand sera-ce, Seigneur ! O beau jour sans nuage & sans [23] fin, dont vous serez vous-même le soleil, & où vous coulerez au travers de mon cœur comme un torrent de volupté ! A cette douce esperance, mes os tressaillent, & s’écrient : Qui est semblable à vous ? Mon cœur se fond, & ma chair tombe en défaillance, ô Dieu de mon cœur, & mon éternelle portion ! ◀Ebene 4 ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1