Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. XXVI.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\026 (1715 [1714]), S. 201-208, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4012 [aufgerufen am: ].


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N°. xxvi.

Le Lundi 3. de Septembre 1714.

Ebene 2► Metatextualität► J’atendois avec une espéce d’impatience quelque Mémoire de la Société des Demoiselles Beaux-Esprits, lors que je reçus le Dialogue suivant écrit d’une main de Femme assez dificile à déchifrer, je laisse à Polymorphe à éxaminer s’il y reconnoîtra le stile de quelqu’une de son Académie. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Metatextualität► Puisque des raisons, qu’il ne vous a pas plû de nous expliquer, vous ont empêché d’éxaminer la question que vous proposoit un Mr. P. K. . . . r dans une Lettre hors d’œuvre, insérée dans votre XXIII. Discours, vous ne trouverez pas mauvais que je vous la répéte ici, & qu’en même tems je vous en envoye la décision dans le Dialogue que vous trouverez ci-joint. Il s’agissoit de savoir dans quelle vuë les Savans [202] donnent leurs Ouvrages au Public, sur tout ceux qui contiennent leurs disputes. ◀Metatextualität

Ebene 4► Dialog►

Dialogue aux Champs Elisées,
Entre Mrs. Baile & Jurieu.

M. Baile. Hé ! depuis quand l’arrivée le plus grand de mes Amis, & le plus acharné de mes Ennemis ?

M. Jurieu. Qui vous croïoit ici ? De tous les mortels, il n’y en a point que j’espérois de rencontrer ici moins que vous.

M. Baile. Si tous ceux que vous avez condamnez au Tartare de votre Authorité privée, y avoient été envoïez par les Juges de cet Empire, certes la Siberie seroit moins deserte que les Elisées. Mais par bonheur les justes Dieux ne ratifient ainsi les Sentences de toutes les Personnes de votre Robe.

M. Jurieu. Avez-vous donc porté le souvenir de nos quérelles jusques dans ce Païs-ci ?

M. Baile. Puis-je oublier si-tôt des Disputes qui m’ont coûté tant de veilles, & qui m’ont causé tant de chagrin, sur tout lorsque je considére avec quel [203] acharnement vous recherchiez jusqu’aux moindres occasions de dégorger votre bile contre moi qui ne vous avois donné d’autre sujet de plainte sinon, que ma réputation s’établissoit & qu’elle sembloit aller de pair avec la votre ; étoit-ce là un motif pour déclarer la Guerre si outrageusement à un de vos Fréres, disons plus, à une Personne que vous aviez estimé, que vous aviez servi, & qui n’étoit pas méconnoissant.

M. Jurieu. Vous m’imputez-là un motif que je n’ai jamais avoué. Car vous savez que j’ai toûjours prétexté la gloire & les intérêts de Dieu & de son Eglise. Mais il n’est plus saison de déguiser ici ; il n’y a plus de cabale à ménager, & je ne suis plus obligé à certains égards que je devois avoir pour conserver le rang de supériorité dont la mort vient de me renverser.

M. Baile. Je vous entends à demi mot ; C’est-à-dire que vous avez succombé à la belle passion de tous les Savans de votre ordre, de ne pas démordre de leur opinion quand une fois ils l’ont avancée. Ils veulent, malgré qu’on en ait, qu’on les en croïent sur leur parole, & c’est s’exposer à la honteuse note d’Hérétique, d’Athée, de Déïste, d’Entêté, de Raisonneur, que d’oser douter s’ils ont raison ou non ; en vérité je trouve plus de bon sens & plus d’équité chez les Turcs, si nous cherchions ici quelqu’un de leurs Muftis, il vous diroit que quoi qu’il tienne chez les Otomans le même rang que le Pape chez les Papistes, ce qui est un peu plus que le simple rang de [204] Ministre ou de Docteur en Théologie ; cependant, jamais le Mufti ne prononce sur rien qu’il ne mette au bas de sa décision, Dieu le sait mieux. Cette humilité me charme chez un Turc, & il seroit à souhaiter qu’elle passât chez nous. Varron, l’un des plus Savans Romains étoit dans le même sentiment, lors qu’il disoit, Zitat/Motto► je n’afirme rien, je dis seulement ma pensée, il n’apartient qu’aux Dieux de savoir ◀Zitat/Motto ; mais aujourd’hui on se croit plus éclairé, & on porte l’orgueil au souverain degré ; car on se regarde seul comme infaillible, & tous les autres comme autant d’ignorans.

M. Jurieu. Je ne sais à quoi tend ce discours échauffé, pour moi, je ne pense pas que vous m’aïez en vûë : j’ai tant écrit contre cette Infaillibilité, que je ne puis être soubçonné <sic> d’y avoir aspiré.

M. Baile. Vous faisiez comme un Procureur, qui plaide pour faire rendre à sa Partie une somme dont on l’a frustrée injustement ; le Procès est-il fini, le Compte du Procureur excéde la somme qu’il a fait gagner á sa Partie. Vous ne seriez pas le seul qui auroit dit,

Des saintes Véritez songez à vous instruire ;

Mais, aprenez sur tout à vous laisser conduire.

Si ce n’étoit pas là votre dessein, dites-moi dans quelle vûë vous & tous ceux de votre Robe, quand une fois vous avez quelque démêlé sur une oposition, ou une simple diversité de sentimens, écrivez-vous sans discontinuër, & accablez-vous le Public de mille [205] répétitions ennuïeuses qui ne différent que par le tître. Quand on a une fois dit & démontré sa pensée, n’en est-ce pas assez, & cette multiplication de volumes que signifie-t-elle, sinon qu’on veut faire tous ses Lecteurs à en passer par là, & à se soûmettre à nos pensées quoi qu’ils en puissent penser ; & je crois pouvoir afirmer, sans ofenser la vérité, que jamais on n’a vû un Docteur renoncer de lui-même à son sentiment & embrasser celui de son Adversaire, quelque clair, quelque démontré qu’il fût.

M. Jurieu. Dans ce cas-là, l’un & l’autre croit avoir la Vérité de son côté, & cela étant, vous m’acorderez qu’on est obligé à la défendre de toutes ses forces & à tâcher d’étendre son Empire en la faisant reconnoître à ceux qui l’ataquent.

M. Baile. Monsieur, la Vérité n’est qu’une. Chacun le sait, & les Docteurs mieux que les autres ; mais avouez qu’on se couvre seulement du prétexte de la Vérité pour soûtenir les droits de son orgueil & de son amour-propre. Je n’en veux qu’une preuve, tous ces faiseurs de Systêmes, tous ces défenseurs de Théses, n’ont point recours à la raison pour convaincre que leur sentiment est le plus certain & le seul vrai, ils se jettent d’abord dans le champ des injures, des invectives ; ce Païs vous étoit parfaitement connu, je n’en veux pour preuves que les Ecrits que vous avez publiez pour me dénigrer & pour rendre odieux tant d’honnêtes gens que vous traitiez de Sociniens, [206] par cette seule raison qu’ils prétendoient que tout Homme étoit sot qui disoit,

Croïons en nos Docteurs, ils méditent pour nous,

Fuïons d’un Raisonneur l’apas subtil & doux.

M. Jurieu. On diroit que sachant mon arivée vous avez étudié la matiére ; & vous confiant en la liberté dont on jouït ici, vous osez tout dire, quelles étoient donc vos vûës quand vous écriviez contre vos Adversaires, il me semble que vous ne les épargniez pas plus que les autres.

M. Baile. Quand j’en suis venu aux invectives, ce qui m’est arrivé rarement, j’y ai été forcé pour ne pas paroître insensible à l’infamie dont on tâchoit de me couvrir ; au reste, quand j’ai repliqué à mes Antagonistes, comme je ne reconnoissois d’autorité que celle de la raison, je tâchois de les convaincre que j’étois invinciblement persuadé de ce que j’avançois ; mais à Dieu ne plaise que j’eus jamais écrit Replique sur Replique dans la seule vûë de ne me pas démentir, & pour ne pas avoir la honte d’avouër que j’avois pris un mauvais parti. Jamais je n’ai rien avancé qu’auparavant je ne l’eusse bien pesé, c’est le moïen de ne rien dire à la légére ; il ne faut que ni l’esprit de faction, ni un zèle amer, ni un sot orgueil, soit les sources de nos Ecrits.

M. Jurieu. Finissons cette matiére, je vois Crellius & Episcopius qui s’avancent vers nous avec Mr. Jaquelot, assurément qu’ils [207] se ligueroient avec vous contre moi, & je n’en sortirois qu’à ma honte.

M. Baile. Si l’Auteur de la Lettre venuë de Suisse étoit arrivé ici, je crains que s’il se joignoit à ces Messieurs ils ne vous fissent releguer dans quelque Autre éloignée de ces Champs, en faisant votre caractére au Prince de cet Empire : mais aparenment qu’ils ne vous ont pas aperçû, & puisqu’ils rebroussent chemin, permettez-moi de vous dire mon sentiment sur les motifs des Savans qui donnent au Public quelqu’Ouvrage de disputes. J’ai remarqué que rarement on s’ataque à des ignorans : on se choisit un Adversaire, & on le choisit illustre & fameux, afin que la Victoire, ou du moins le compromis fassent plus de bruit. En second lieu, j’ai remarqué qu’on va rarement choisir cet Antagoniste fameux dans un Païs fort éloigné ; rarement allons-nous, nous autres François, faire la guerre aux Auteurs Transilvains, Hongrois, Saxons, Danois, Suédois, notre Adversaire seroit trop inconnu, nous le prenons dans notre Province, dans notre Ville, afin de triompher avec plus d’éclat : ainsi le premier motif c’est la passion de briller ; le second motif c’est l’envie d’établir notre réputation à peu de frais en triomphant d’une réputation établie depuis long tems. Enfin, on entasse Volume sur Volume, sans jamais renoncer à son sentiment, pour embrasser celui de son Antagoniste ; ce n’est pas pour persuader le Public qu’on a raison, c’est pour lui faire violence, c’est pour le contraindre [208] à décider en notre faveur : on pourroit même dire que c’est pour lui dire qu’il est un ignorant qui ne peut rien voir qu’on ne lui mette le doigt dessus, & qu’il faut un entassement de preuves, pour lui faire entendre ce qu’il auroit dû comprendre dès le premier Volume. Mais je vois que ces Messieurs que vous craignez tant viennent nous joindre, je mets des bornes à mes Réfléxions. ◀Dialog ◀Ebene 4 ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► Qu’il me soit permis d’ajoûter à tant de réfléxions, qu’il me paroît que la cause de tout ce ridicule vient de ce qu’on ne veut pas convenir que les expressions afirmatives ne conviennent pas à l’Homme qui est si foible dans sa nature, si limité dans son pouvoir, si stérile dans ses connoissances.

Mais d’un autre côté, le Public n’est-il pas ingrat, de ne pas vouloir du moins païer de quelque crédulité la peine des études de plusieurs années ? on dira, peut-être, que les Savans ne croïant pas tout ce qu’ils disent, n’ont pas droit d’éxiger quelque crédulité du Public ; mais que le Public aprenne que ce n’est pas à lui à s’informer de cela, c’est seulement à lui à éxaminer si ceux qui le veulent instruire sont véritablement savans, & s’il les trouve tels, il doit les croire sans autre éxamen ; ce raisonnement fait sans doute pitié au Lecteur, je n’en suis pas surpris, mais il exprime les prétentions des Savans. ◀Metatextualität ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer.

Et à Amsterdam chez Jean Wolters. ◀Ebene 1