Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. III.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\003 (1715 [1714]), S. 17-24, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4006 [aufgerufen am: ].


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N°. III.

Le Lundi 26. de Mars 1714.

Ebene 2► Il y a peu d’homme pour qui ce qu’on apelle Réputation n’ait quelqu’atrait. Nous tendons tous à ce but depuis le Prince jusqu’au simple Soldat, depuis le Pape jusqu’au plus abject des Moines, mais par des Routes bien diférentes.

Eugéne & Marlborough y sont arivez sur les traces des Alexandres & des Cesars ; Patru, Bourdalouë, Saurin, sur celles des Cicerons, des Demostenes & des Chrisostomes ; Boileau sur celles des Horaces & des Juvenals, Rousseau sur celles des Petrones & des Martials ; chacun en un mot selon les Talens dont le Ciel ou la Nature l’a favorisé : Je dis la Nature, car je ne puis me résoudre à régarder comme célestes les Talens impudiques de ces trois derniers. Quoi qu’il en soit, le nombre de ceux qui ont peu ou point de ces rares Talens étant d’ordinaire le [18] plus grand ; on ne doit pas être surpris, qu’étant tous également passionnez pour la Réputation, il y en ait tant qui tâchent de se faire un nom à la maniére d’Erostrate1 .

On trouve des Gens de cette trempe dans toutes les Professions ; mais nulle part en plus grand nombre que dans la République des Lettres. On s’imagine aisément qu’il sufit de mettre son nom en gros caractére à la Tête d’un Livre, dont il prend fantaisie de régaler, ou souvent d’empoisonner le Public, pour mériter un Autel dans le Temple de Mémoire.

Ebene 3► Fremdportrait► N’est-ce pas ainsi, se dit G * * * en secrèt, que les Aristotes, les Platons, les Sénéques, ont sauvé leurs noms des mains de ce Tems qui dévore tout ? Vous raisonnez juste G * * *, mais il y a Réputation & Réputation. L’Abbé Bucosi votre ancien Ami a raisonné comme vous ; il a fait imprimer, il le fait encore tous les jours ; il est en Réputation, est-ce de bel Esprit ? Philonde [19] & Cimon vous en diront des nouvelles.

Mais rien ne peut guérir la Démangeaison de G * * *, il faut qu’il écrive, il a même déjà écrit, & son Livrèt fait du bruit ; Comment cela ? G * * * a fait sa résidence pendant des Années entiéres dans une Maison Roïale ; Il y a lié connoissance avec une quarantaine de personnes, avec qui il a fait chambré à plusieurs reprises, & qui sortis avec lui de cette ennuïeuse retraite, n’ont pas manqué de prôner un Ouvrage dont l’Auteur leur avoit cent fois rompu la Tête. Ils vantent par tout le Mérite, l’Erudition de G * * *, la pénétration & la nèteté de son Esprit. Avec de tels garans ce nouvel Auteur hazardoit-il en se faisant imprimer ? Delà dépend la destinée d’un Livre, & tel n’a vû échouer ses Ecrits que parce qu’il n’avoit pas eu une aussi sage précaution.

G * * * a bien pris d’autres mesures pour ne pas manquer à se rendre célèbre. Le Public n’admire point un Auteur qui ne lui aprend rien de nouveau. G * * * s’est distingué, il s’est même distingué en tout. Son sujet est nouveau, l’éxécution en est nouvelle, les termes en sont nouveaux, l’impression même est d’une nouvelle méthode. Il me semble cependant [20] que j’entends quelque petit la Bruyére qui s’écrie, à l’ouverture du Livre de l’impénétrable G * * *, j’enrage d’être à tout moment obligé d’avoir recours à Furetiére ou Richelet ! encore si j’étois sûr d’y trouver l’explication de tant de grands mots, Dix Univers Philosophiques contenus en substance dans un germe Divin, qui lorsqu’il se dévelope du cahos s’en dévelope en singe & s’édifie par imitation, &c. Que G * * * n’a-t-il mis un Commentaire en marge pour soulager l’Esprit vainement gêné de ses Lecteurs.

A quoi bon vous échaufer la bile sans raison ? Vous n’entendez pas tant de mots mistérieux, en devez-vous être surpris ? après que G * * * vous a avertis à la tête, au milieu, & à la fin de son petit Livre, que cela pouroit ariver. Vous me répondez tout en colére, pourquoi donc G * * * s’avise-t-il d’écrire, & quel peut être le but de tant de Galimatias entassez dans près de 200 pages ? J’ai fait la même question à cet Admirable Auteur, qui m’a répondu d’un grand sens froid, qu’il travailloit à un second Volume, pour éclaircir & faire entendre le premier.

Après tout, pénétrez, ou ne pénétrez pas dans les obscuritez Philosophi- [21] ques & Théologiques de G * * *, que lui importe ? Il vouloit être Auteur. Vous ne pouvez lui en contester le Tître. Son Nom même va enrichir d’un nouveau Mot le Dictionnaire de l’Académie ; car, comme on dit pindariser, pour exprimer une certaine maniére de parler étudiée, on dira bien-tôt communément, gringaliser, pour exprimer une locution obscure & inintelligible.

Metatextualität► Mais c’est assez parler de cet Auteur & de ces Ecrits, venons-en aux Réfléxions que son ridicule doit nous faire faire. ◀Metatextualität Si l’on se connoissoit mieux, on se renfermeroit dans son naturel & dans ses talens, Sutor ad crepidam ; mais un homme dégoûté de ce qu’il sait, veut parler de ce qu’il ne sait pas, & fait paroître une ignorance ridicule. Voila comme l’Orgueil est puni, les mêmes moïens dont nous nous servons pour atirer des aplaudissemens ne nous atirent que du mépris & nous font régarder comme des imbéciles.

Mais ne se mêle-t-il pas souvent quelque grain de Vanité dans ce desir de se faire une Réputation ? Ne s’y mêle-t-il pas même quelquefois quelqu’autre passion encore plus détestable ? Revenons pour un moment à notre nouvel [22] Auteur ; son dessein étoit-il de s’humilier par des sérieuses réfléxions sur les questions importantes qu’il se fait, ou de faire savoir à tout le monde les maux qu’il a eu la patience d’endurer pendant un tel nombre d’années, la trahison d’un faux Ami, la vengeance que le Ciel, toûjours juste, en a tiré, & autres choses de ce genre ? Si c’est le premier, il étoit assez inutile de rendre publiques des Méditations qui n’étoient destinées que pour l’utilité de l’Auteur : si c’est le second, quel Amour-propre, quelle vanité, quelle colére, quel desir de vengeance ! ◀Fremdportrait ◀Ebene 3

Exemplum► Quoi qu’il en soit, avoüons qu’on voit tous les jours bien des G * * *, qui, semblables au hibou de la Fable, sont si charmez de leurs productions, qu’ils se disent à eux-mêmes & à tout le monde.

Mes petits sont mignons
Beaux, bien-faits, & jolis sur tous leurs Compagnons. ◀Exemplum

Ils ignorent cet admirable & salutaire conseil de Boileau.

Ebene 3► Faites vous des Amis promts à vous censurer,

Qu’ils soient de vos écrits les confidens sincéres,

Et de tous vos défauts les Zélez adversaires 

[23] Dépouillez devant eux l’arrogance d’Auteur,

Mais sachez de l’Ami discerner le Flateur ;

Tel vous semble aplaudir qui vous raille & vous joue,

Aimez qu’on vous conseille, & non pas qu’on vous louë. ◀Ebene 3

Il faut confesser que si un avis si prudent étoit suivi de tous ceux qui se mettent en tête d’écrire, les Libraires ne seroient pas tant acablez de Manuscrits, & qu’ils auroient tout le tems de nous donner de bien plus belles Editions. Mais pour suivre un tel Avis il faudroit en avoir éxécuté un autre ; il faudroit, dis-je, avoir renoncé à l’Amour-propre, qui nous porte à n’estimer que nous, & à avoir un grand fond de mépris pour tous les autres, quelqu’estimables qu’ils paroissent, ou qu’ils soient en effet.

Mais de quel droit peut-on espérer que les hommes remportent une telle Victoire sur eux-mêmes, tant qu’ils voudront fermer les yeux sur le mal qui est en eux, ou qu’ils l’envisageront sous l’aparence de quelque bien. Car, après tout, les Auteurs ne sont pas les seuls Esclaves de cet Amour-propre. Il est le Tiran de la plus grande partie du Genre humain ; & n’est-ce pas lui qui anime certaines personnes qui font, en aparence, profession de la Vertu qui lui est diamétralement oposée. Oui, j’ose l’avan-[24]cer ; ces prétendus humbles qui ne semblent ocupez qu’à inspirer d’eux des sentimens de mépris, le font moins dans un esprit d’humilité, que par un afreux principe d’orgueil, & souvent pour prévenir un blâme qu’ils sentent bien qu’ils méritent.

En un mot, c’est cette fole Passion que nous avons pour ce fantome de Réputation, qui seule nous fait faire tant de démarches impertinentes & du dernier ridicule. Il me semble qu’il ne faudroit qu’une réfléxion pour nous en guérir : jeter les yeux sur ceux qu’on louë, & sur ceux qui les louent. D’un côté, il faudra avouër que le Mérite & la Réputation simpatisent très rarement, & que tel est régardé avec atention, qui au fond est sans vertu ; tel est rempli de talens, qui vit obscur & sans nom. D’un autre côté, quelles gens sont cès admirateurs prodigues, cès flateurs universels ? Tous souvent encore plus vicieux que ceux à qui ils ofrent l’encens de leurs louanges, & qui très souvent ne l’ofrent, cet encens, que par un motif d’intérêt ; quelque fois même, ils prônent Cariste, non pour le mérite qu’ils trouvent en lui, qu’au contraire ; mais dans la seule vûë d’abaisser Zolippe dont les rares qualitez leurs sont à charge. Quel cas après cela dévroit-on faire de la Réputation des uns & des louanges des autres. La pensée de Boileau est constante.

Ebene 3► Un sot trouve toûjours un plus sot qui l’admire. ◀Ebene 3 ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer, sur le

Cingel, près de la Cour, à l’Enseigne d’Erasme. 1714. ◀Ebene 1

1Fameux insensé qui voulant, à quelque prix que ce fût, faire passer son nom à la postérité, crût n’en pouvoir mieux venir à bout que par quelque action d’éclat, & incapable d’en faire de belles, il en fit une détestable en brûlant le Temple de Diane à Ephese.