Sugestão de citação: Jacques-Vincent Delacroix (Ed.): "LIX. Discours.", em: Le Spectateur français avant la révolution, Vol.1\059 (1795), S. 478-480, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4170 [consultado em: ].


Nível 1►

LIX. Discours.

Sur un genre de mort inventé par le luxe et l’avarice.

Nível 2► Une jeune personne qui présente souvent sa jolie petite figure à la grille de son couvent, comme l’oiseau impatient qui court sans cesse et allonge son bec à travers les fils de sa cage, me prie avec instance de venir à son secours. Nível 3► Carta/Carta ao editor► Monsieur le Spectateur, m’écrit-elle, ma mère est veuve depuis un an et on prétend qu’elle s’ennuye bien fort de n’avoir pas un mari à tourmenter. Un officier-général, qui a deviné ses désirs, lui fait très-régulièrement sa cour ; mais on voudroit bien de part et d’autre se débarrasser d’une petite fille qui est venue au monde, on ne sait pas pourquoi, et qui paroit très-décidée à y rester. Comme il ne seroit pas honnête de la renvoyer d’où elle est venue, on a imaginé de la tuer sans qu’elle en meure : je ne sais pas trop si vous me comprenez. [479] Vous savez, Monsieur, que dans les familles d’un certain rang, trois ou quatre grandes filles sont fort embarrassantes, et qu’on prend assez ordinairement le parti de les faire disparoître de ce monde, sans pourtant les envoyer dans l’autre, on les affable d’une longue robe noire, on jette sur leur figure un voile, et rien ne ressemble davantage à un enterrement. J’ai deux amies qui ont éprouvé ce triste sort : l’orgueil nous a tuées, se répètent-elles quelquefois d’une voix qui me pénètre le cœur. Pour moi, Monsieur, ce ne sera pas l’orgueil qui me tuera ; mais peu importe de quelle main parte le coup, il n’en est pas moins douloureux. On commence à vouloir me familiariser avec le poignard ; l’assassin me le met souvent sous les yeux. Vous ne devineriez pas quel est cet assassin. C’est ma mère : oui, Monsieur, c’est elle-même ; elle vient me voir deux fois la semaine avec une de ses amies qui est son complice. « Eh bien ! ma chère enfant, es-tu toujours dans la même résolution ? Ah ! que tu es heureuse de ne pas être dans ce vilain monde, où l’on ne voit que des méchans, où le vice règne, où la perfidie tend ses pièges ! » Et puis, se tournant [480] vers son amie : « ma fille prend le parti le plus sage ; elle consacre ses jours à Dieu : sa vie sera pure comme l’époux qu’elle choisit ; quoiqu’il m’en coûte de la perdre, son bonheur me console ; » et affectant ensuite un air de tendresse : « te perdre, s’écrie-t-elle, perdre mon enfant ! non, je ne la perdrai pas pour cela, je la verrai tous les jours, nous serons deux sœurs que l’amitié unira. Si elle étoit dans le monde, ce seroit à elle d’aller consoler sa mère ; lorsqu’elle sera religieuse, sa mère viendra partager sa joie ». Voilà, Monsieur, avec quel ton doucereux on me conduit au bord du précipice. J’espère pourtant me tenir ferme pour n’y pas tomber : je m’attend qu’on employera les reproches, les menaces, la violence pour m’y jetter.

Ah ! monsieur le Spectateur, vous qui prêchez tous les mois, ne pourriez-vous pas sermoner un peu ces mères qui reprennent avec tant de sang-froid la vie qu’elle ont donnée à leurs enfans, qui les ensevelissent tout vivans et étouffent leur voix, de peu qu’on ne les entende murmurer et se plaindre ? ◀Carta/Carta ao editor ◀Nível 3 ◀Nível 2 ◀Nível 1