Citazione bibliografica: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours XI.", in: Le Mentor moderne, Vol.1\011 (1723), pp. 105-115, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4042 [consultato il: ].


Livello 1►

DISCOURS XI.

Citazione/Motto► Huc propius me Dum doceo insanire omnes vos ordine adire.

Approchez vous de moi, Messieurs, prêtés moi attention, pendant que je vous enseignerai, que tout le monde extravague. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Comme il y a une maniere indirecte de censurer, qui adoucit tout ce qu’il peut y avoir de rude, il y a dans la flatterie un certain ménagement délicat, qui sait la rendre agréable, quelque grossiere qu’elle soit dans le fond. Le plus adroit de tous les adulateurs, est celui qui flatte par ses actions, & qui se conforme aux maximes des autres d’une ma-[106]niere aizée & naturelle, sans leur insinuer que par là il songe à leur plaire. La Nature même a frayé à cette sorte d’adulation la route du cœur humain, qui manque rarement de s’ouvrir à la conformité des sentimens & des manieres. Cette espece de flatterie ne doit être mise en usage, que pour gagner la faveur de personnes sensés, qui ne se livrent pas inconsidérement aux illusions de l’amour-propre ; mais, il n’y faut pas faire tant de façons, avec ces admirateurs constants de leur individu, qui ne regardent leur prétendu merite, qu’à travers le microscope de leur vanité.

La Lettre suivante place cette matiere dans un jour aussi agréable que peu commun : elle attaque l’amour-propre, en faisant semblant de s’y prêter ; &, par une Ironie bien conduite, elle nous détourne de ce ridicule, en feignant d’en prendre les interêts, & de le justifier.

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► « Monsieur,

Comme vous faites profession d’encourager tous ceux qui s’efforcent à contribuer au bien public, je crois avoir un droit incontestable de [107] pretendre à l’honneur de votre puissante protection. Je me donne le titre de Médecin des Foux ; mais, je ne suis pas de cette espece qui ont pour but de débarasser le cerveau humain de Chimeres & de Fantaisies : au contraire, je me fais une etude serieuse d’y introduire, ou bien d’y fortifier, une certaine frénesie agréable, & qui est de la derniere utilité pour la societé civile. Puisque tous les Philosophes soutiennent unanimement, que le bonheur & la misere, ne consistent le plus souvent qu’en imagination, rien ne sauroit être plus nécessaire aux hommes en general, que l’art de leur procurer un délire charmant qui les rende contents d’eux-mêmes, & surs de l’estime de leur prochain.

Je me suis livré entiérement à l’étude de cet art, depuis plusieurs années & j’ai ajouté la Pratique à la Théorie, par le séjour que j’ai fait dans presque toutes les Cours de l’Europe. Je l’ai reduit dans une méthode si sure, & si aizée, que je puis l’exercer avec un succès presque égal sur les personnes de tout sexe, de tout âge, & de tout temperemment. J’y réüs-[108]sis sur-tout, par le moyen de mon Obsequium Catholicum, ou Grand Elixir mollifiant, qui a toutes les qualitez nécessaires pour soutenir l’imagination humaine dans toute la chaleur de ses travers. Ce Remede a l’odeur du monde la plus agréable pour toutes sortes de Nez.

Il plait également à tous les sens, il opere de la maniere la plus délicieuse, on peut le prendre à toute heure du jour sans garder la chambre, & il fait tout autant d’effet dans un bal ou à la comedie, que dans la maison du patient. Il rétablit, & anime les esprits les plus humiliez, en corrigeant, & en faisant évaporer toutes les humeurs acres, qui procedent de la connoissance de soi-même. Une seule doze de cet Elixir merveilleux se repend d’abord par toute la machine, & il tarit pour jamais la source de la défiance. Il egaye le cerveau, rarifie les vapeurs excitées par la réflexion, donne un feu extraordinaire aux Esprits animaux, prête à tout l’exterieur une agreable vivacité, & repend dans la Phisonomie, & dans l’action d’un homme un air merveilleux de confiance. Quel-[109]que invéteré que puisse être le mal que mon rémede attaque, on ne doit pas desesperer de sa guérison : j’entreprens de guérir les personnes mêmes, qui ont été troublées, pendant vingt ans par des réflexions inquietes, qui, faute de remedes propres, ont eu le tems de former une espece de Philosophie habituelle. Ceux, qui ont été attaqués par la satyre, trouveront dans mon Elixir un antidote admirable, qui dissipera infailliblement tout le virus, qui leur est laissé dans l’esprit par de mauvaises cures. Mon remede est encore un préservatif excellent, contre la malignité des brochures, l’aigreur des épigrammes, & le mauvais air des Vaudevilles. J’en ai fait l’experience sur plusieurs personnes de l’un & de l’autre sexe, 1 pendant la derniere saison des bains.

Pour faire voir d’une maniere encore plus forte l’excellence de mon Elixir, je pourrois insérer ici un grand nombre de certificats, qui m’ont été donnez par plusieurs Favoris, & Confesseurs des premieres têtes couronnées de l’Europe ; mais, je n’aime pas à [110] me donner ces airs charlatans. Je me contenterai de faire mention d’un petit nombre de belles cures, que j’ai faites par mon grand Restoratif universel pendant le premier mois de mon séjour dans cette Ville.

Cures faites durant le mois de Fevrier 1713

George Hemistiche, Ecuier & Poete, membre d’une fameuse societé de beaux esprits, fut attaqué d’une violente affection Hypocondriaque, par la vue d’un parterre vuide à la troisieme représentation d’une de ses pieces. Il étoit deja tombé dans de si grandes frayeurs aux deux premieres representations, par le bruit des siflets, que la seule prononciation d’un S excitoit en lui des vapeurs terribles. Je penetrai d’abord dans la cause de son indisposition ; &, par une seule prise de mon Obsequium preparé secundum artem, je le rétablis dans sa folie naturelle. Il est vrai que je mêlai mon remede avec quelque grains de certaines drogues appellées mauvais gout du siecle, envie des critiques, ignorance des ac-[111]teurs &c. Il est si parfaitement guéri à présent, qu’il a promis de mettre une autre piece sur le theatre l’hiver prochain.

Une Prude de Profession, qui n’a pas voulu me permettre de la nommer, choquée dans une compagnie, par une Phraze équivoque, dont elle seule découvroit le venin caché, tomba dans un frisson de modestie. Je lui donnai d’abord mon spécifique, qui, accompagné d’un éloge adroit de la rare vertu de la Dame, la jetta aussi tôt dans une agréable reverie, sur le mérite de sa pudeur. Dans l’instant même, la fermentation de son sang fut arrêtée, sa Phisionomie acquit de la serenité, & elle regarda même d’un air un peu vivement charitable le Cavalier, qui lui avoit causé cette subite indisposition.

Hilaria, Maitresse coquette, qui par une longue pratique avoit appris tout le fin de son métier, dérangée par les Censures d’une vielle fille, avoit contracté un air grave qui ne l’abandonnoit pas dans les compagnies les plus brillantes : ses yeux étoient sombres & fixes sur un même objet ; & son é-[112]ventail étoit mort entre ses mains : en un mot, elle étoit réduite dans un état si triste, qu’à l’Eglise elle fut deux ou trois fois sur le point de tomber dans un accez de dévotion. Je lui prescrivis mon Elixir avec une petite doze de libertez innocentes & de baisers de hazard ; &, pour seconder le remede par un peu d’exercice, je lui ordonnai celui des yeux & de l’éventail. A peine le remede avoit-il eu le temps de se repandre dans toutes ses veines, qu’elle rattrapa ses souris fins & delicats, & qu’elle jetta des regards agaçants tout à l’entour d’elle. Pendant deux Dimanches consécutifs, on ne l’a pas vu une seule fois a l’Eglise dans une posture attentive : c’est un fait que les Marguilliers sont tous prêtes à attester par serment.

André Bandit, Etudiant en Droit & Breteur, avoit perdu toute la vivacité de sa conversation & tout le brillant de ses manieres, par les remontrances d’un vieux Jurisconsulte : il étoit si mal, que son chappeau autrefois retroussé si fierement commençoit a faire le Clabaud ; & qui pis est il avoit paru plus d’une fois à l’Audience, & la can-[113]ne d’un de ses amis avoit touché le bout de son épée, sans qu’il en témoignât la moindre sensibilité. Comme le mal étoit fort dangereux, je lui appliquai mon remede d’une maniere un peu extraordinaire : en lui versant dans l’oreille quelques goutes de mon elixir je le fis sortir d’abord de sa léthargie, & un seconde doze remit son extravagance dans toute sa vivacité naturelle. Il se trouve à présent dans une santé si parfaite, qu’il a déja cassé les vitres de cinq ou six maisons publiques.

Je ne vous importunerai pas par le recit de mille cures étonnantes, que j’ai fait depuis trois semaines : il vaudra mieux que je vous demande une petite place dans votre feuille volante, pour exhorter toutes les personnes de tout age, temperemment, sexe, & qualité de se fournir au plus vite de mon Elixir merveilleux. Elles peuvent s’asseurer qu’il cause dans tous les sens un trouble agréable, qui ressemble à une douce ivresse, & que ses effets ne donnent pas seulement du plaisir au Patient, mais encore à ses amis, & a tous ceux qui ont avec lui quelque relation. Au reste, il ne faut pas [114] beaucoup de façons pour s’en servir : il peut être donné par une fille de chambre, par un valet, en un mot par le domestique le plus ignorant. J’ose dire même que par une vertu toute particuliere de mon Elixir, il opere avec d’autant plus de succès, qu’il est donné par une personne stupide, ou qui a du moins l’art de paroitre telle. Je dois avertir encore, que les Dames ne sauroient mieux faire, que d’en avaler une prise avant que de monter en carosse pour faire des visites.

Mais, il est tems de vous faire le même compliment qu’Horace addressa autrefois à Auguste : C’est ne pas songer au bien public, que de vous derobber la moindre partie de votre tems. Je dois pourtant vous dire avant que de prendre congé de vous, que je vous ferois présent de tout mon cœur de quelques drachmes de mon Obsequium catholicum, si je n’avois pas de fortes raisons pour craindre, qu’il ne fît pas sur vous son effet ordinaire. Dans le fond, il n’est pas nécessaire pour moi de gagner votre faveur par des présens : votre generosité, & votre amour pour [115] le genre humain, me sont garants de votre protection ; & je ne doute pas que vous ne recommandiez à tout le monde les soins utiles de celui qui est avec un très profond respect,

Monsieur,

Votre très humble, très obeissant, très fidelle, & très devoué serviteur & admirateur
Gnathon.

« NB. J’enseigne les secrets de mon art à un prix raisonnable aux Cavaliers des Universitez, qui souhaitent être duement qualifiez pour composer des Dedicaces. J’offre les mêmes secours aux amans, & à ceux qui vont à la chasse de la fortune ; à condition qu’ils ne me payeront que le jour de leur mariage. Des personnes d’un heureux genie peuvent apprendre chez moi à flatter les autres, & j’instruis ceux qui n’ont que de minces talents dans l’art de se flatter eux-mêmes.

C’est moi qui suis le prémier inventeur des miroirs de poche. » ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3 ◀Livello 2 ◀Livello 1

1C’est la saison des avantures galantes.