Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. VI.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\006 (1715 [1714]), S. 41-48, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4009 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. VI.

Le Lundi 16. d’Avril 1714.

Ebene 2► Pouvoit-on manquer de deviner juste en prévoïant qu’on ne véroit pas tranquilement ses défauts démasquez ? Tous les Hommes trouvent je ne sais quel charme dans la soûmission à leurs Passions, qui les y retient si absolument, que quoi qu’on les oblige d’avouër leur aveuglement, ou plûtôt leur frénésie, ils aiment mieux y persévérer que d’en sortir en se rendant aux avis qu’un Ami sincére prend la liberté de leur donner. Metatextualität► Mais lors que j’ai prévû cela, j’avouë que je ne me suis pas imaginé que cette légére Censure dût faire tant de bruit, & je croïois encore moins être si-tôt obligé à écrire pour ma justification, & pour rendre comte au Public de mon dessein, ce que néanmoins je vai faire.

Le bonheur de la Société dépend de l’éxactitude avec laquelle certains Devoirs, auxquels on a donné le nom de [42] Vertus, y sont remplis ; & de l’horreur qu’on y a pour le Crime, le Vice, le Déréglement. Ce principe est constant, & si quelqu’un vouloit me le disputer, je le prierois de se former l’idée d’une Société, dont tous les Membres feroient d’une Vertu éxacte le principal de leur Devoir, ou plûtôt de la pratique de toutes les Vertus ; quelle seroit la félicité, quel l’agrément d’une telle Société ? qu’y trouveroit-on ? que du repos, de la tranquilité : l’idée même du mal n’en seroit-elle pas banie, parce que les turbulantes & cruelles Passions y seroient tout à fait domtées ?

Or un autre principe, aussi constant que le précédent, est que tout bon Citoïen est obligé indispensablement de procurer à sa Patrie tout le bien qui est en son pouvoir. Ma naissance & mon inclination naturelle se joignent en ceci à l’obligation que m’impose mon Devoir : & quelqu’un pouroit-il se vanter d’avoir rendu à la Société un service égal à celui que je lui rendrois si je pouvois en chasser le Vice ? J’ai déja reconnu qu’il seroit aussi ridicule qu’imprudent d’espérer que ce succès fut entier & général, c’est pourquoi je me borne à travailler à rendre seulement mes [43] Compatriotes moins vicieux. Peut-on me reprocher en cela de travailler pour ma gloire, ou pour mon intérêt, & ai-je en vûë autre chose que le bien de la Société ?

Le moïen de réüssir dans un Projèt si raisonnable, consiste à tracer aux Hommes toute la laideur de leurs Vices, & leur en faire sentir tout le ridicule. Il y a diférentes maniéres de faire cela ; mais je n’en vois que deux bien éficaces : Celle dont se servent les Prédicateurs & ceux qui écrivent des Livres de Morale ; & qui consiste en Réfléxions pieuses, en Méditations étudiées, en Raisonnemens suivis, mais qui ne renferment que des généralitez qui touchent peu, qui intéressent rarement l’Auditeur, ou le Lecteur, & qu’on ne s’aplique jamais. L’autre consiste à caractériser le Vice d’une maniére vive, & sans cès ménagemens auxquels la Chaire est sujète. En le présentant ainsi à l’esprit du Lecteur, il s’imagine voir dans celui dont on lui offre les traits odieux, tout ce qui se passe dans son propre cœur : alors il conçoit une horreur sincére pour un objèt si hideux, & se mèt sur ses gardes pour ne pas devenir l’Original d’u-[44]ne Copie qui lui déplait si fort ; quelques-uns même ont crû se reconnoître dans les Discours précédens ; ils ont eu honte de se voir si diformes, ils se sont corigez ; c’est le but de notre travail.

Cependant, c’est parce qu’on croit ainsi se reconnoître qu’on se gendarme contre le Censeur. Ainsi, c’est par honte qu’on se corige, & non par raison ; quoi qu’il en soit, on se corige. Mais, de bonne foi, a-t-on raison de s’irriter contre moi ? j’ai besoin d’un caractére pour faire sentir plus vivement la diformité de la Passion que j’ataque, j’anime ce tableau de tous les traits capables de faire l’éfèt que je desire ; je rapelle pour cela ce que j’ai vû dans les diférens Païs où j’ai voïagé, dans mille circonstances où je me suis trouvé ; après cela D * * se reconnoît dans Argire, P * * * dans Alitophile. M * * dans Alidore. Qu’y puis-je faire ? eussé-je écrit à Paris ou à Londres, quelque Habitant de cès grandes Villes se seroit adapté tout de même cès caractéres. Je ne connois ni D * *, ni M * *, ni P * * *. S’ils sont précisément semblables au Tableau que j’ai copié, est-il juste qu’ils m’en acusent ?

[45] Je n’ai en vûë que de faire la Guerre aux Passions, qu’à les poursuivre par tout où je crois les trouver ; si elles se trouvent chez eux, qu’ils s’en prennent à eux-mêmes. Un certain Empereur desiroit, par un excès de cruauté, que le Peuple Romain n’eût qu’une tête pour l’abatre d’un seul coup ; Moi, par un principe d’amour pour la Vertu, je voudrois en faire autant au Vice dans une Société entiére de Vicieux, & je ne souhaiterois rien plus que de les remétre tous sous l’Empire de leur Bon-sens & de leur Raison. S’ils en suivoient les Loix, peut-être se seroient-ils mis en ma place, bien loin de m’en vouloir, avec la plus grande injustice, comme on en peut juger après ce que je viens de dire.

Ebene 3► Fremdportrait► Avoüons cependant, qu’en un sens, leur colére est pardonnable ; on veut les enlever à un état qu’ils chérissent. Mais que Deugdophile fulmine contre ma Censure ; c’est ce qui me passe. Deugdophile, cet Ami sincére de la Vertu dont toute la vie est un modèle parfait de piété, a juré de m’imposer silence. Mais pour quelle raison ? ne concouré-je pas avec lui à la Propagation de la bonne Morale & de tout ce qui s’apelle Vertu : mon but n’est-il pas de faire succéder l’A-[46]mour conjugale à la Jalousie ; le desintéressement à un servile atachement aux Richesses ; le suport mutuel à une brutale Colére ; la sincérité à une trompeuse dissimulation, &c. Deugdophile y travaille en donnant de toutes les Vertus un modele achevé qui peut d’autant mieux être remarqué, que Deugdophile est plus élevé ; & moi je joins à un éxemple moins brillant, une Guerre ouverte contre l’Ennemi de la Vertu. Mais je reconnois, Deugdophile, d’où vient votre erreur ; vous vous imaginez avoir reconnu quelqu’un de vos Amis dans les caractéres précédens. Que ce que je viens de dire, vous détrompe, & ne sacrifiez pas à une fausse imagination, les intérêts de cette Vertu dont j’entreprens de rétablir les Droits. Cependant, voulez-vous m’aracher la plume, faites d’une dissimulée Argire, d’un jaloux Alidore, d’un voluptueux Aurophile, autant de sincéres, de fidèles, de tempérans Deugdophiles. ◀Fremdportrait ◀Ebene 3 ◀Metatextualität

Metatextualität► Je me suis crû obligé d’entrer dans ce petit détail de mes vûës & de mon plan, pour tirer le Public du préjugé, où je voïois qu’il entroit insensiblement, en s’imaginant faussement que je ne travaillois que pour répandre des traits satiriques & des insinuations malignes sur certaines [47] personnes qui pour la plûpart me sont certainement inconnus ; mais passons à d’autres réfléxions, une Lettre que je viens de recevoir de Paris m’en fournira la matiére. Elle est remplie de plaintes véhémentes sur la Tirannie qu’on commence à y éxercer sur les Consciences en faveur de la nouvelle Constitution, & par la lâche conduite de cès Evêques de Cour, qui, quoi qu’ils en disent, suivent plus dans leurs délibérations le dictamen de leurs revenus, que celui de leurs Consciences. ◀Metatextualität

Le fait est assez public ; après cela, peut-on imaginer une plus grande absurdité, que de vouloir obliger les Hommes à régler les sentimens de leur Foi sur les pensées de gens d’un tel caractére ? & que peut-on penser quand on entend fulminer anathême contre Philadelphe & Théagéne, purement parce qu’ils pensent & croïent autrement qu’une quarantaine de leurs Confréres assemblez, non pour éxaminer leurs Opinions, mais pour les condamner absolument, & souvent sans les entendre. Est-ce la Vérité, ou le préjugé & l’Esprit de faction, qui dirige de telles Sentences ? quel fonds faire sur les Décisions de cès sortes de gens, qui osent cependant se titrer la lumiére du monde & les Dépositaires des Loix Divines.

Mais la suit-on cette lumiére, se conforme-t-on à cès Loix, quand à la premiére réquisition de quelqu’un, qu’on a intérêt de ménager, on condamne Philon, à renoncer à ses sentimens ? Quels sentimens ? des sentimens méditez, éxaminez, publiez, apuïez sur de bonnes & solides preuves, dé-[48]montrez d’une maniére à ne pouvoir être combatus. Philon résiste, il veut se défendre. On lui impose silence, sans respect pour son Caractére ; on y joint la menace éfraïante d’une honteuse pauvreté ; on met sa Foi à ce prix. Enfin, on contraint Philon à désavouër publiquement ce qu’il avoit crû & enseigné & dont il est invinciblement persuadé dans son Ame.

Après une telle conduite on a le front de dire qu’on ne doit donner son consentement à une proposition que lors qu’on ne peut la lui refuser sans irriter sa Consience. Cette Régle est certaine, la raison même la dicte, on vous l’a enseignée ; la voulez-vous métre en pratique ? L’Anathême Maranatha n’est pas assez éfroïable pour foudroïer cès raisonnables téméraires. Comment apeller cela ? Sommes-nous revenus au tems où l’on bâtissoit l’orgueilleuse Tour de la Plaine de Sennar. Les mots cessent-ils d’exprimer nos idées, & le mot de Plâtre entendu signifie-t-il Brique dans la bouche de celui qui le prononce ? n’est-ce pas plûtôt que les Hommes ont perdu toute pudeur ? & que dans le moment qu’ils vous disent en présence de toute la Terre que vous devez suivre votre Raison, votre Consience, ils veulent dans le particulier que vous leur soumétiez & cette raison & cette Consience. Metatextualität► Je me tais. Que le Lecteur porte plus loin cès réfléxions, je ne doute nullement qu’il ne conçoive toute l’horreur qu’elles inspirent naturellement. ◀Metatextualität ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer.

Et à Amsterdam chez Jean Wolters1714. ◀Ebene 1