Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. XXXVIII.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\038 (1715 [1714]), S. 297-304, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4024 [aufgerufen am: ].


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N°. xxxviii.

Le Lundi 26. de Novembre 1714.

Ebene 2► Metatextualität► Il y a de certaines gens qui trouvent à redire que je n’ataque presque pas de vice que je ne me serve de cette maniére de parler. Des Etres qui agissent ainsi peuvent-ils prétendre qu’on reconnoisse qu’ils ont la raison en partage, ou d’autres équivalentes, & qui roulent toûjours ou sur le défaut, ou sur le mauvais usage, ou sur la corruption de la Raison. Je pourois répondre à ces Personnes que j’ai suivi en cela, un grand modèle, c’est l’inimitable Horace, le Censeur de son Siécle, qui renvoye à la raison tous les vicieux qu’il ataque.

Zitat/Motto► . . . . . . O bone ne te Frustrere : infanis & tu, stultique prope omnes. ◀Zitat/Motto ◀Metatextualität

Mais je ne veux pas refuser de leur dire, que la véritable raison qui me rend cette expression & ses équivalentes si ordinaires, c’est que je suis convaincu qu’il n’y a rien qui soit capable de ramener l’Homme dans le chemin de la Vertu , [298] si l’on ne l’a auparavant remis sous l’Autorité & les Loix de sa raison. C’est là la seule Digue qu’on puisse oposer avec quelqu’espoir de succès au Torrent de crimes, de vices, d’actions déréglées, de préjugez, & d’opinions qui inondent la Société.

Mais, disent quelques-uns de cès Censeurs, que ne prenez-vous vos raisons & vos argumens du sein même de la Religion, comme font les Prédicateurs qui travaillent dans les mêmes vûës que vous ? J’ai deux choses à répondre à ceci. I. C’est que l’expérience nous certifie que rien n’est si mince que les progrès qu’ils font. II. C’est que nous n’avons pas les mêmes Prérogatives que ces Messieurs, personne n’a dit de nous, qu’on suivît nos préceptes sans regarder à nos actions. Prérogative la plus belle du Clergé ! & je me souviens que mon Ami Vrytenker, avoit coûtume de dire, que c’étoit-là le parapet de tous Prêtres, Moines, & Ministres, & que si cette Phrase ne s’étoit pas trouvée dans les Livres Sacrez, nous ne verrions pas tant d’Ennemis de notre repos, tant de Pédagogues hypocrites, tant de grands Diseurs de rien, nous n’entendrions pas tant de beaux [299] Discours que la coûtume, & l’hypocrisie dictent, que l’ambition polit & débite, & que la conduite de l’Orateur détruit. Aussi les écoute-t-on comme on les prononce.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Je me proméne dans le Bois à l’issuê du Sermon, & là je me repose derriére un Buisson, où je fais à mon aise mes réfléxions, & sur ce que je viens d’entendre, & sur ce qu’on fait tous les jours. Lors que je vois un Carosse s’avancer au petit pas, je reconnois d’abord Opime qui avoit été à mon côté dans le Temple, & qui avoit écouté atentivement une des plus vives & des plus éloquentes déclamations contre le Vice qui est contraire à la pureté. L’Orateur avoit joint au brillant de ses pensées un choix délicat d’expressions qui donnoit à une matiére si dificile une infinité d’agrémens ; j’avois entendu vingt fois Opime dire à un Ami que voila qui est beau, ! . . . que cela est bien dit ! . . . . . que ce tour est juste ! . . . . que ce point est pathétique ! . . . . que cet Homme est maître de son sujet ! & pour tout fruit de tant d’admiration, Opime sortant du Temple, va prendre dans son Carosse la Signora Bella, & va passer avec cette lasci-[300]ve Laïs, le reste de la journée dans sa Maison de Campagne.

On peut juger quelle fut mon indignation à la vûë d’un tel procédé : plein de mes réfléxions chagrines, je prens le chemin de mon Logis, & je passe devant une superbe Maison où de grandes fenêtres me laissent voir une vaste Sale bien illuminée, & j’y comte jusqu’à quinze Tables de Joueurs, & Joueuses, dont la meilleure partie sortoit d’un autre Temple où l’Orateur avoit prêché sur la Sainteté du Sabath.

Ces objèts rallumérent toute la colére qu’Opime avoit excitée, & que le chemin avoit un peu dissipée, & je ne pûs si-tôt en revenir, que mon Ami Vrytenker, qui m’attendoit chez moi, ne connut bien que j’étois émû. Il m’en demanda aussi-tôt la raison, & à peine la lui eus-je dit, qu’il me répondit, que j’avois tort de m’irriter contre toutes ces Personnes ; que si ceux qui les avoient prêchez, avoient apuïé leurs Discours de leurs éxemples, il y avoit tout sujet de croire, qu’aïant été convaincus, ils ne seroient pas tombez dans ces irrégularitez qui me révoltoient avec tant de raison.

[301] Ebene 4► Fremdportrait► Theolude, ajoûta-t-il, dont vous avez admiré la déclamation contre l’impureté, est un des plus galans Hommes de la Ville ; aussi voïez-vous qu’à la décente de la Chaire, dix ou douze Dames ne manquent pas de lui envoïer offrir leur Carosse, pendant que le Dr. Apotomos, faute de cet air complaisant & galant, est obligé de s’enveloper dans son manteau, & de gagner sa maison à pié. Theolude a toûjours été de ce caractére, il n’étoit que Proposant qu’il ne voïoit pas une Belle à qui il n’en contât, & au pié de laquelle il n’étalât toutes les tendresses qu’il avoit puisées dans le C * *um. C’est par ce moïen qu’il s’est formé peu à peu un petit Sérail de Dévotes. Plus d’une y a à présent le rang de Favorite ; mais autre fois, on dit que c’étoit la belle Marthon, qui avoit seule ce droit. C’étoit auprès d’elle que le Galant Directeur composoit ses Discours, c’étoit elle qui y retranchoit & y ajoûtoit à sa fantaisie. C’étoit elle qui compassoit les gestes de Théolude. Et c’est à elle, dit-on, & à la Prude Eumene qu’il doit son Talent de la prononciation.

[302] Un jour que dans un tête à tête assez matineux, le vigilant Casuiste aidoit sa Dévote à vuider une petite Bouteille de Tokay sur quelque tranche de Jambon, soit que le deshabillé la rendît plus aimable ce jour-là, soit que le dévot Personnage se ressouvint qu’il n’avoit pas encore plié ce matin le genouil devant la Divinité ; quoi qu’il en soit, dans une espéce de trouble, & le Verre à la main, il se jette aux piez de la charmante Marthon, & soit qu’il parlât à elle, ou qu’il voulût s’adresser à l’Etre Souverain, il s’écria comme exthasié, Adorable Divinité, c’est vers toi seule que mon cœur soûpire, & c’est sur ton Autel que je veux offrir ce Verre de Vin, Simbole de . . . . . . On ne sait ce qu’il vouloit ajoûter, mais Marthon étonnée, ou plûtôt irritée de l’atitude de Théolude, qui lui embrassoit les genoux, l’interrompit en le faisant relever, & quoi qu’elle aimât sa conversation jusqu’à ne pouvoir passer un jour sans le voir, elle gagna sur elle, après cette Séne, de l’éloigner peu à peu, n’étant pas sûre de triompher toutes les fois avec tant de facilité. ◀Fremdportrait ◀Ebene 4

[303] Je n’eus pas de peine à conclure du Discours de mon Ami que j’avois eu tort de m’irriter contre Opime, & que c’étoit Théolude qui étoit seule la cause du mépris qu’on faisoit de ses beaux préceptes, & je murmurai contre un certain Auteur, qui en donnant un grand nombre de beaux Conseils en Vers à un jeune Homme qui aspire au Ministére, ne dit pas un mot de la Conduite, & de l’éxemple qui doit être inséparable de l’exhortation. Il seroit à souhaiter qu’à ses six Epîtres il voulût en ajoûter au moins quatre pour faire la décade, & remplir tout le Sistême de la Conduite d’un Orateur Sacré. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Metatextualität► Je ne doute pas que le misérable préjugé, & l’aveugle superstition où l’on est, par raport à la probité de ces Messieurs, n’excite des murmures contre la liberté avec laquelle je les attaque ici ; mais qu’on se souvienne que je n’en veux qu’aux vicieux, & non à leur Caractére que je croi respectable, & qui doit les rendre eux-mêmes respectables ; mais il faut que leur conduite soit d’acord avec leurs lumiéres, & avec leurs paroles. ◀Metatextualität

[304] En effet, quel effet feroit sur mon esprit tous les plus beaux Argumens que pourroit me faire un Tyran pour me prouver que l’équité, la douceur, la clémence, la modération, sont les plus belles, les plus admirables de toutes les Vertus, les plus dignes de la recherche des Hommes, & qu’on ne peut être hûreux sans les pratiquer. Ne serois-je pas en droit de lui répondre, si la crainte ne me fermoit la bouche ; que sans doute, les injustices, la cruauté, les vols, les rapines, la possession de tous les plaisirs les plus criminels font l’état le plus hûreux, puis que c’est celui-là qu’il a choisi pour lui-même, & que ce qu’il m’en dit n’est que pour me tromper, ou pour se jouër de moi.

Voulez-vous, Apotomos, que je ne jouë pas & que j’observe religieusement le Sabath, donnez-m’en l’éxemple ; faites tréves avec vos Echèts qui ne vous paroissent moins criminels que mes Dez & mes Cartes, que parce que vous les avez choisis pour vous servir de récréation ; en un mot, parce que vous les aimez. ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer.

Et à Amsterdam chez Jean Wolters. ◀Ebene 1