Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. XIX.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\019 (1715 [1714]), S. 145-152, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4096 [aufgerufen am: ].


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N°. xix.

Le Lundi 16. de Juillet 1714.

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mr. le Censeur,

« La Médisance est de tous les vices le plus grand & le plus en usage aujourd’hui, & par conséquent celui qui mérite le plus d’être censuré ; cependant, j’ai vû avec assez de surprise, que c’est le seul que vous n’avez pas encore ataqué. Pour moi, si je m’étois érigé en Censeur, ç’auroit été le premier contre lequel je me serois déclaré. Mais pour ne vous pas ennuïer par une Lettre trop longue, je vous dirai, que je trouvai l’autre jour chez Araminte, où il y avoit une assez nombreuse Compagnie ; après qu’on eut bû le Café, les Cartes furent aportées sur la Table, mais tout le monde aïant refusé de jouër, à cause qu’on étoit dans une semaine de Préparation, on commeça à entamer une conversation dans laquelle le Prochain ne fut pas épargné, & où la Médisance s’étendit jusques sur des person-[146]nes mortes depuis long tems : J’avouë que le sistême de ces Personnes me paroît assez particulier, de croire qu’il vaut mieux médire que jouër aux Cartes ; pour moi qui suis dans un sentiment oposé, & d’ailleurs, ne croïant point que le Jeu soit aussi criminel que quelques-uns de nos Docteurs nous l’ont voulu persuader. Je vous prie de décider cette question, & d’ataquer la Médisance par tout où vous la trouverez. »

Geronte. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► Voici une espéce de tâche que me prescrit l’Auteur de cette Lettre, d’autant plus dificile qu’elle s’étend sur deux vices les plus communs, & dont on a le moins d’horreur, le Jeu & la Médisance. Je croirois avoir assez parlé des Jeux dans le Discours précédent, si l’on ne me proposoit ici la question d’une autre maniére, & il paroît qu’on a en vûë de me mettre aux mains avec deux antagonistes célébres qui viennent de trop écrire sur cette matiére.

Quoi qu’il en soit, je peux hazarder mon sentiment sans offenser personne, & j’en fais juge le Public. ◀Metatextualität

La question est si le Jeu en général est criminel de sa Nature ? Je soûtiens que non, par cette seule raison que non seu-[147]lement il n’est pas contre les Loix du Créateur, mais même qu’elles éxigent de nous ces Loix, que nous donnions quelquechose au divertissement, afin de donner quelque relâche à la Nature qui ne peut sufire à un long travail de suite. Le Jeu tient un rang parmi ces Divertissemens, le Créateur, la Nature, nous exposeroient-ils donc à tous momens au crime.

Je dis plus, les Jeux de hazard même n’ont rien de criminel de leur nature ; je n’en veux que deux preuves. I. Le silence des Ecrits Sacrez, si soigneux à nous donner horreur de tout ce qui peut offenser la Divinité, & nous conduire au crime. Cependant, y avoit-il rien de si commun à Rome où a été St. Paul, & dans toute l’Asie où étoient les Apôtres, que tous ces Jeux que nous apellons de hazard, il ne faut qu’ouvrir les Auteurs profanes pour en trouver mille preuves. II : L’institution même des Jeux de hazard. Qu’on ne me vienne pas dire qu’ils dépendent de la Providence particuliére, ce n’est que du verbiage Théologique. Nous jouons aujourd’hui dans la même disposition qu’on jouoit autrefois. Le Jeu est une espéce de tradition qui passe de Race en Race. Qu’on me prouve [148] que les Grecs, Auteurs des Jeux de hazard, ont jamais raporté la destinée d’un coup de Dez à leur Providence, c’est à dire, ou à Jupiter, ou à la Fortune. On nous dit magnifiquement qu’en recourant au Sort on se dépouille de son pouvoir, de ses droits, de son industrie, pour s’en remettre à une Puissance supérieure qui n’est autre chose que Dieu : je nie cette conséquence, & je soûtiens qu’on s’en remet, à qui ? aux Loix inconnuës du mouvement, & non à la Providence. Personne ne sait quel degré de force il faut pour pousser un Dé sur une telle ou telle face, & c’est à cette ignorance qu’on s’en remet & non à d’autre.

Que diroit-on si en adhérant à l’hypothése de ceux dont je combats le sentiment, je prouvois qu’il s’enfuit que les Jeux de hazard sont justes & louables. Car enfin, si c’est la Providence qui y préside, ou ce Jeu est juste, ou la Providence est injuste ( soit dit sans blasphême ) en me mettant dans la circonstance de perdre mon tems, d’altérer ma santé, d’hazarder mon bien, en favorisant mon Jeu & faisant toûjours tourner la chance de mon côté. Au lieu que si elle métoit entre les autres Joueurs & moi un certain équilibre de bonheur, nous quiterions bien-[149]tôt, ennuïez de ne rien avancer. Mais je ne veux pas entrer en lice de peur qu’on ne m’écrive quelque Lettre, & qu’ensuite on n’aille dire par tout, je l’ai bien rembaré. Je finis cette matiére du Jeu en prescrivant cinq courtes Régles que je crois nécessaires pour jouër innocemment ; car quoi que le Jeu soit innocent de sa nature, il est détestablement criminel dans ses circonstances.

Ebene 3► Premiére Régle. On ne doit jouër qu’avec des personnes dont la Conversation n’a rien qui choque les bonnes mœurs.

II. Le Jeu ne doit pas être considérable, autrement ce n’est plus un amusement, c’est la plus pénible des ocupations, capable de gâter nos afaires & ruiner notre santé.

III. On ne peut y donner trop peu de tems. Ce dont on n’est pas le maître, quand on jouë gros Jeu.

IV. Ce ne doit pas être à des heures induës, comme ces personnes dont je parlois lundi, que l’aube du jour trouve les Cartes, ou les Dez à la main.

V. On ne doit pas s’en faire une habitude. ◀Ebene 3 Metatextualität► Passons à la Médisance pour remplir le plan de la Lettre de Géronte. ◀Metatextualität

Je définis la Médisance, une insatiable [150] avidité de parler des vices & des défauts de son prochain, & d’afoiblir l’idée que l’on a de son mérite. Qui ne voit à ces traits si une personne raisonnable ne doit pas fuir un vice dont l’injustice est l’unique apui, & qui choque si directement toutes les Loix de la Société. En éfet, ces Loix éxigent de nous que nous cachions les défauts de nos prochains : La Médisance met tout en usage pour déchirer le voile qui les couvre ; ces Loix nous permettent à peine de croire le mal où nous le voïons, la Médisance fait ses derniers éforts pour le faire trouver souvent où il n’est pas ; enfin, ces Loix ne veulent pas que nous aïons de mauvais soupçons, la Médisance ne cesse d’en prendre sur les plus legers fondemens.

Quelque pieuse Médisante dira peut-être encore que je mérite le sort de Cham, puis que, comme lui, je découvre la honte de ceux dont je dévrois la cacher ; mais, quoi qu’il en puisse arriver, je suis contraint de reconnoître, sans médisance, que nos François excellent dans ce vice : & comme la plûpart de ceux qui sont dans ce Païs font une profession extérieure d’une grande Piété, je suis autorisé à les combatre par leurs propres armes : Exemplum► ainsi je les renvoïe aux Ecrits Sa-[151]crez pour se convaincre que tout ce qu’on peut dire de plus fort sur ce vice odieux est peu de chose en comparaison de ce qu’en dit Salomon, qui après avoir nommé le mensonge, l’homicide, le faux témoignage, comme vices haïs de la Divinité, dit qu’elle Déteste la médisance qui est l’abomination des hommes. ◀Exemplum

Un vice dépeint avec des couleurs si hideuses dévroit être en horreur parmi des gens qui se parent d’une Piété si aparente : Cependant, le peut-on croire ? ces prétendus Dévots ont réduit ce vice en Art, qui a ses régles certaines qui le rendent encore plus détestable, parce qu’il nuit avec plus de force & de subtilité.

Un Homme tout d’une piéce, qui veut médire, devient en un moment l’horreur de toutes les Compagnies. Pour se faire écouter, comme dit Boileau,

Zitat/Motto► Il faut, avec respect, enfoncer le poignard. ◀Zitat/Motto

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Vipertine prend séance dans mon cercle, c’est une Femme qui a de l’Esprit & qui sait son métier ; d’un seul trait elle vous déchire la réputation de dix Femmes qui ne sont pas présentes. J’interromps Vipertine. Tréve de médisance ! m’écrié-je, ou je me retire. Parlez mieux ! s’écrie-t-elle à son tour, la Médisance me fait horreur. Elle laisse relever la conversation par une autre, mais un moment après aïant entendu nommer Sélignac ; le connoissez-vous bien, dit-elle à celle qui en parloit. Je crois qu’on trouveroit dificilement un Homme d’une plus grande piété. Il ne manque pas un Sermon, & plûtôt que d’arriver trop tard à l’Eglise, il ne dîne pas. Sa conduite est du dernier régulier. Ni Vin, ni Femmes n’ont [152] de pouvoir sur lui. Il est de la derniére indifférence pour le Jeu. Derniérement étant en Compagnie de certain Docteur qui s’emportoit avec excès, & qui, de desespoir d’être vaincu, brouilloit les Echecs d’un coup de main ; il lui dit avec une sainte hardiesse : hé, Monsieur ! ne vaudroit-il pas mieux jouër tranquilement au Trictrac, qu’avec cette fureur aux Echecs ? J’ai connu son Pére, continuë Vipertine, c’étoit un bon Homme qui n’avoit pas inventé la poudre, & qui se plaignoit avec raison, que son Fils le laissoit dans une afreuse disette vivre sur la bourse d’autrui, pendant qu’il faisoit traîner en Carosse, qu’il passoit des heures entiéres à sa Toilette comme une Femme, qu’il se douillotoit jusqu’à dix heures dans un lit molet, d’où il ne sortoit qu’après avoir pris un bon Consommé, pendant, en un mot, qu’il possédoit des sommes assez considérables aquises avec assez de facilité, en prêtant à gros intérêts, & en s’apropriant les gros gages qu’on lui confioit. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Voila sur quel pied est aujourd’hui la Médisance, vice que le Magistrat dévroit punir avec autant de sévérité que le vol & l’homicide même ; vice cependant qu’on authorise en même tems qu’on le déteste, en marquant de l’estime pour ceux qui débitent une médisance d’une maniére fine, délicate & spirituelle ; car l’on diroit, en voïant de quelle maniére on les traite de délices de la Conversation, qu’on ne blâme pas la Médisance dans les autres, mais seulement leur grossiéreté & leur défaut d’esprit & de finesse. ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer.

Et à Amsterdam chez Jean Wolters. ◀Ebene 1