Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. IV.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\004 (1715 [1714]), S. 25-32, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4007 [aufgerufen am: ].


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N°. iv.

Le Lundi 2. d’Avril 1714.

Ebene 2► Zitat/Motto► Qui ignore l’Art de dissimuler, ignore l’Art de régner, disoit un savant Politique. ◀Zitat/Motto Ne pouroit-on pas dire que cette maxime est autant celle des Femmes que des Rois ? En éfèt, sont-elles seulement hipocrites dans les choses de la Religion, & une Prude ne peut-elle pas passer pour une hypocrite en Amour. En proïe à deux Passions bien diférentes, l’Orgueil & le Plaisir, leur foiblesse naturelle les mèt dans une certaine impossibilité de résister ; & l’impétuosité de leurs desirs leur fait trouver tous les moïens de se satisfaire. Elles font servir l’Orgueil aux Plaisirs, & les Plaisirs à l’Orgueil, comme tour à tour.

Leur Orgueil n’a point d’objèt plus charmant que ce qu’elles nomment Honneur ; leur pente au Plaisir n’a point d’ennemi plus déclairé que cet Honneur. [26] Une Femme habile, telles que sont celles de notre Siécle, fait acorder des élémens si contraires à la faveur d’une adroite Dissimulation : ceci prouvé démontrera assez que l’Honneur, dont la plûpart des Femmes font tant de bruit, n’est qu’un Faux-honneur, que leur Vertu aparente n’est qu’une retenuë étudiée, & que cet extérieur de conduite n’est que l’éfèt de l’Orgueil, qui, plus il est grand, mieux il enseigne à dissimuler.

Ebene 3► Fremdportrait► Argire, grande & bien faite, n’a rien d’aimable qu’un certain air qui n’a rien d’embarassé. Cès maniéres aisées marquent souvent plus de Vertu & font plus de Conquêtes que cès airs afectez, qui pour toutes choses au monde, ne sortiroient pas de certaines régles prescrites par un certain cérémoniel, qui n’est propre qu’à afoiblir mille hûreux avantages qu’on a reçû du Ciel. Argire, élevée sous les yeux d’une Mére, qui, joint à tous les agrémens de son Séxe, tous les caractéres d’une vraïe probité, a apris à connoître son monde avant d’être en âge d’en être connu. Introduire peu à peu dans les Sociétez, elle y a fait briller cette grandeur naturelle, sim-[27]ple, & indépendante d’une mauvaise imitation. C’est ainsi qu’elle s’est fait des Amies & des Adorateurs. Argire est aujourd’hui de tous les Cercles ; là, sans donner son cœur, dit-elle, & sans vouloir en enchaîner, elle se livre à un plaisir honnête & conserve sa liberté.

Dans tout ceci il paroît qu’il n’y a rien qu’Argire ne tienne ou de la Nature, ou de l’Education. Abus ; Argire ne jouë un rôle si bien ménagé, que parce que c’est celui qui convient le mieux à ses passions. Mais en reste-t-elle là ? C’étoit beaucoup, & en même tems peu pour elle, de s’être aquise l’estime des Personnes du premier Rang ; il lui faloit des gens capables de répandre par tout ses Louanges, & de défendre avec constance sa Réputation au cas que quelque accident échapé à sa précaution la mit en danger. Ainsi les bienfaits d’Argire se répandent sur le tiers & le quart ; semblable à un grand Empereur, elle croit avoir perdu un jour qui n’est pas marqué par quelque bienfait. La Veuve, l’Orfelin, chacun trouve un Azile assuré, une Protectrice affable chez la débonnaire Argire.

Joignons à un si beau caractére, une [28] Piété dont toutes les aparences sont dignes d’admiration. Vous n’entrez pas dans la chambre d’Argire que vous n’y voïez une Bible du plus grand in folio ouverte sur la table & chargée de quelque demi-douzaine de Livres de Controverse : On la voit à l’Eglise aussi réguliérement qu’aux Assemblées, & rarement ne va-t-elle à celles-ci qu’au sortir de la Prédication : son Carosse est toûjours en place pour recevoir le Prédicateur descendant de Chaire & le reconduire chez lui. Tout cela n’a point peu contribué à rendre la pieuse Argire la Brebis chérie du Pasteur.

Telle est Argire dans toutes ses occupations ; disons mieux, telle est la conduite extérieure d’Argire, car si l’intérieur s’acordoit avec ce beau dehors, Argire seroit, je ne dis pas la plus acomplie de son Cercle ; c’est trop peu, ce seroit cette Femmes qu’un Auteur moderne a assuré qu’on ne trouveroit jamais. Tirons donc ce Rideau ! Que deviendront ces maniéres si voisines de la Vertu ? Ne se changeront-elles point en libertinage dans le Tête-à-tête ? C’est à la faveur de cet air libre qu’Argire permèt tout au beau Philandre ; & la réputation de Vertu qu’elle [29] s’est faite sufit, à son avis, pour la, mettre à l’abri du qu’en-dira-t-on.

Ainsi on admèt sans scrupule Philandre à la Toilette & Falére au petit-coucher : c’est lui qui est l’Ami du cœur, c’est lui qui raméne Argire à son Palais tous les jours à trois ou quatre heures du matin, au sortir d’une séance de Bassete, où Argire a perdu l’argent dont elle auroit dû païer trente Marchands aux dépens desquels elle étale le Velours, l’Or, & les Pierreries dans cès nombreuses Assemblées nocturnes.

C’est ainsi qu’Argire soûtient en même tems, avec adresse, deux Caractéres bien oposez, celui de Vertueuse & celui de Coquéte & de Jouëuse. Une longue étude l’a rompuë dans l’un & dans l’autre ; mais comme celle qui a plusieurs Galans croit n’être que Coquéte, Argire qui n’en a que deux, trouveroit fort injuste qu’on la fit passer pour telle.

Metatextualität► Argire, l’expérience ne vous persuade-t-elle pas de füir la Peste ? La Corruption de l’Esprit est une peste bien plus dangereuse & plus mortelle que l’intempérie de l’air que nous respirons ; celle-ci est la mort de l’animal entant qu’animal, & l’autre est la mort de l’homme entant qu’homme.

[30] Autre réfléxion : chaque chose est faite pour quelque action ; le Soleil pour éclairer, & les autres Etres de même. Et vous Argire, pourquoi êtes-vous née ? Est-ce pour vivre dans la volupté ? Est-ce pour ocuper toutes vos pensées à joüer & Dieu & les Hommes ? Est-ce pour jéter dans votre conscience des semences de remords cuisans, qui la bouréleront, lors que les horreurs de la vieillesse auront pris la place de cès petits agrémens qui servent si bien à votre dissimulation ? Jugez vous-même si le sens commun le soufre. Voilà les réfléxions que j’ai à vous ofrir, pouroient-elles vous porter à conformer votre intérieur à votre extérieur ? ◀Metatextualität ◀Fremdportrait ◀Ebene 3

Metatextualität► Changeons de sujet. L’amour du changement est, dit-on, un vice François. Il y a bien des François en ce sens. Le sujet que je vais traiter roule sur ce qui fait le plus grand des changemens ; cependant, on trouve peu de François, aussi bien que d’autres, pour qui il ait des agrémens ; en un mot, c’est de la Mort dont je veux parler. ◀Metatextualität

Il n’y a point d’objet à la vûë duquel l’homme fasse mieux voir com-[31]bien il a peu de raison, tout raisonnable qu’il s’intitule. C’est, sans doute l’expérience qui a fait dire à un grand Homme, qu’on ne régarde fixement ni le Soleil, ni la Mort ; car je n’en vois pas d’autres raisons. Il y a parmi les Hommes deux sortes de Personnes, les uns sont persuadez, avec raison, de l’Immortalité de leur Ame ; les autres, peut-être, plus raisonneurs que les premiers, mais avec moins de solidité, s’imaginent que tout leur individu périt avec leur dernier soufle. Voila deux sentimens bien contraires ; cependant, ceux qui les adoptent, conviennent en ce qu’ils craignent également la Mort. Mais, qu’est-ce que la Mort pour les premiers ? Un simple changement d’état. Pour les seconds, c’est la fin de tous les maux. Y a-t-il là à craindre, ni pour les uns ni pour les autres ?

Peut-être, répondra-t-on pour celui qui est persuadé de l’Immortalité, qu’il craint moins la Mort que ses suites. Excuse toute pure ! Il n’y a point d’endroit où l’on porte moins la vûë qu’au delà du Tombeau. On tremble à la seule pensée de la Mort & de la Mort seule, on ne réfléchit pas qu’il est aussi naturel de mourir que d’être jeune ou vieux, que [32] de croître, d’avoir des dents, des cheveux, & de fournir à toutes les fonctions de la Nature.

Ebene 3► Fremdportrait► Si la jeune Olimpe faisoit atention à cette vérité, la véroit-on si alarmée au seul nom de Petite-vérole ? Auroit-elle un si grand soin d’éviter non seulement les maisons, mais même les ruës où elle sait que ce mal, si contraire à son repos, se fait sentir.

Olimpe, vous êtes pieuse. La Religion dont vous faites profession vous enseigne qu’il y a une Providence, dont les Décrèts sont immuables : vous en êtes persuadée, dites-vous, Olimpe ; mais permétez-moi de ne vous pas croire, que je ne voïe votre conduite conforme à vos sentimens.

Ce Turc, dont le seul nom vous fait horreur, belle Olimpe, me convaincra plûtôt de la foi qu’il a à son Alcoran, que vous de celle que vous dites avoir à votre Evangile, quand je le vérai, ne craignant ni le fer, ni le feu, aller planter vingt Gabions sur les Palissades de Bude, & qu’étonné de son intrépidité, il me dira que son heure est marquée ; je le croirai, Olimpe, ses actions m’auront certifié ses sentimens. Qu’il y a de foibles Olimpes dans notre Séxe, aussi bien que dans le sien ! ◀Fremdportrait ◀Ebene 3 ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer, sur le

Cingel, près de la Cour, à l’Enseigne d’Erasme. 1714. ◀Ebene 1