Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. XXXV.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\035 (1715 [1714]), S. 273-280, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4021 [aufgerufen am: ].


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N°. xxxv.

Le Lundi 5. de Novembre 1714.

Ebene 2► Metatextualität► Sans doute qu’on ne s’atend guéres de voir aujourd’hui un Censeur en belle humeur : Passer de l’Héraclite au Démocrite est assurement sortir des bornes de la médiocrité, vertu si recommandable chez les Esprits Censoriens. Renonçons donc pour un moment aux déclamations chagrines & aux invectives Satiriques, pour donner au Public la description d’un Bal. Un Censeur décrire un Bal ! la chose est nouvelle, aussi n’ai-je garde de le faire : voila bien du préambule pour dire qu’un Américain Surinamois de mes Amis ayant assisté à une Fête publique, je n’ai pû entendre le grotesque recit qu’il m’en a fait, sans qu’il me prît envie d’en faire part à ceux qui n’ont pas vû ces magnifiques somptuositez. ◀Metatextualität

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Il ne me restoit plus qu’un Bal à voir, s’écria mon Habitant du Nouveau Monde en m’abordant, pour me convaincre invinciblement & du bonheur de mes [274] Compatriotes, & de la démense des Européans. J’avois déja bien des argumens qui m’entraînoient dans cette opinion, mais le ridicule d’un Bal y met la derniére main. Il faut avouër que vos divertissemens, vos plaisirs, Messieurs les Européans, sont bien fantasques & bien bisares ; s’agiter le corps pendant quatre ou cinq heures en mille maniéres differentement cadencées, & par ce moyen se mettre sur les dents & dans la nécessité de rester vingt-quatre heures de suite dans un lit, certainement c’est-là une bisare espéce de plaisir.

J’ai vû là toutes les sotises de l’Europe en abregé. J’y ai vû le mérite confondu avec le vice, j’y ai vû la Laïc y faire la nargue aux Pénélopes, j’y ai vû le luxe à son suprême degré. Mille flambeaux éclairoient un vaste Temple divisé en plusieurs Chapelles, dont chacune avoit sa Divinité particuliére, ses Prêtres & ses Adorateurs. Il partoît que la plus grande Chapelle étoit celle de l’entrée. C’étoit où tout le Peuple abordoit pour se rendre ensuite dans les autres. Cette Chapelle ne vuidoit pas. Il y avoit à l’entrée des Espéces d’Enchanteurs, qui, à l’aide du grand bruit qui sortoit, ou d’un long bâton creux & percé, ou d’u-[275]ne petite boëte plate, avoient le pouvoir d’arêter la plûpart des assistans & de les animer d’un saint & furieux entousiasme ; de sorte que se prenant l’un l’autre par la main, ils s’agitoient terriblement pendant quelques tems & successivement, pendant que d’autres qui aparemment attendoient l’effet de l’enchantement, restoient immobiles, mais de maniére qu’il paroissoit bien à leur contenance que l’agitation des autres leur faisoit plaisir. Je me suis imaginé que ces gens rendoient ainsi leurs adorations au Dieu du mouvement. Je remarquai que ceux des Assistans qui étoient les plus agitez, étoient tous étrangers, car les uns sembloient venir du Païs des Anciens Dieux ; j’en ai vû une qui ressembloit à Venus ; d’autres venoient du Païs des bêtes, car il y en avoit qui ressembloient à des Chauve-souris. Quelques-uns étoient arivez du Païs du Pape comme des Moines & Cardinaux. J’en ai vû qui ressembloient aux Dominateurs du Mexique : enfin il y avoit des Fous habillez de toutes piéces & qui faisoient des postures telles qu’un Bresilien qu’on va rôtir. Mais sur tout j’ai remarqué que la plûpart avoient le visage tout contrefait ou aussi noir que les esclaves des Côtes d’Afrique.

[276] De cette grande Chapelle je montai dans une autre qui servoit de Vestibule à deux autres. Dans ce vestibule étoit dressé un Autel oval, au milieu duquel on voïoit un Sacrificateur que sa contenance grave & réfrognée rendoit vénérable ; les autres Prêtres qui aprochoient de l’Autel étudioient dans ses yeux les bénignes dispositions de la Divinité. Et aussi-tôt qu’après avoir bien remué les feuillèts d’un petit Livre qu’il avoit dans les mains, il avoit prononcé un certain mot, tous les Prêtres assistans s’emparoient d’un Livre dont ils renversoient les feuillets sur l’Autel pour y prier la Divinité de leur donner part à la Victime qui étoit au milieu de l’Autel, & qui étoit un monceau de ce malhûreux métail qui a causé la mort au sage & grand Ataliba. Je ne vis que des Prêtres autour de cet Autel ; mais d’autres qui étoient dans le même vestibule étoient desservis indiféremment par des Prêtres ou des Prêtresses au nombre de trois ; mais ceux-ci paroissoient moins animez aussi leur victime n’étoit que des morceaux de Dents l’Elephans préparez. Je vis dans les autres Chapelles suivantes des Autels où il y avoit jusqu’à cinq Prêtres ou Prêtresses, qui s’acordoient tous [277] en ce qu’ils avoient de ces petits Livres où étoient les images de la Divinité adorée dans ces lieux.

De là je me rendis dans une autre vaste Chapelle qui étoit fort fréquentée. Les Murailles qui étoient tapissées de Véres ; l’Autel en étoit puant & sale. Les Prêtres qui distribuoient la victime aux Adorateurs étoient vétus presque comme ces fous habillez de toutes Piéces, ils en donnoient libéralement & sans peine au premier venu ; je m’imaginai que le Dieu adoré dans ce lieu étoit quelque descendant de 1 Agankit chigaminck car toutes les ofrandes étoient liquides & ne différoient que par la couleur qui paroissoit à travers du frêle vase où on les présentoit.

C’est là où je vis l’opulence du Maître de ce grand Temple. Je la pris d’abord pour le Thrésor du Dieu qu’on y adoroit. Mille formes rondes, du metail si chéri des Europeans étoient là mises dans un ordre avantageux qui en relevoit l’éclat qui n’étoit terni que vers le milieu de chaque forme ronde où je vis quelques caractéres adroitement écrits qui marquoient, comme je me l’imaginois l’usage auquel chaque forme étoit destinée ; mais quelqu’un à qui je m’en [278] informai me dit que ces caractéres avertissoient tout le monde que ces formes apartenoient un grand Maître du Temple & qu’elles n’étoient pas empruntées. Je remarquai en effèt que toutes ces riches formes restoient là inutiles ; & seulement pour les faire voir & pour faire un étalage de ce petit Pérou. Si je me souviens de ce que j’ai entendu dire chez les dominateurs du Mexico, cette partie du Temple étoit consacrée à Noé.

Cette chapelle conduisoit insensiblement dans une autre où l’on entendoit le moins de bruit ; chacun armé d’un sacré couteau s’avançoit vers un long Autel où il prenoit hardiment sa part. Il n’y avoit là ni Prêtres, ni Sacrificateurs, le soin en avoit été laissé aux Adorateurs mêmes, cette chapelle étoit consacrée à 2 Ouissin que les Dominateurs de Mexico apellent Gula.

L’ignorance où j’étois de la qualité des Victimes m’empêcha d’en goûter, ainsi inutile dans cet endroit, il me prit envie d’avancer dans une autre Chapelle où j’entendois encore le bruit des petites boëtes plates & le murmure des longs bâtons percez des Enchanteurs de la [279] grande Chapelle, mais je trouvai sur la porte je ne sais quel animal qui en fermoit l’entrée, il ressembloit assez à ces espéces d’hommes qui habitent les montagnes du Bildulguerid & qui sont si courts qu’on ne peut distinguer les parties de leurs corps qui ne sont que comme des masses informes de chair animée. Cet objet me fit arrêter court, mais quand j’en vis d’autres qui le passoient sans crainte, je m’y hazardai aussi. Je trouvai dans cette Chapelle la plus reculée des Adorateurs distinguez qui entroient de bonne grace dans l’Antousiasme, car dix ou douze l’entr’acoloient au bruit que faisoient les Enchanteurs, tantôt sautans, tantôt courans, tantôt en se prenant par le bras après s’être frapé dans la main, puis en se séparant.

Toutes ces différentes agitations où tous ces gens se livroient si volontiers dans le tems que 3 Debikat-Ikisis atendoit le retour de son Frére, qui ordonne aux Hommes de se reposer pendant son absence pour vaquer ensuite plus aisément à leurs éxercices lors de son retour, toutes ces ocupations, dis-je, foles, badines, ridicules, lascives, & passionnées, me jétérent dans mille ré-[280]fléxions sur le faux des plaisirs des Européans.

Mais les paroles me manquent pour vous exprimer tout ce qui me vint à la pensée quand on me dit le sujèt de cette Fête, & qu’on me fit comprendre que toutes ces Nations s’étoient rassemblées dans ce Temple pour témoigner leur joïe de ce qu’une Nature voisine venoit de recevoir un puissant Maître, je vous avouë que c’est-là où je reconnus l’oposition qui est entre les sentimens des Europeans & ceux de l’Amérique, où nous regardons un tel Evénement comme le plus grand des malheurs, puis que nous nous y croïons tous aussi grand Maître l’un que l’autre. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Metatextualität► Voila l’Epitome du long recit de mon Américain, sur lequel je laisse au Lecteur à faire ses réfléxions, & à juger qui sont les plus sensez de ceux qui méprisent des divertissemens si pénibles, ou ceux qui s’y abandonnent jusqu’à y ensévelir tout ce qu’ils ont de l’Homme. ◀Metatextualität ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer.

Et à Amsterdam chez Jean Wolters. ◀Ebene 1

1L’Inventeur du Vin.

2La gourmandise.

3La Lune.