Sugestão de citação: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours III.", em: Le Mentor moderne, Vol.1\003 (1723), S. 20-29, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4034 [consultado em: ].


Nível 1►

Discours III.

Citação/Divisa► Quidquid est illud quod sentit, quod sapit, quod vult, quod viget, caeleste & divinum est, ob eamque rem aeternum sit necesse est.

Ciceron.

Quelque chose que ce puisse être en nous, qui sent, qui goute, qui veut, qui est animé, il faut que ce soit quelque chose de divin, & par consequent d’éternel. ◀Citação/Divisa

Nível 2► Metatextualidade► J’aurois continué aujourd’hui à vous donner l’Histoire instructive de ma vie, si je n’en avois pas été détourné par un Livre, qui m’est tombé entre les mains. Si je negligeois d’y faire quelques reflexions, j’aurois tort de me donner pour un homme, qui prend à cœur les intérêts de la societé & de la Religion. ◀Metatextualidade Cet Ouvrage a pour titre, Discours touchant la liberté de penser, occasionné par l’Origine, & par les progrez d’une secte appellée Esprits-forts

L’Auteur commence fort méthodiquement par definir son sujet. Citação/Divisa► Par Liberté de penser, dit-il, j’entends l’usage, qu’on fait de son entendement pour comprendre le [21] sens de quelque proposition que ce soit ; en considerant la nature de l’évidence, qu’il y a pour ou contre cette proposition, & en proportionant le jugement, qu’on en fait, au degré apparent de force ou de foiblesse de cette évidence. ◀Citação/Divisa

On s’attendroit, à voir cette definition, à une impartialité entiere de la part de l’Auteur ; & l’on ne croiroit jamais, qu’il marqueroit de l’attachement ou de l’aversion pour quelque objet que ce fût, avant que de l’avoir attentivement consideré. Cependant, il renonce d’abord au Caractere d’un homme qui aime la Liberté de penser, & il expose à nos yeux sans détour sa prevention contre tout un corps de personnes pour lequel tous les honnêtes gens ont les plus grands égards. C’est du Clergé que je parle. Il est naturel, ce me semble, que des personnes, qui depuis leur enfance se sont dévouez au service de Dieu, passent pour venerables, dans l’esprit de tous ceux qui font possession de craindre ce Dieu ; & rien ne caracterise mieux un esprit déréglé & sans principes, que la licence de parler mal en general de tous les Eclésiastiques. Il est bien certain, que dans le grand nombre, il doit s’en [22] être glissé dont le naturel répond mal à leur charge sacrée ; mais, de ce que l’avarice & l’ambition logent quelque fois dans un cœur qui devroit être le sejour de la dévotion, & de la sainteté, il est ridicule de conclure qu’il est permis d’exposer tout l’ordre aux mépris du public.

Pour voir que l’Auteur ne daigne pas seulement déguiser le moins du monde sa haine contre le Clergé, il suffit de remarquer, qu’il n’insinue nullement qu’il y ait de la nécessité, ou la moindre utilité même, dans l’Etablissement de certaines personnes destinées au service Divin, & à l’instruction de ceux qui leur sont inférieurs en lumieres. Il ne songe par tout qu’à les attaquer directement, à miner leur crédit, & à frustrer la societé du fruit de leurs travaux. On voit ici tout ce que les gens d’Eglise se sont laissé échapper inconsidérement dans la chaleur de la dispute, allégué avec l’affectation la plus malicieuse ; & certains passages, qu’ils ont avancés, mis à la torture, pour en tirer des conséquences, qui sappent les fondemens de la saine Doctrine. En un mot, l’Auteur ne néglige rien, pour ruiner la Religion, en [23] surprenant pour ainsi dire les suffrages de ceux, dont le devoir principal est de prouver la vérité e cette Religion, & d’en enseigner les préceptes. Si l’Accusation que j’intente ici à cet Ecrivain, est fondée, comme il est palpable à ceux, qui parcourent son Traité avec quelque attention ; & si l’on avoue en même tems que la Religion est le plus fort lien de la societé ; de quelle maniere faut-il traiter cet Ennemi commun du genre-humain ? Comment faut-il agir avec un homme, qui travaille avec le plus grand zêle à la propagation de la Doctrine des Esprits-forts ?

Un homme, qui, après avoir mis le feu à une maison, voudroit se justifier par sa prérogative d’être un Agent libre, seroit plus excusable que notre Auteur, qui fonde des Priviléges plus horribles encore sur son droit de penser librement.

Quelque odieuse que soit sa conduite, elle me paroit pourtant dans un certain sens digne de la pitié, & dans un autre, digne de la raillerie des honnêtes gens.

Il y a une espece de gens sombres, steriles, mélancholiques, qui, destituez des talens nécessaires, pour faire quelque figure dans le monde en suivant les prin-[24]cipes d’une généreuse Charité, s’efforcent à sortir de leur bassesse naturelle, en traversant les efforts de ceux qui excellent dans les Sciences les plus salutaires au genre-humain. Si l’on pouvoit se résoudre à se divertir d’une matiere, où il s’agit d’une chose aussi importante que le Salut, on pourroit entrer dans un éxamen assez Comique des satisfactions merveilleuses, des plaisirs piquans, & du libertinage délicieux, que nos Esprits-forts se procurent en se débarassant des liens, qui tiennent les passions humaines, pour ainsi dire, garottées. Pourroit-on s’empêcher de rire, en voiant que les Chefs respectables de cette Secte, dont on vante tant les progrès, sont des Libertins sobres, qui n’animent leurs longues conversations, que par quelques tasses de Caffé, & qui n’ont pas assez de feu dans l’imagination, & dans les sentimens, pour tirer leur libertinage des bornes de la Théorie. Ces Sages par excellence, ces profonds Docteurs de l’incrédulité, ne sont que des débauchez spéculatifs, trop contens de voir une jeunesse évaporée, affranchie par leurs Rhapsodies officieuses du joug de la Reflexion, nager dans les plaisirs, sans par-[25]ticiper eux-mêmes à ces délices, dont leur doctrine leur fraye le chemin. C’est ainsi, que des humains d’un genie pesant, pour complaire à une vanité stérile, renoncent à une felicité éternelle, sans songer à s’en dédommager par les charmes d’une vollupté passagere. Quelle pitié, de savoir se délivrer des entraves de la vérité, & de n’avoir pas l’esprit de profiter de cette liberté bienheureuse ! Quelle conduite mal suivie, que d’être aussi étroitement emprisonné dans son indolence, qu’un Chrêtien l’est dans son devoir !

Un Esprit-fort de ce caractere a l’ame, pour ainsi dire, léthargique : il est incapable d’avoir la moindre idée de ces sentimens agréables, que la Religion fait naitre dans un cœur véritablement genereux & sensible ; il ne sait pas ce que c’est que ces ravissemens délicieux que la pieté sait exciter dans une ame grande & noble. N’en déplaise à la vanité de ces Messieurs, s’il leur est impossible d’être dévot, c’est faute de genie & de sentimens.

Les sentimens, qui ont leur source dans la pieté, aussi bien que ceux, qui procedent des objets sensibles, ne sont [26] vifs qu’à proportion de la vivacité naturelle de l’esprit & du cœur. Sur ce pied-là, notre auteur peut s’assurer, qu’il ne connoit point ce qu’il s’efforce à décrier, & que son Athéïsme prétendu n’est qu’une stupidité réelle : je le croi aussi peu capable de faire une Priere servente, qu’un Poeme épique. Quand les gens resserrez de cette maniere dans la sphere étroite de leurs idées sont en même tems maitrisez par l’orgueil, ils sont portez naturellement à croire que leur pénétration a les mêmes limites que la verité, & que ce qu’ils ne comprennent point est absolument incomprehensible. Chaque argument qu’ils alleguent contre les veritez, dont les autres soutiennent avoir des idées claires & distinctes, est une preuve de leur ignorance, & de leur manque de lumieres.

La troupe d’Athées, qui deshonora le siecle passé, ne servoit pas le Diable gratis, comme nos Chef de la nouvelle Secte : ils se distinguoient par des excès convenables à leurs principes ; au lieu que nos fameux contemporains ne nuisent à la societé, que pour lui être nuisibles, sans y gagner le moindre plaisir réel. Leur maniere de vivre comme des [27] especes d’Anachorettes, tous livrés à l’étude & à la méditation, sans autre dessein que de troubler les hommes dans la possession de leurs sentimens sur la Religion, me rappelle dans l’esprit les divertissemens monstreux d’une troupe de débauchez, qui a brillé dans l’extravagance depuis peu. Elle se faisoit le plaisir le plus vif de courir les rues, & de donner des coups d’épée & de couteau à ceux qu’ils rencontroient ; sans avoir d’autre motif de leur cruauté, qu’une insolence infame. Quand des écrivains de l’espece du nôtre, qui n’ont qu’autant d’esprit que la malignité est capable de leur fournir s’érigent en Docteurs & en Philosophes, je ne vois pas que des assassins, que le meurtre divertit, ne puissent se faire passer pour des gens agréables & divertissants.

On s’attendra sans doute à voir ici quelque échantillon de la malice de notre auteur, qui, pour être digne d’une censure aussi forte que la mienne, doit être extrémement criminel ; mais, pour sentir que je ne le traite pas avec trop de rigueur, on n’a qu’a lire ce qu’il debite pag. 52.

Citação/Divisa► Tous les Prêtres répandus dans le monde [28] different sur les Livres sacrez, & disputent sur l’autorité qu’ils doivent avoir ; les Bramins ont une sainte écriture, appellée Shaster ; les Persans vantent leur Zundavastaw ; les Bonzes de la Chine se prévalent d’un Livre composé par les Disciples de Fo-h é, qu’ils nomment Dieu & Sauveur du monde, né pour enseigner le chemin du Salut, & pour expier les pechez des Hommes ; les Talopoins de Siam ont un Livre écrit par Sommonocodom, qui selon eux est né d’une Vierge, & le Dieu qui est attendu dans le monde. Pour les Dervis, on sait qu’ils s’appuient sur la divinité de l’Alchoran. ◀Citação/Divisa

Je crois que personne ne disputera à l’Auteur la parfaite impartialité dont il fait usage en parlant de la baze de ces differentes Réligions ; mais, cette impartialité même trahit ses veritables pensées : l’Histoire d’un Homme né d’une Vierge emprunte chez lui autant d’authorité de St. Sommonocodum, que chez nous de St. Matthieu. Voilà comme il traite la Révélation. Pour ce qui regarde la Philosophie, il nous dit que Ciceron établit comme une Opinion probable, Citação/Divisa► que ceux qui étudient la Philosophie croient qu’il n’y [29] a point de Dieux ; ◀Citação/Divisa & même il soutient, que le même grand homme conclut de l’examen de plusieurs Notions differentes, Citação/Divisa► qu’il n’y a rien qui subsiste après la mort. ◀Citação/Divisa

Ce qu’il nous débite ici sur les idées de cet illustre Romain est suffisamment détruit par le passage, que j’ai mis à la tête de cette feuille. Mais où est l’honnête-homme, qui puisse voir d’un œil tranquille la liste d’infames Imposteurs dans laquelle il place cavalierement l’auteur de notre sainte Religion ? Pour moi, je ne decouvre d’autre but dans tout cet ouvrage, que celui de ruiner de fond en comble, & de turlupiner l’autorité de l’Ecriture sainte. La paix, & la tranquillité de la Nation, sont les moindres motifs, qui nous doivent porter, à avoir pour cet Ennemi public, & contre son détestable ouvrage la plus haute indignation. Si jamais homme a merité, qu’on lui interdit l’eau & le feu, c’est indubitablement l’Auteur du Discours sur la liberté de penser ◀Nível 2 ◀Nível 1