Zitiervorschlag: Anonym [Jean Rousset de Missy / Nicolas de Guedeville] (Hrsg.): "N°. II.", in: Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye, Vol.1\002 (1715 [1714]), S. 9-16, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4005 [aufgerufen am: ].


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N°. II.

Le Lundi 19. de Mars 1714.

Ebene 2► Quoi qu’en disent ceux qui nous donnent des Relations de leurs Voïages, il n’y a point de Païs, où les Peuples ne soient soûmis à ce qu’on apelle une Religion. L’Américain a la sienne, ainsi que le Chinois ; & l’Hotentot comme le Chrêtien. En un mot, comme l’Idée de la Divinité est répanduë chez toutes les Nations, il s’ensuit que toutes l’honorent chacune à sa maniére ; voila ce qu’on apelle Religion.

Rien d’ordinaire n’influë davantage sur les actions des Hommes que la Religion : c’est elle qui guide toutes leurs démarches, & elle peut passer pour le premier mobile de toute leur conduite ; ainsi ceux-là n’ont pas eu tout à fait tort, qui ont avancé que des maximes de la Religion reçûë, [10] dépend le bonheur de la Société.

Dans le coin de la Terre que nous habitons, on fait profession d’une Religion qu’on apelle Chrêtienne, du nom de son Instituteur. Cette Religion enseigne à ceux qui la suivent, l’Existence d’un Dieu souverainement parfait, & l’immortalité d’une Ame, qui, après cette courte vie, jouïra d’une Eternité de Bonheur, ou sera accablé d’une Eternité de miséres, selon ce qu’on aura fait pendant la vie : Cette Religion nous propose le Mistére d’un Dieu incarné, & mort pour nos offenses, après nous avoir laissé les préceptes Divins de sa Sainte Religion, qu’on peut renfermer en ces trois Points ; aimer & honorer Dieu, aimer son Prochain, même ses Ennemis, ne pas faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu’on nous fasse. Voila l’Abregé de la Religion du Chrêtien.

Ebene 3► Fremdportrait► N’est-ce pas la votre, Aurophile ? du moins c’est celle dont vous faites publiquement profession. Mais votre Conduite est-elle bien conforme à cette Profession ? La réglez-vous, cette [11] Conduite, sur ce que votre Conscience vous dicte de la Divinité ?

Votre Dieu est juste, Aurophile. Il punit le Crime. Ne redoutez-vous donc pas sa terrible vengeance, lors que pour assouvir votre intarissable soif de l’Or, vous vous laissez aller aux Crimes les plus affreux ? Cette Famille, dont le Chef vous a confié un riche Dépôt, ne crie-t-elle pas vengeance contre vous ? En proïe à toutes les douleurs d’une éfroïable pauvreté, l’Epouse & les Enfans du trop crédule Criton, lamentent sans cesse à votre porte. L’ombre de leur infortuné Pére ne crie-t-elle pas continuellement à vos oreilles ? Vous avez grossi votre trésor des quatre mille Ecus qu’il a gagnez à la sueur de son corps, & en se privant du nécessaire, pour laisser du pain à la triste Famille. Votre Réputation de Probité lui a fait commettre l’imprudence de se confier à vous, & vous l’avez volé à plus petit bruit qu’un voleur de grand Chemin.

Cependant, Aurophile, vous avez l’air content, & si vous êtes indigné, [12] c’est des pleurs des déplorables Héritiers de Criton. Vous trouvez-vous dans une Assemblée d’honnêtes Gens, vous êtes le premier à y vanter la Providence, & à déclamer contre la Passion qui vous tiranise & que vous chérissez. Comment caractériser une telle Conduite, Aurophile, n’est-ce pas se moquer des Hommes & jouer la Divinité ?

Mais ne nous arêtons pas à ce seul éfèt de votre Amour pour les Richesses. Pénétrons tant soit peu davantage dans le secrète de votre Cœur. Je ne vois rien ni de plus impie, ni de plus brutal que votre procédé ; car par quel motif aimez-vous les richesses avec tant d’excès ? Vous auriez honte de l’avouër ; mais le débordement de votre Conduite en dit assez. Vous ne vous servez de ces prodigieux monceaux d’Or, amassez par des crimes, qu’à en commettre d’autres encore plus énormes ?

La jeune Clorinde que vous avez acheté de son infame Mére argent comtant, & que votre brutale Passion a plongé dans le crime, qu’est-[13] elle devenuë, depuis qu’inconstant en toutes choses, excepté dans l’amour du crime, vous l’avez abandonnée ? La Mort tragique, où ses desordres l’ont enfin conduite, peut-elle être imputée à d’autres qu’à celui qui le premier a corompu sa Vertu ? A Dieu ne plaise que j’entreprenne de faire ici une odieuse Liste de toute celle que vous entretenez depuis si long tems dans le déréglement !

Sur qui rejaillissent les larmes de cette Veuve afligée. Son Epoux Diocles, moins puissant que vous, avoit une maison qui bornoit la vûë de votre Palais. Diocles ne veut pas vous vendre sa maison ; Son refus lui atire un procès de votre part ; Vous le faites mettre en prison, vous l’y faites périr de chagrin & de miséres ; Vos Ducats vous assurent le gain de votre injuste Procès ; vos Avocats surprennent, par les détours de leurs funestes chicanes, un Juge équitable : La Maison vous est ajugée. Vous vous félicitez, Aurophile, & vous promenez avec plaisir votre vûë au long & au large ; mais lors qu’elle passe sur les masures de la Maison de Diocles, son spectre [14] ne s’y présente-t-il pas à vos yeux ; pour vous reprocher votre injustice, vôtre inhumanité, votre éfronterie ?

Voila l’usage que vous faites de vos richesses : au moins en voila-t-il un foible craïon. Je ne parle ni de votre luxe, ni de la superfluïté de votre Table, ni de votre molesse, ni de tant d’autres choses qui passent tout au plus pour pécadille parmi les gens de votre trempe. Mais c’en est assez, arêtons-nous ici.

Dites-moi, Aurophile, comment accordez-vous cès Horreurs de votre Conduite avec l’idée d’un Dieu juste & vengeur. Vous invectivez avec tant de chaleur contre cès Athées insensez, qui osent s’inscrire en faux contre tous les Articles de votre Foi. Mais cès Athées font-ils à la Divinité une injure aussi atroce en la niant, que vous qui la croïez & qui vous moquez d’elle ? Car peut-on parler autrement de toutes vos actions, & sont-elles susceptibles d’une interprétation plus favorable ? Agissez par principes, Aurophile. Vous êtes Homme, & vous êtes Chrêtien ; réglez toute votre Conduite sur les obligations atachées à ces deux qualitez : [15] mais sur tout conformez-là à l’idée d’un Dieu juste, d’un Dieu vengeur. ◀Fremdportrait ◀Ebene 3

Mais Aurophile est-il le seul de son espéce ? Combien y en a-t-il de ceux qui lisent ce que je lui adresse, qui seroient en droit de se l’apliquer s’ils agissoient de bonne foi avec eux-mêmes. Mais où est l’homme qui ne se fasse volontiers illusion, sur-tout, sur ce sujet-ci ? En éfèt, se trouve-t-il rien de plus atraïant que les richesses ? Car qui dit un homme riche, dit tout aujourd’hui. Je ne raporterai pas un Proverbe vulgaire qui est dans la bouche de tous ceux qui savent la Langue de ce Païs. Je me contenterai de dire, qu’on se fait une idée des Richesses qui leur est si avantageuse, qu’il sufit de les posséder pour posséder avec elles, dans l’esprit des autres, toutes les plus rares qualitez.

L’Argent, l’Argent, dit-on, sans lui tout est stérile,

La Vertu, sans l’Argent, n’est qu’un meuble inutile ;
L’Argent en honnête Homme érige un sélérat,
L’argent seul au Palais peut faire un Magistrat.
Qu’importe qu’en tous lieux on me traite d’infame,
Dit ce Fourbe sans foi, sans honneur & sans ame ;
Dans mon Cofre tout plein de rares qualitez
J’ai cent mille vertus en Louïs bien comtez ;

Est-il quelque Talent que l’Argent ne me donne ?

[16] Ebene 3► Fremdportrait► Le jeune Vorilde, Cadet de Famille, fréquente les Assemblées, & il y est méprisé ; il n’est pas en état d’y faire ce qu’on apelle figure. Un Oncle puissamment riche meurt & le fait son Héritier. Vorilde paroît dans les mêmes Assemblées. On y louë sa profonde capacité, la sublimité de son Esprit, ses maniéres agréables & polies, sa conversation spirituelle ; en un mot, Vorilde ne dit pas un mot, ne fait pas un pas qui ne lui atire mille louanges. Quelle Métamorphose ! Et qu’en peut penser Vorilde ? ne lui vient-il point dans la pensée, ou qu’il n’est pas lui-même, ou que ses Admirateurs sont tombez dans le délire ? ◀Fremdportrait ◀Ebene 3

Que d’extravagances banies de la Société, si les hommes jugeoient plus sainement des choses, & ne les estimoient que ce qu’elles valent ; s’ils consultoient leur Raison & non leurs Passions : Enfin, s’il n’y avoit pas des Richesses qui missent entre les hommes une si éfroïable disproportion. ◀Ebene 2

A la Haye,

Chez Henri Scheurleer, sur le

Cingel, près de la Cour, à l’Enseigne d’Erasme : 1714. ◀Ebene 1