Zitiervorschlag: Anonym [Eliza Haywood] (Hrsg.): "Livre Seizieme.", in: La Spectatrice. Ouvrage traduit de l'anglois, Vol.3\004 (1750 [1749-1751]), S. 253-338, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3744 [aufgerufen am: ].


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Livre Seizieme.

Ebene 2► Metatextualität► Après la petite Course que nous avons faite à la Campagne, nous nous proposions de présenter à nos Lecteurs quelques Observations que nous aurions pû faire sur cette triste Saison ; mais quelques Lettres contenues dans un Paquet, dont notre dernier Discours fait Mention, nous paroissent être d’une Utilité trop générale pour être renvoyées en Faveur de toute autre Spéculation, qui tendroit moins directement à rectifier ces Erreurs, qui rendent ceux, qui devroient vivre le plus à leur aîse dans une Condition privée, malheureux en eux-mêmes, & incommodes à tous ceux qui les environnent.

Ainsi comme des Ouvertures de ce genre contribuent à ce qui est le But principal de ces Essais, nos Correspondans peuvent compter que chaque fois que nous en recevrons de semblables, nous les ferons paroître, avant ce que nous avions résolu de publier.

La première Lettre que nous insére-[254]rons ici, roule sur un de ces Sujets dont on parle le plus dans le Monde, & qui occasionne les plus grandes divisions dans les Familles. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Aux ingénieux Auteurs de la Spectatrice Mesdames,

« Metatextualität► Dès que votre Ouvrage commença à paroître, on s’apperçut aisément qu’il étoit destiné à corriger tous les défauts naturels, ou acquis, & particuliérement ceux qui troublent l’Union de la Société ; c’est pourquoi j’attendois avec impatience chaque nouveau Discours, qui sortoit de votre Plume, dans l’Espérance qu’il attaqueroit la Conduite cruelle & peu généreuse de quelques Personnes de notre Sexe, lorsqu’elles sont devenues belles Mères. ◀Metatextualität

Il n’y a rien, à mon avis, qui s’accorde moins avec l’Affection qu’une Femme prétend avoir pour son Epoux, que de donner à ses Enfans toutes les marques possibles d’Aversion. Cependant c’est une chose si commune que nous trouverons à peine un seul En-[255]fant, dont le Pere a couru le risque d’un Second Mariage, qui n’ait sujet de se plaindre d’une triste Altération dans son Sort ; quoique même la Personne qui occupe la Place de celle qui l’a mis au Monde, soit douée de toutes les Qualités qui peuvent justifier aux Yeux du Public le Choix qu’on en a fait.

Ce doit-être certainement, ou une Envie basse contre la défunte, ou une Défiance ridicule de ceux qui lui survivent, qui porte une Femme à regarder de mauvais Oeuil les marques de Tendresse que son Epoux donne à des Enfans du prémier Lit ; & je suis surprise qu’un Homme, qui remarquera ces Dispositions dans sa Femme, puisse compter sur la Sincérité de son Affection, ou se persuader qu’elle s’acquitte jamais de son Devoir à l’égard de ceux qu’il a confiés à ses Soins.

C’est pourquoi je m’étonne qu’il y ait une Femme assez peu Politique pour montrer son mauvais Naturel à cet égard, puisque, si son Epoux à quelque Tendresse pour ceux qui lui doivent le jour, il ne peut qu’être très offensé de ce Procédé, si jamais on [256] peut excuser la Dissimulation, c’est assurément dans une Circonstance de cette Nature. De bonnes Manières, quoiqu’elles ne partiroient pas du Cœur, mettroient à leur aîse ceux qui en seroient l’Objet.

Quoi de plus fâcheux pour une jeune Personne accoûtumée à la Tendresse & arrivée à un Age suffisant pour en connoître le Prix, que de se voir soumise tout à coup aux Brusqueries & à la mauvaise Humeur de celle, qui étoit étrangère dans sa Famille, jusques à ce que le Mariage l’ait mise à Tête de la Maison ! Un Fils à bien moins à craindre, parce que son Education l’éloigne du Logis, & l’expose moins aux Insultes d’une belle Mère. Cependant il souffre souvent à bien des égards par ses Insinuations & le mauvais Tour qu’elle sçait dondonner <sic> à ses Actions les plus innocentes ; mais une pauvre Fille, qui est continuellement sous les Yeux d’une Personne revêtue d’une Autorité absolue à son égard, resolue à n’approuver rien de ce qu’elle fait, & qui se plaît à la trouver en faute, est dans un état vraiment misérable. Manque [257] d’un Encouragement convenable, elle ne fait pas tous les Progrès qui lui seroient possibles dans les choses qu’on lui permet d’apprendre, & alors on l’accuse de Stupidité, & sous ce Prétexte on lui refuse souvent tout autre Moyen de s’instruire.

A l’égard de sa Parure, il est sûr que non seulement elle ne sera pas mise convenablement, mais encore qu’on l’habillera de l’Etoffe la moins durable, afin que l’artificieuse belle-Mère ait une Occasion de l’accuser de Négligence, & de manquer de Mênage.

Il est impossible de raconter en détail les différens Stratagêmes, dont on se sert pour le Malheur d’une Jeune Personne. D’abord, on la réprésente comme indigne de toute Attention, & il y a dix contre un qu’elle le deviendra ensuite réellement, parce que les mauvais Traitemens ne manqueront pas de pervertir son naturel.

C’est un fait, Mesdames, que vous devez avoir observé très souvent, quoique vous n’ayez pas encore jugé à propos d’en faire Mention. Cependant c’est un si grand Mal dans une [258] Condition privée & il est suivi quelques fois de Conséquences si tristes, qu’il mérite à tous égards votre Considération.

Combien de jeunes Dames, uniquement pour se délivrer de l’Arrogance & de la dureté de leurs belles-Mères, se sont jettées entre les Bras d’Hommes, qu’elles auroient méprisés sans cette Circonstance, & ensuite s’appercevant qu’elles n’avoient fait que changer de Tyran, ont eû recours, pour rompre leurs chaînes, aux mesures les plus insoûtenables, ou ont péri de Langueur sous le Poids de leur Infortuné !

D’autres, qui avoient plus de Courage & de Résolution, ou peut-être qui ont été assés heureuses pour que Personne n’ait offert de les délivrer pour les reduire sous un pire Esclavage, ne se sont pas crues obligées à supporter aucune Insulte d’une Personne, qu’une aveugle Partialité, avoit mise au-dessus d’elles. Celles-ci, en rendant Affront pour Affront, & combattant une Autorité qui leur étoit odieuse, ont armé de piquantes Invectives, les Langues de toute la Paren-[259]té, au moins du côté de la belle-Mère. La Famille s’est divisée, tout est allé en Confusion, la Maison est devenue une seconde Babel.

Ebene 4► Allgemeine Erzählung► J’ai été Témoin oculaire d’un fait de cette Nature. J’étois allé passer la belle Saison chez un Gentilhomme, dont la Famille, jusques à son second Mariage, n’étoit que Concorde & Harmonie. Mais l’Aversion que son Epouse conçut d’abord contre ses Enfans, en fit bientôt une Scène de Trouble & de Désordre, parce que ceux-ci déjà passablement grands, ne manquoient pas de rendre en Nature à leur belle-Mère, chaque mauvais Traitement qu’elle leur faisoit. Le Père, à qui elle en porta ses Plaintes, en fut très irrité, & fit à ses Enfans une vive Censure, ce qui ne satisfaisant pas l’Orgueil de sa nouvelle Epouse, elle convertit ses Caresses précédentes en Réproches, qui tomboient autant sur lui que sur le reste de sa Famille. Les jeunes Gens avoient gâgné l’Affection de tous les Voisins, qui ne manquèrent pas de lui représenter l’Injustice de leur belle-Mère. Quelqu’aveuglé qu’il fût par sa Passion, il [260] commença enfin à se laisser convaincre, & il auroit bien voulu employer l’Autorité d’Epoux pour la ramener à la Raison. Mais il s’apperçut bientôt qu’elle étoit trop bien accoûtumée à commander, pour se resoudre si aisément à obéïr. Elle devint une espéce de Furie, se plaignit hautement à ses Parens, qui entrèrent avec Ardeur dans son Ressentiment, ce qui occasionna tant de Querelles entr’eux, que toutes les Personnes désintéressées, & qui aimoient la Paix, évitoient cette Maison. Pour moi je la quittai beaucoup plûtôt que je ne m’étois proposé, dès que je vis qu’on ne pouvoit pas être civil à un parti sans encourir le Ressentiment de l’autre, me voyant même exposée à des marques d’Indignation, que je n’étois point obligée de supporter.

J’ai reçu dès lors les plus tristes Nouvelles de cet Endroit. Le Fils Aîné, a qui sa grand-Mère avoit laissé un petit Bien, indépendant de son Père, s’y est retiré, & ayant fait de mauvaises Connoissances, il s’est laissé engager à épouser une Fille fort au-dessous de lui, & qui n’avoit rien [261] moins qu’une bonne Réputation. Le Second, autant incapable que son Frère de supporter des Guerres perpétuelles au Logis, est venu à Londres, où on l’a persuadé d’aller joindre l’Armée ; & il a périt avec quantité de braves Gens à la fatale Bataille de Fontenoy. Une des Filles s’est jettée dans les Bras d’un Comédien de Campagne ; une autre s’est mariée à un Homme sans Bien & incapable d’en acquérir ; & la troisième, qui avoit plus de Penchant au Plaisir, s’est rendue si souvent, pour se délasser des Persécutions Domestiques, dans une Assemblée publique à une Ville Voisine, qu’elle s’est laissée séduire par un jeune Seigneur, au point de quitter la Campagne, pour le suivre à Londres, où elle est bientôt devenue enceinte, & a été abandonnée par son Amant. Dans cette terrible Situation, tremblante, & n’ôsant plus avoir recours à son Père, ou à ses Parens, elle est entrée pour subsister dans une de ces Maisons, où on trafique de la Beauté, & où on l’a louée à celui qui a offert le plus haut Prix.

Tant de Malheurs arrivés coup sur [262] coup dans cette Famille, ont présque mis au Tombeau cet infortuné Père, d’autant plus que sa Femme en rejette toute la Faute sur sa trop grande Douceur envers ses Enfans. Mais il est à présent parfaitement convaincu que leur mauvaise Conduite est totalement due à la Cruauté de leur belle-Mère, qui les a obligées à fuir de sa Maison. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 4

Mes chéres Dames, ayez la Bonté d’insérer ceci dans le premier Discours, que vous publierez. Je suis persuadée que vous ne connoissez que trop d’Exemples de la même Nature. Je pense donc que vous rendrez un grand Service au Public, si vous en citez quelques-uns pour confirmer la Vérité de celui-ci, en mettant dans la plus grand plus <sic> jour les funestes Suites des mauvais Procédés d’une belle-Mère à l’égard des Enfans de son Epoux.

Je vous assûre que, si j’ai pris la Liberté de vous adresser cette Lettre, c’est uniquement parce que je voudrois conserver la Paix & le bon Ordre dans les Familles ; & je ne doute pas que le même Désir ne vous engage à prendre la Plume pour défendre de malheureux Orphelins contre [263] la Cruauté d’une Marâtre. C’est dans cette Assûrance que je finis, en vous assûrant de l’entier dévouement &c. »

Mesdames,

Votre très humble &
Obéïssant Serviteur.

Philenie

Hay Market ce 16.

Juin 1745.

P.S. « Mesdames, ce qui augmente encore la Cruauté de ce mauvais Traitement, c’est lorsqu’on l’exerce sur des Enfans incapables de se défendre ; ainsi une Marâtre mériteroit d’être exposée publiquement & d’être évitée comme un Serpent dangereux par toutes les Personnes de son Sexe, qui pensent différemment, jusques à ce que la Honte l’engageât à changer de Conduite. Mais je me flatte que vous n’oublierez point de toucher ce sujet ; il y auroit donc de la Folie à anticiper sur ce que vous exprimerez beaucoup mieux que moi ; Adieu donc encore une fois, mes bonnes Da-[264]mes, excusez cette Addition, & me croyez toûjours Sincérement. »

Votre, &c. &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► Il est impossible d’avoir conversé, ou même d’avoir vêcu dans le Monde, sans connoître la vérité de ce que Philénie avance ; & chacun doit convenir avec elle, qu’il n’y a point de Situations plus fâcheuses, que celle dont elle fait une Description si Pathétique. Chacun connoît la Barbarie des belles-Mères, & il n’y a point de Cruauté plus universellement condamnée, ou plus détestable certainement devant Dieu, que celle que nous voyons si souvent pratiquée contre de pauvres Enfans, par des Femmes, qui devroient les chérir & les protéger.

Cependant nous ne devons pas porter le même Jugement de toutes les belles-Mères, ni nous laisser entraîner par le Préjugé seul du Nom sans Examen ultérieur. Je suis sûre qu’une Femme sensée & vertueuse à d’autres égards ne peut pas manquer à celui-ci. Je ne dis pas qu’elle sentira autant d’Affection pour les Enfans de son Mari d’un premier Lit, que s’ils étoient les siens propres ; mais [265] si elle a pour eux moins de Tendresse, elle y suppléera par ses Attentions. N’ignorant pas leurs Appréhensions à ce sujet, & combien elle va être examinée, elle employera toute son Industrice <sic> à écarter leurs Craintes & leurs Soupçons, & se conduira de telle manière que ni eux, ni le Monde, ne trouveront aucune différence entre la Mère naturelle, & la belle-Mère.

Sa Prudence & son bon Naturel la meneront jusques-là, & si elle a une Tendresse extraordinaire, ce que nous appellons de l’Amour pour son Epoux, elle aura encore de meilleures Manières à l’égard de ses Enfans. Il suffit que ce soit la Volonté de son Epoux, pour qu’elle les chérisse autant que s’ils lui appartenoient. Elle aura pour eux toute la Tendresse & les Attentions d’une Mère, & fera par Inclination ce qu’elle est obligée de faire par Devoir.

Qu’un Père doit se trouver heureux de trouver cette Affection pour ses Enfans dans la Femme, dont il a fait choix ! Des exemples de cette Nature se rencontrent rarement, & l’Epoux, comme les Enfans doivent être contens, lorsqu’une belle-Mère se conduit en tout [266] comme une véritable Mère, sans s’informer trop exactement de ce qu’elle a réellement dans le Cœur.

Mais ce qui détruit très souvent l’Union des Personnes alliées de cette Manière, c’est que les Enfans ne sont que trop enclins à soupçonner la Sincérité de leur belle-Mère ; & que cette malheureuse Délicatesse augmentée par la folle Pitié de leurs Amis, leur fait recevoir avec Froideur toutes les marques qu’elle leur donne de son Affection. Il est naturel qu’elle n’en soit pas satisfaite, & s’ils l’accusent en eux-mêmes d’Hypocrysie, elle leur reproche leur Ingratitude. Un Mécontentement reciproque croît des deux côtés, & se montre enfin par des Paroles piquantes, ou des Railleries. Celles-ci répétées souvent, deviennent de jour en jour plus aigres, jusques à ce qu’elles se terminent en une Querelle ouverte & avérée, qui met toute la Famille en Confusion.

Le Préjugé & la Prévention donnent un mauvais Sens à tout, & tandis qu’ils subsistent, il est impossible que les meilleures Actions soient bien reçues. Je pense donc que, si nous examinons attentivement la plûpart de ces Dissensions [267] domestiques, nous trouverons qu’elles n’ont présque pas d’autre Source.

Les Enfans à la première Nouvelle que leur Père va se remarier, penchent à haïr la Personne qu’il destine pour sa Femme ; ils parcourent en eux-mêmes tous les Désavantages possibles, qu’elle peut leur occasionner, & se persuadent ensuite que ce qu’ils imaginent de pire, leur arrive certainement.

Leur belle-Mère de son côté, persuadée qu’il leur est naturel de voir avec Chagrin le Pouvoir qu’elle a acquis sur eux, s’assûre qu’ils en sont réellement mécontens, regarde comme contraint tout le Respect qu’ils lui témoignent, & le reçoit souvent d’un Air haut & chagrin, ou avec une Indifférence qui leur découvre ce qui se passe dans son Ame ; les deux Partis ainsi préparés à se haïr, ne se joignent pas plûtôt que la Flamme paroît au déhors. Mr. Garth, Auteur de quelques Poësies, l’a très bien remarqué. Zitat/Motto► Les Divisions semblables à des petits Ruisseaux sont à peine visibles dans leurs Commencemens, mais grossissent dans leur Cours. Ainsi des Lignes qui s’écartent de la Parallele, plus elles avancent, plus elles s’éloignent l’une de l’autre. ◀Zitat/Motto

[268] Enfin des Unions de cette Nature ne seront jamais heureuses, à moins que toutes les Parties intéressées, n’ayent plus de bon Sens & de bon Naturel, qu’on n’en trouve ordinairement ; car si l’une est querelleuse, l’autre en souffrira infailliblement, & la Discorde se repandra de plus en plus dans la Famille.

Pour cette Raison, je dois l’avouer, je ne pourrois jamais approuver un second Mariage, lorsqu’il y a des Enfans du premier Lit, & je ne crois pas qu’aucun Prétexte de ceux qu’on allègue ordinairement dans ce Cas, soit suffisant pour contre-balancer la Perte présque sûre du Repos, ou, comme il arrive trop souvent, de la Fortune & de la Réputation de ceux, qui passent à des secondes Noces.

Mais tous les Inconveniens, dont on a parlé plus haut, sont infiniment plus grands, lorsque la belle-Mère met au Monde une nouvelle Famille, qui reclame également les Soins & la Tendresse du Père. Tous les Parens de la première & de la seconde Femme, s’intéressent alors en Faveur de ceux de leur propre Sang, & sont jaloux de ce qu’il fait pour les autres. En vain tâchera-t-il de se [269] conduire avec Egalité, il n’en sera pas moins accusé de Partialité par les uns & les autres ; d’ailleurs le Public regardera toûjours les Enfans de la défunte, comme des Objets de Compassion, & condamnera comme autant d’Actes d’Injustice, chaque Bonté qu’il témoigne à ses Enfans du second Lit.

La pauvre Dame, coupable, ou non capable, sera encore traitée avec plus de Sévérité. On la chargera de tout ce que la Calomnie peut inventer, & elle essuyera tant d’amertumes, qui aigriront son Naturel, que si elle étoit bonne auparavant, elle pourra très bien devenir avec le tems ce qu’on lui reproche. Aussi j’ai toûjours été très surprise, de voir des Femmes assez courageuses pour hazarder de devenir Mères le premier Jour de leur Mariage. On ne viendroit jamais à bout de raconter les différens Obstacles à leur Bonheur dans cette Situation, & si elles ont la bonne Fortune de les surmonter, on doit s’en souvenir comme d’un Prodige. Je dis la bonne Fortune, car je crois qu’on peut prouver aisément par l’Observation journalière, que la Conduite la plus obligeante, la plus affable, & la plus désintéressée qu’elles puissent te-[270]nir, n’aura pas la Récompense qui lui est due, soit de la part de la Famille à laquelle elle s’allie, soit dans l’Esprit du Public.

Je serois cependant fâchée qu’on expliquât ce que j’ai dit, comme si j’avois dessein de défendre ces belles-Mères, qui par leur Conduite peu généreuse à l’égard de ceux qui sont confiés à leurs Soins, attirent une Haîne universelle sur toutes les Femmes, qui se trouvent dans les mêmes Circonstances.

Au-contraire, je pense avec Philenie qu’elles méritent la plus sévère Censure ; qu’il n’y a point de Crime, sans excepter ceux que les Loix défendent sous les plus rigoureuses Peines, qui puissent rendre la Personne coupable plus odieuse devant Dieu, & devant les Hommes, sur tout quand on le pratique contre des Enfans incapables se de défendre. Ceux qui sont assez avancés en Age pour sentir combien une belle-Mère est peu en droit de les maltraiter, ne manqueront pas, comme il est Naturel, de se défendre & de rendre Insulte pour Insulte ; mais pour ces chers petits Innocens, dont les simples Sourires devroient changer la Fureur en Compassion, & qui n’ont que [271] leurs Cris pour faire connoître leurs Besoins, quand, dis-je, ils sont maltraités par la Personne qui partage le Lit de leur Père, il n’y a point de Termes qui puissent peindre l’Enormité de cette Action.

Je sçais trop bien qu’il y a des belles-Mères de ce Caractére, & qu’il seroit même fort inutile de leur addresser aucun Avis. Celles qui ne sont sensibles, ni aux Devoirs de leur Etat, ni à ce que la Religion ou même la Morale la plus commune, exige d’elles, & qui sont destituées de cette Douceur & de cette Commisération si naturelles au Sexe Féminin, ne se laisseront jamais toucher par toutes les Exhortations qu’on pourroit employer.

Mais toute condamnable que soit une Femme, lorsqu’elle traite mal les Enfans de celle qui l’a précédée, je pense que celle qui expose ses propres Enfans au même traitement de la part d’une autre Homme, l’est encore davantage. Il y a, suivant moi, quelque chose de choquant & de dénaturé de sacrifier à une seconde Passion les Gages d’une première Tendresse ; je suis surprise qu’une Femme ayant des Enfans [272] du moins qui ne soient pas établis, & qui ne soient pas à l’abri de l’Injustice d’un beau Père, puisse jamais penser à les assujettir de cette manière.

Chacun sçait que la Femme n’est que la seconde dans la Famille ; l’Epoux en est le Chef absolu, peut agir en tout comme il lui plait, & quoique ce soit un très grand Malheur pour des Enfans encore jeunes & incapables de prendre Soin d’eux-mêmes, que de perdre l’un ou l’autre de leurs Parens, cependant le Danger est encore plus grand sous un beau-Père, que sous une belle-Mère. La Raison en est naturelle, l’un peut faire de lui-même, ce que l’autre ne peut exécuter que par son Crédit sur son Epoux.

Je sçais fort bien, que mes Lecteurs des deux Sexes, qui ayant des Enfans d’un premier Mariage, ont passé à de secondes Noces, trouveront que j’en agis trop sévérement avec eux. Le Miroir qui nous réprésente nos Défauts, nous plait rarement ; mais si ces Réflexions peuvent être assés efficaces pour rappeller une seule Personne à son Devoir paternel, la Spectatrice s’estimera suffisamment justifiée d’avoir fait quelque Pei-[273]ne à ceux qui sentent eux-mêmes combien ils sont dignes de Censure.

Il y auroit trop de Malignité à juger qu’un Père, ou une Mère, qui passe à un second Mariage, prévoient toutes les fâcheuses Conséquences d’une telle Démarche. C’est souvent tout le contraire ; on les persuade (*1 ) qu’en quittant le Veuvage, ils rendront un plus grand Service à leurs Enfans, que s’ils y restoient.

Autant de Raisons peuvent leur faire espérer un Changement favorable dans leur Condition, qu’il y a de Situations & de Caractères différens dans le Monde ; c’est pourquoi on peut hazarder de dire que toutes les Personnes qui se remarient, lorsqu’elles ont des Enfans du premier Lit, ne sont pas également condamnables.

La plus grande Prudence ne suffit pas toûjours pour nous empêcher d’être séduits par les Illusions, qui se jouent devant nos Yeux, & nous cachent la Vûe du Sentier que nous devons prendre. Car quoique Zitat/Motto► suivant Cowley, notre propre Sagesse fasse notre Etat, & que nos Fautes ou nos [274] Vertus décident de notre Sort, ◀Zitat/Motto il y a cependant des Fautes que nous ne sommes pas les Maîtres d’éviter. Il semble que nous soyons entraînés par une Force irrésistible à des Excès qui nous étonneroient, si nous en voyons les autres coupables ; aussi n’appercevons-nous pas notre Egarement, jusques à ce que nous en sentions la Peine.

Cependant un Père, ou une Mère vraiment tendres seront continuellement en garde contre toute Pensée d’un second Mariage ; ils repousseront toutes les Ouvertures qu’on pourra leur faire à ce sujet ; seront sourds à tous les Avantages imaginaires, qu’on viendra leur offrir ; fermeront les Yeux aux Appas de la Naissance, de la Beauté, de l’Esprit, de la Fortune, & placeront leur seule Félicité & leur Gloire a être constants au Souvenir de leur premier Amour, & aux chers Gages qui leur en restent.

Si quelqu’un se mettoit dans l’Esprit de combattre ce que j’avance en produisant quelques Exemples de seconds Mariages, qui ont été heureux, quoiqu’il y eût des Enfans du premier Lit, je me contenterois de repliquer : qu’il ne suit pas de ce qu’une chose est possible, qu’el-[275]le soit probable. Ce seroit, à mon avis, une haute Folie de se flatter d’être heureux uniquement, parce qu’il n’est pas impossible qu’on le soit ; c’est une Opinion enracinée chez moi & dans laquelle je me suis confirmée par mes Observations de plusieurs Années, que de tous les Etats celui-ci est le plus sujet au Désordre & à la Confusion. Un de nos Poëtes dit, Zitat/Motto► Qu’on a vû moins de véritables Amis sur la Terre, que de Rois. Et je pourrois hazarder de soûtenir qu’il a paru moins de seconds Mariages heureux, dans ce cas, que de Comètes dans le Ciel ! ◀Zitat/Motto ◀Metatextualität

Metatextualität► Mais je vais quitter maintenant ce sujet, (quelques Personnes trouveront peut-être que je m’y suis trop arrêté), & je vais communiquer au Public une Lettre, de laquelle je retrancherai un seul Paragraphe ; l’Auteur aura la Bonté d’excuser cette Liberté. Je craignois qu’on ne l’appliquât à une Dame, qui a tant d’autres bonnes Qualités qu’on peut fort bien lui passer une légère Faute, sur-tout puisqu’elle ne fait en cela de tort qu’à elle-même. ◀Metatextualität

[276] Ebene 3► Brief/Leserbrief► A la Spectatrice.
Madame,

« Vous avez dit dans un de vos Discours précédens, si j’ai bonne Mémoire, qu’il étoit plus aisé de reformer les Vices que les Folies du Siécle ; & on ne peut rien dire de plus juste, parce que nous faisons trop peu de cas de ce que le Public peut dire de nous, pour abandonner un Objet dont la Poursuite nous plaît, sur-tout lorsque nous ne voyons point de Crime dans cette Conduite.

Toutes les Affectations possibles dans notre Parure, noter Discours & notre genre de Vie ne monteront jamais à un Crime, ainsi tandis que nous nous imaginerons qu’elles nous conviennent, on nous persuadera très difficilement de les abandonner.

Si nous avons assez de bon Sens, pour voir que ce qu’on nous reproche est en lui-même un foible, il nous paroîtra toûjours un agréable foible ; nous croirons qu’il donne plus de Lustre à nos Perfections réelles, & qu’il [277] nous attire plus d’égards dans les Compagnies, ce qui est une Ambition dont peu de Personnes sont exemptes.

Cependant quoique nous puissions regarder comme innocentes les Affectations de tout genre, il y en a qui nous conduiront insensiblement dans le Vice, si nous les favorisons. Je pourrois en alléguer plusieurs Exemples, mais je me borne à un seul, vous laissant la Liberté de vous étendre sur les autres, ce que vous ferez mieux que Personne.

Ebene 4► Je vois toûjours avec un très grand Chagrin, qu’une aimable Dame gâte les plus beaux Traits que la Nature ait formés en donnant à sa Bouche mille désagréables Contorsions, & par des Roulemens d’Yeux qui la font paroître comme si elle loûchoit, dans l’Idée qu’elle leur donne de nouvelles Graces ; ou bien une autre Dame dont la Voix n’est naturellement que Douceur & Harmonie, disposer ses Lèvres de façon à ne pouvoir plus articuler ce qu’elle dit, & à faire de la Peine à ceux qui l’écoutent. Je plains la belle Idiote qui tort des Membres bien [278] tournés, & semble vouloir imiter les antiques Postures du Bouffon & du Charlatan. Je regarde avec la même Compassion, cette Beauté Masculine qui veut nous charmer avec la Démarche d’un haut Allemand ; ou cette Délicate, qui semblable aux Armoiries d’un Homme de Qualité, ne paroit jamais sans ses deux Supports. Je rougis d’entendre un Soldat se vanter de Blessures qu’il n’a jamais reçues, & condamner la mauvaise Conduite d’une Campagne, sans en avoir jamais vû une seule. Je suis hors de l’Eglise, dès que j’apperçois un Prédicateur qui tâche d’édifier l’Assemblée plûtôt en élévant les Mains & les Yeux, que par la Doctrine qu’il prêche. Je suis malade à l’Audience, quand je vois un Plaideur à la Barre, plus occupé à ajuster son Rabat ou la Frisure de sa Perruque, que de la Cause de son Client ; & je suis sur le point de renoncer à la Médecine, quand je vois un Médecin, au-lieu d’examiner l’état de son Patient, lui faire une longue Harangue, touchant les Opinions de Gallien & d’Hippocrate.

Mais ce sont des petites Vanités, [279] qui ne manqueront pas, un Jour ou un autre, d’attirer votre Attention. L’Affectation qui m’a engagé à mettre la main à la Plume, (& je dois vous dire en passant que je ne le fais pas volontiers) est fort différente de celles dont je viens de parler. Elle est d’une Taille gigantésque & semblable aux Personnes du premier Rang ; elle paroît rarement sans un nombreux Cortège d’autres plus petites & moins considérables.

Je veux parler ici de la folle Affectation de paroître aussi différens qu’il est possible de ce que nous sommes réellement, ou en d’autres Mots de sortir de notre propre Sphère, & de jouer un Rolle tout-à-fait opposé à celui pour lequel la Nature nous à préparés.

Peut-être, direz-vous, qu’il n’y a en cela que de l’Orgueil & un Orgueil commun à tous les Hommes, de vouloir passer pour être plus beaux, plus riches, plus sages & plus vertueux, qu’ils ne le sont réellement.

Mais considérez, Madame, que cette Ambition, ou cet Orgueil (donnez lui le Nom qui vous plaira), tout [280] ridicule qu’il puisse être, est infiniment au-dessous de la Folie que j’ai en vûe. Quoique celle-ci engage les Personnes du commun à s’exposer à toute sorte de Risques afin de ressembler à ceux que le Sort à placé au-dessus de leur Sphère, elle porte aussi les Personnes de la première Naissance à renoncer à l’Orgueil de leur Sang & de leurs Dignités, à se dépouiller de toute Marque de Noblesse, & à se former, autant qu’il est possible, sur le Modèle de la plus vile Populace.

Je ne doute pas que vous n’ayez lû un Poëme qui a paru derniérement, & qui est intitulé. Essay sur la Satyre, vous avez pû y remarquer ces lignes. Zitat/Motto► L’Ambitieux Pair, passionné de Gloire, ceint d’une large Ceinture, monte sur le Siége, & faisant claquer son Fouët avec Addresse, il dispute avec Jean lequel est meilleur Cocher. ◀Zitat/Motto

Ceci, Madame, doit vous faire aisément comprendre, ce que j’entends par sortir de sa Sphère, & vous conviendrez aisément qu’il n’y a rien de plus commun aujourd’hui.

J’ai actuellement devant moi un vieux Livre de Voyage. L’Auteur y [281] fait, entr’autres Déscriptions, celle d’une petite Isle de l’Océan Atlantique, appellée l’Isle de Topoy-Turvy (*2 ). Après avoir traité de la Situation, de l’Etendue, du Climât, des Productions de cette Isle, & d’autres choses étrangères à mon Dessein, il parle ainsi de ses Habitans.

Ebene 5► Utopie► Las Natifs de cette Isle sont d’une belle & sanguine Constitution. Les Hommes, pour la plûpart, sont très bien proportionnés, quoiqu’ils passent pour avoir dégénéré de la Force & de la Taille de leurs Ancêtres, parce que les Vices qui se sont repandus depuis quelque tems dans toutes les Conditions, ont fort affoibli l’Espèce entière. Les Femmes y sont parfaitément belles, & si elles ne déguisoient pas leurs Charmes par leur Manière gauche de se mettre & de se conduire, celles qui passent dans cette Isle pour les moins agréables, seroient dans un autre pays de fameuses Beautés. L’un & l’autre Sexe ne peuvent point accuser la Nature de leur avoir refusé les Qualités suffisantes pour ren-[282]dre leur Conversation aussi agréable que leur Personne ; mais ils sont plongés dans une telle Indolence, ou ce qui est encore pire, ont une telle fureur à apprendre ce qui est bien éloigné de cultiver leur Esprit, qu’un Etranger, à son Arrivée au milieu d’eux, est tenté de les prendre pour une nation de Lunatiques. Il n’y a pas jusques à leurs Habillemens & leurs Récréations qui ne les fassent paroître pour Ennemis, non seulement du Sens commun, mais encore de la Nature. Les Hommes affectent une Parure efféminée, & celle des Femmes est tout-à-fait Masculine. Leurs Héros passent trois heures entières à boire lentement de l’Eau chaude avec du Sucre, & leurs Vierges déjeunent de Brandevin. Leur Noblesse se fait un Honneur de mener le Carosse, ou de courir à côté comme des Laquais ; leurs Artisans abandonnent leurs Boutiques pour se faire traîner dans la Ville avec une Magnificence, qui ne leur convient nullement.

A l’égard de leur Religion, ils prétendent adorer un seul Etre suprême, & après lui, (je pourrois dire devant lui) un grand nombre de Divinités [283] Subalternes, telles que le Pouvoir, le Plaisir & la Réputation, persuadés que la première Divinité donne à celles-ci le Pouvoir de distribuer tout ce qu’ils peuvent désirer. Mais quoiqu’ils ayent plusieurs Temples très beaux, & ce qu’ils appellent une Règle établie pour le Culte, ils y assistent si rarement, & ils s’attribuent une si grande Latitude en matière de Foi, que quiconque veut prier, est en liberté de se choisir son Dieu ; ensorte qu’il y a réellement autant de Religions parmi eux, que d’Hommes capables d’en inventer. La principale cause de cette diversité d’Opinions, c’est l’Ambition & l’Avarice des Theodos ou Prêtres, qui bien différens des Ecclésiastiques Européens, se mêlent plus des affaires Temporelles que des Spirituelles, agissant directement, contre la Doctrine qu’ils prêchent, ensorte que les Laïcs ne font présque aucun Cas ni d’eux, ni de leurs Préceptes ; & tandis que cette Conduite de leurs Docteurs donne Naissance à une Infinité de Sectes, elle fournit Occasion à plusieurs Personnes de regarder avec la même Indifférence toutes les Reli-[284]gions & comme pure Ostentation & Fraude de Prêtres ; & qu’il n’y a rien à espérer, où à craindre, après cette Vie.

Par tout où règne une telle Dépravation dans les Principes de la Religion, on ne peut pas s’attendre que la Morale fleurisse. Il semble qu’on ait entièrement banni du milieu de ce Peuple, tout Honneur, toute Gratitude, Bonne-foi, Hospitalité, Charité, & Amour du Bien public. Ils paroissent même avoir renoncé à toute Affection naturelle ; & si quelqu’un est assés hardi pour hazarder de faire revivre ces antiques Vertus, on le regarde comme un Fou, ou un Radoteur, & on le siffle dans toutes les Sociétés, qui se piquent de Politesse.

On parle beaucoup d’Arts & de Sciences dans cette Isle, & réellement on ne fait qu’en parler, car on ne donne point d’Encouragement qu’à ceux qui inventent les Amusemens, les plus Grossiers, ce qui détourne d’Etudes plus utiles ceux qui pensent à leur Intérêt. Peu de Personnes y font Profession de Philosophie, encore employent-ils leurs Tems à des Recherches frivoles, & qui ne sont d’aucu-[285]ne Utilité au Genre Humain. La Poësie y est aussi dans un triste Déclin. Car quoiqu’il y ait des Génies parmi eux, ils sont obligés de cacher leurs Talens pour des Raisons qui se présenteront aisément à mes Lecteurs, quand je viendrai à parler de leur Gouvernement & de leur Politique. ◀Utopie ◀Ebene 5

Ainsi s’exprime mon Auteur, que j’ai cité mot pour mot, afin de montrer qu’il y a eû dans d’autres Tems, d’autres Nations, autant passionnées que nous pour des Extravagances & des Absurdités.

On pencheroit même à s’imaginer que nous avons copié à quelques égards les Mœurs de ce Peuple, sur tout à l’égard du Plaisir qu’ils prennent à paroître ce qui est bien éloigné de leur Caractére.

Fremdportrait► Celui qui voit trotter dans le Parc un jeune Seigneur avec le Bâton & le Bonnet de son Laquais, & mener un jour de Pluye son Carosse à travers la Ville avec toute la Vitesse d’un Fiacre, croira, sans doute, qu’il a pris cette Manie dans l’Isle de Topoy-Turvy. ◀Fremdportrait

Fremdportrait► L’Epouse d’un éminent & riche Ci-[286]toyen ne fait-elle pas belle Figure dans sa propre Maison, où tout montre son Opulence ; & d’un autre côté quelle triste Figure ne fait-elle pas, lorsqu’elle va se produire à la Cour pour être la risée des moindres Personnes qui en dépendent, ou d’une Ricaneuse Fille d’Honneur, dont tout la Bien ne monte peut-être pas à ce qui a été dépensé pour le Festin des Noces de la première ! Il y en a cependant, qui se trouveroient malades, si on ne leur faisoit respirer l’Air de St. James, ou de Leicester-fields, & qui préfèrent les ridicules, ou mieux, les grossiéres Insultes, qu’elles sont sûres d’y essuyer, à l’Amitié & aux Attentions cordiales, que leurs Voisins leur témoignent. ◀Fremdportrait

Quelle Affectation ! quelle Folie ! Toutes les autres Créatures, excepté l’Espèce humaine, ne sont point à leur aise hors de leur propre Element, & évitent plûtôt qu’elles ne recherchent la Société des différens Animaux ; mais les Brutes raisonnables, comme un Poëte les nomme très bien, transportées pour paroître ce qu’elles ne sont pas, imitent, autant qu’il leur est possible, [287] les Regards & les Actions de l’Objet chéri, sans se mettre en peine du Ridicule qu’elles s’attirent.

On pourroit encore citer mille Exemples pour montrer que la folle Affectation de paroître ce que nous ne sommes point, nous fait infailliblement tomber dans mille Vices, que nous n’avions pas prévûs. Nous contracterons les mauvaises Coûtumes des Compagnies que nous fréquentons avec Plaisir, &, qui plus est, ce qui est louable dans Certaines Personnes, seroit très blamable dans d’autres d’u <sic> Condition différente. Il y a des choses purement indifférentes en elles-mêmes, qui deviennent Vertu ou Vice, suivant les Circonstances & le Caractére de la Personne qui les pratique. La bonne Oeconomie & la Frugalité d’un Particulier, est sordide Avarice chez un Prince ; & ce qui est conforme au Rang d’un Seigneur, seroit Ostentation chez un Particulier, & ainsi du reste.

En un mot, il y a toûjours une Affectation Ridicule & suivie de mille Inconveniens, à se conduire d’une manière peu convenable à son Rang [288] & à ce que le Public attend de nous, en revêtant un Caractére qui ne nous appartient pas, soit qu’on tâche de s’élever, ou qu’on s’avilisse.

Mais comme je m’intéresse particuliérement pour la Réputation, l’Intérêt & le Bonheur des Habitans de Londres, puisque ma Famille a été de ce nombre durant plusieurs Générations & que j’en suis moi-même, je voudrois que la Spectatrice, fit tous ses Efforts pour les convaincre qu’il n’y a rien au-delà de Temple-bar (*3 ) qu’ils puissent imiter à leur Avantage.

Exemplum► On a donné à Londres, le nom de seconde Rome ; & nous nous sommes flattés que la Comparaison étoit juste ; mais plaise au Ciel que nous ne lui ressemblions jamais dans son Déclin ; souvenons-nous de quelle Elévation cette fameuse Cité est tombée, dès que le Luxe & l’Orgueil ont avili l’Esprit de ses Habitans, quand leurs Citoyens sont devenus Esclaves de la Pompe & du Pouvoir, sous l’Usurpation des -[289]sars, & que leurs Femmes ont imité les Mœurs de Julie & de Poppée. ◀Exemplum ◀Ebene 4

Il n’y a point de sujet, Madame, plus digne, à mon avis, de votre Attention. Poursuivez le donc avec tout l’Esprit & toute la Rigueur donc vous êtes capables, & secondez le généreux Dessein du Satyriste, que je prens encore la Liberté de citer. Zitat/Motto► Faites sortir du Tombeau les Héros Brétons, ces respectables Ombres, faites luire les anciennes Vertus sur les Vices modernes. Marquez aux Esprits ingénieux leurs belles Actions, jusques à ce que les Fils rougissent de Honte, en voyant ce qu’étoient leurs Pères. ◀Zitat/Motto

C’est certainement un grand Malheur qu’on n’ait pas apperçu & dévoilé dès le Commencement les Vices qui dominent maintenant parmi nous. Plusieurs de nos Enfans, qui sont dès-lors devenus Pères, ont été élevés sous leur règne, & la Coûtume en a fait à présent une seconde Nature. C’est une tâche difficile, & qui demande plus que la Force d’un Hercule, de prétendre venir à bout d’une Reforme ; mais aux Esprits courageux rien ne paroit difficile.

[290] Je me flatte que les bonnes Dispositions qui paroissent inspirer tous les écrits de la Spectatrice, ne lui permettront pas de se taire sur ce sujet ; il est vaste & la Corruption du siécle demande hautement un Réformateur.

C’est pourquoi dans la ferme Espérance non seulement que vous insérerez dans votre Ouvrage ces Pensées détachées, aussitôt qu’il y aura Place, mais encore que vous m’accorderez absolument ce que je vous demande, je demeure avec une parfaite Considération. »

Madame,

Votre constant Lecteur & très
humble Serviteur.

Eumène

Austin Fryars ce 18.

Juin 1745. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► Ceux-là connoissent bien peu la Cité de Londres, qui ne la regardent pas comme la Source de toutes les Commodités du Royaume. Mais ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que ceux qui lui doi-[291]vent leur Fortune présente, ayent assez de Patience pour converser avec ceux qui se plaisent à tourner en ridicule, non seulement ses Mœurs & ses Coûtumes, mais encore ses plus estimables Privilèges.

L’Observation que fait Eumène qu’une simple Affectation peut devenir insensiblement vicieuse, est extrêmement juste. Ebene 3► Fremdportrait► Nous en avons un Exemple remarquable devant nos Yeux, également connu de la Cour & de la Ville, dans une Personne qui étoit l’un des plus aimables Caractères, lorsqu’elle se contentoit des Coûtumes & des Manières qu’elle avoit reçues de son Education, & qu’on lui avoit vû pratiquer plusieurs Années de suite. On ne rappelloit jamais son Nom sans y joindre des Eloges de sa Prudence, de son Affabilité, de sa Charité, ou de quelque autre Vertu, dont elle étoit ornée. Mais comment toutes ces charmantes Qualités ont-elles maintenant disparu pour faire place à d’autres directement opposées ! Comment a-t-on pû lui persuader qu’elle a été si long-tems dans l’Erreur ! Comment a-telle <sic> changé cette Douceur engageante, qui la rendoit si chère à tous ceux qui avoient le Plaisir de la [292] connoître, pour des Manières où l’on ne voit que Hauteur & que Dédain ! Auroit-on pû croire qu’elle auroit jamais sacrifié à son Luxe les Sommes dont elle disposoit autrefois en Actes de Bienveillance & de Charité ; &, ce qui est encore plus précieux, ce Tems autrefois mis à part pour ses Dévotions, en Jeux, Mascarades, & autres Assemblées de la même Nature !

Depuis qu’elle est assidue à la Cour, elle regarde d’un Oeuil de Mépris, ceux qui étoient autrefois ses Concitoyens, se joint avec les Coquettes & les Petits-Maîtres pour se moquer du premier Bourgeois qui paroit sur ce Théatre, & ne voit pas qu’elle est elle-même tournée en ridicule par ceux qu’elle à la Vanité d’imiter.

Ainsi méprisant les autres & méprisée elle-même, devenue un indigne Membre de la Société, elle vit dans l’Eclat & la Magnificence, supportée uniquement pour ses immenses Richesses, par ceux dont l’Exemple l’a pervertie, & qui trouvent le Moyen de partager avec elle son Or, tandis qu’elle se fait un Honneur de leur Compagnie.

Femme infortunée ! je voudrois ce-[293]pendant qu’elle fût le seul Objet de Compassion à cet égard ! Il n’y en a que trop qui marchent sur ses Traces, & qui ordonnent si souvent leurs Carosses pour St. James, qu’il est fort à craindre qu’on ne les voye bientôt réduites à y aller à pied. ◀Fremdportrait ◀Ebene 3

Je ne veux pas dire que toutes les Infortunes des Habitans de la Cité, viennent de leur Passion pour se conformer aux Modes de la Cour ; mais que cette Cause y ait beaucoup de Part, c’est ce qu’on doit avouër.

Cependant tout le Blâme n’en doit pas retomber sur notre Sexe ; je vois que les Hommes sont aussi disposés à abandonner leur Comptoir, & à arpenter l’Antichambre, sous le Déguisement d’une Perruque de Cour, & armés d’une longue Epée, comme les Femmes peuvent être passionnées pour un nouveau Brocard, si une Princesse en porte un de la même Piéce. La Contagion est assez également repandue parmi les deux Sexes, & l’Epoux à peu de chose à reprocher à la Femme, ou la Femme à l’Epoux, si non qu’ils sont coupables au même dégré.

Il y a quelque chose de si amusant dans [294] la Description de l’Isle de Topoy-Turvy, que nous souhaiterions qu’Eumène nous en eût donné un plus long Extrait. Leur Gouvernement, leur Politique, l’Exécution de leurs Loix, leurs Négociations, leurs Traités & leur Conduite dans la Guerre & dans la Paix, doivent montrer autant de Jugement qu’on en voit dans leur Vie privée, & dans l’Elégance de leur Goût rélativement aux choses, dont il a jugé à propos de nous instruire ; la Connoissance de tous ces Faits auroit certainement plû à nos Lecteurs.

Si nous avons omis quelques Lignes de sa Lettre, c’est parce que nous craignons qu’on ne les prît pour des Réflexions personnelles, & qu’elles n’attirassent sur nous une Censure, que nous avons toûjours évitée avec Soin. Nous espérons donc qu’il ne s’offensera pas de cette Liberté, & qu’à la Requête unanime de chaque Membre de notre petite Société, il nous donnera à son loisir un plus long détail de cette Isle & de ce Peuple extraordinaire. ◀Metatextualität

Metatextualität► A l’égard de l’Affectation en général, nous montrerons dans la suite par quelques Exemples, combien toutes les Espéces que nous en connoissons, avilissent [295] & rendent ridicule la Personne qui en est coupable. Le sujet, il faut en convenir, est assez abondant, & la Folie n’est que trop générale pour attirer l’Attention de la Spectatrice. Mais nous sommes obligées de différer une Oeuvre si nécessaire, & de venir à la troisième Lettre de notre Paquet, qui contient les lignes suivantes. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► A la Spectatrice.
Madame
,

« Nous n’attendons de grandes Vertus que des Personnes d’un haut Rang, parce que leur Education & les illustres Modèles de leurs Prédécesseurs, qu’on leur met devant leurs Yeux, ne permettent l’Entrée de leur Esprit qu’à des Idées grandes, nobles & généreuses. Si les Personnes d’une Naissance médiocre, & d’une Education commune se conduisent honnêtement comme le grand nombre, en évitant toute Action énorme, nous croyons que c’est tout ce dont elles sont capables, & nous n’attendons pas davantage de leur part. Et si quelqu’un [296] d’entr’eux fait une Action extraordinaire, nous sommes assés injustes pour la regarder comme un pur effet du hazard, sans lui attribuer aucun Mérite, ou avoir plus d’égard pour lui que nous n’en avions auparavant ; il faut de la Peine pour nous convaincre qu’un Joyau enchassé dans du Métal vil & de bas alloy, ait quelque Valeur intrinsèque.

Cependant qu’il y ait eû des Exemples brillants de Vertus insignes, avant qu’on ait inventé tous ces Titres, qui distinguent un Homme d’un autre, c’est ce qui est démontré parce qu’on conféroit originairement ces Titres comme la Récompense de quelque Vertu exemplaire ; mais je ne mettrai jamais cette Vérité dans tout son Jour, comme Dryden, l’a fait dans son Poëme de Sigismond & de Guiscard, dont je vais transcrire les lignes suivantes, qui sont admirables.

Zitat/Motto► Cherchons-nous les Sources cachées, voulons-nous remonter aux Principes des choses ? Là nous trouverons que l’Homme fut composé d’abord d’une même Matière ; qu’une même Chair paitrie avec le même Sang, servit à former les Hommes de tous [297] les Rangs ; le même Pouvoir suprême vivifia la Matière, & donna à tous les Corps des Ames de la même substance, dispensa également les Facultés de l’Entendement & de la Volonté, les Douceurs de la même Liberté de Choisir le Bien, ou le Mal. Ainsi nés égaux, la Vertu fut la première qui distingua un Homme d’un autre. Il ne prétendoit à aucune Distinction de Naissance, mais celui qui le fit noble, le fit bon. Animé d’un plus grand nombre de Particules Célestes, il prit son Vol en haut pour parvenir à la Réputation, le reste demeura au-dessous & ne fit qu’une Tribu sans Nom. Cette Loi, cet Institut de la Nature est encore dans sa Force, sans être changée, quoique la Coûtume en ait changé le Cours. Celui qui vertueux, quoique pauvre, est seul noble d’Origine Céleste ; c’est à le traiter de Vilain que consiste le Crime ; la véritable Grandeur reside dans l’Ame & ne dépend point du destin. ◀Zitat/Motto

Si les Fils dégénèrent des Vertus de leurs Pères, & que chaque Génération soit plus corrompue, que celle qui l’a précédée, semblable à ces Ruisseaux qui s’affoiblissent plus ils s’éloignent de leur Source ; en-vain nous [298] attendrons d’eux ces Vertus, pour lesquelles on avoit accordé à leurs Pères des Titres honorables.

Mais ce n’est, ni mon Affaire, ni mon Inclination, de vouloir avilir le Mérite de la Noblesse ; j’en veux seulement à la Partialité de n’attribuer de la Vertu qu’à la haute Naissance, & je souhaiterois que le Public la remarquât & la respectât, quand elle se trouve parmi les Personnes du plus bas Ordre.

Metatextualität► Ce qui m’a fait réfléchir à ce sujet, c’est un fait dont j’ai été témoin ; & dont je me flatte que le Reçit fera autant de Plaisir à mes Lecteurs, que j’en eus à le contempler ; c’est pourquoi je hazarderai de vous le communiquer. ◀Metatextualität

Ebene 4► Allgemeine Erzählung► Je suis, Madame, un Homme pacifique, bien éloigné de me plaire aux Détails vrais, ou supposés, que nos Gazettes nous donnent des Batailles, d’Escarmouches, ou de Sièges. Cependant, malgré mon peu d’Inclination pour tout ce qui concerne la Guerre, comme j’appris qu’on devoit tirer un nouveau Détachement de nos Troupes, pour remplacer les Soldats qu’on avoit perdus à Fontenoy, j’eus la [299] Curiosité de voir comment ceux, sur qui tomberoit le Sort, prendroient cette Déstination.

Je me rendis donc, le Jour fixé, environ à cinq heures du matin, dans le Parc de St. James ; j’y trouvai plusieurs Compagnies rangées en Ordre, & des milliers de Personnes qui les regardoient. Les uns attirés comme moi par leur Curiosité, & d’autres par leur Intérêt pour ceux dont on pourroit faire Choix.

Je remarquai parmi ces derniers une jeune Personne, qui ne paroissoit pas au-dessus de seize Ans, & si jolie que, si elle avoit été mise plus à son Avantage que dans son Habit de Campagne, elle n’auroit pas manqué d’attirer les regards de tous ceux qui étoient présens.

Elle s’entretenoit avec deux ou trois Hommes, qui étoient à ses côtés & qui paroissoient aussi être Campagnards. L’Innocence de son Maintien, jointe à l’Inquiétude qu’elle montroit dans son Air & dans ses Gestes, me fit souhaiter de connoître, si c’étoit pour un Frère, ou pour un Amant, qu’elle s’intéressoit si vivement.

[300] Je me glissai donc à travers la Foule, & parvins avec beaucoup de Peine assés prés, pour entendre ce qui se disoit entr’elle & ceux qui l’accompagnoient ; j’appris par-là quelle ne s’intéressoit pas seulement pour un Parent, mais que la Personne qui occasionnoit ses Craintes, lui étoit unie par un lien beaucoup plus cher.

Enfin je sûs bientôt, par ce que je lui entendis dire, & par ce que j’appris ensuite plus amplement, qu’elle étoit mariée depuis environ cinq mois au Fils d’un Fermier de Wilt-shire, qui s’étoit malheureusement enrollé peu après être devenu son Epoux ; que son Père avoit offert considérablement pour le dégager ; mais que l’Officier, à cause de la Taille & de la Vigueur de ce jeune Homme, n’avoit pas voulu lui donner son congé, & que ses Amis trembloient maintenant que ces mêmes Qualités ne le fissent choisir pour le Détachement qu’on devoit envoyer à l’Armée.

Cette pauvre Créature s’exprimoit dans des Termes très pathétiques & d’autant plus touchans qu’ils étoient purement naturels & déstitués de tous [301] les Ornemens du Discours. Elle pleuroit, en s’efforçant de cacher ses Larmes, & tandis qu’elle protéstoit avec un excès de Passion de ne jamais l’abandonner, & de partager tous ses Dangers & toutes ses Fatigues, elle rougissoit d’être entendue par d’autres que ceux, à qui elle faisoit cette Déclaration.

Je dois avouer que je n’eus jamais une Occasion plus favorable de voir la Nature dans sa Perfection, c’est-à-dire, telle qu’elle est sortie des mains du Créateur, comme je pus la contempler dans les débats entre sa Modestie & sa Tendresse.

Je découvris que l’un de ceux à qui elle s’addressoit, étoit son Parent, & l’autre un intime Ami & un Camarade de son Epoux ; & que tous deux avoient accompagné son Père à Londres, pour travailler à la décharge du jeune Soldat ; ce qui n’ayant pas réussi, le bon Vieillard étoit retourné chez lui le Cœur pénétré de Douleur, & ceux-ci étoient restés pour attendre l’Evènement.

On en tira un grand nombre, dont plusieurs paroissoient fâchés de cette [302] Préférence. La folle Pitié & les Murmures de la Populace augmentoient leur Chagrin. Quelques-uns même, à l’ouie des Lamentations de leurs Parens, de leurs Femmes & de leurs Enfans, sembloient oublier qu’ils étoient Hommes.

Enfin les Officiers vinrent à un Rang, où paroissoit un Jeune Homme extraordinairement grand & bienfait ; dès le moment que je jettai les Yeux sur lui, je le pris pour l’Epoux de ma jolie Voisine, & je vis bientôt par l’Embarras qui paroissoit avoir augmenté sur son Air & sur celui des Personnes de sa Compagnie, que je ne m’étois pas trompé dans ma Conjecture. Je tremblai pour elle, & je m’attendois qu’il alloit être choisi, comme il le fut d’abord, & on le fit marcher vers ceux qui étoient déjà détachés. Elle poussa un grand Cri, voulut parler, mais n’en eut pas le Pouvoir, & tomba en Foiblesse.

Elle revint à elle-même par le Secours de ses Amis, & de plusieurs Personnes qui se trouvèrent près d’elle, & qui paroissoient la plaindre. Mais alors l’Excès de sa Douleur [303] lui ôtant toute Timidité, elle vola au Capitaine, sa <sic> jetta à ses Pieds, le conjura d’avoir pitié de son Sort & d’épargner son Epoux. Son Cousin & l’autre jeune Homme joignirent leurs Prières & leurs Larmes aux siennes ; mais l’Officier étoit trop accoûtumé à des demandes de cette Nature, pour être touché de ce qu’ils lui dirent, & les rebuta avec plus de dureté que je ne l’aurois fait, autant qu’il me sembloit, si j’avois été à sa Place. Mais j’ai consideré dès lors, qu’il est nécessaire d’endurcir son Cœur dans de certaines Circonstances, ou du moins de paroître l’avoir fait ; & que si un Homme, dans le Poste de cet Officier, vouloit prêter l’Oreille à toutes les Requêtes qu’on lui feroit sur le même sujet, il lui seroit impossible de remplir les Devoirs de son Emploi.

Tout étant inutile, l’inconsolable Epoux avança hors des rangs pour faire ses Adieux à son aimable Femme, qui persistoit dans la Résolution de l’accompagner. Mais il ne voulut en aucune manière écouter cette Proposition, ce qui occasionna entr’eux une tendre Dispute, qui n’auroit pas [304] dû faire rougir des Personnes d’un plus haut Rang.

Dans le même tems le jeune Campagnard paroissoit avoir un Air pensif, il en sortit enfin pour aller directement au Capitaine, & avec une Résolution, que je n’oublierai jamais il lui parla de cette manière.

Vous Voyez, lui dit il, l’Affliction de ces jeunes Gens ; ils se sont aimés dès leur Enfance, se sont mariés dernièrement, & elle est enceinte, ce seroit leur fendre le Cœur que les séparer ; je vous prie donc de le décharger & de me prendre à sa Place ; je n’ai, ni Père, ni Femme qui puissent me regretter, & si je suis tué, la perte ne sera pas grande ; je vous prie donc de m’accorder ma Requête. Je suis aussi robuste & aussi capable que lui de servir mon Roi & mon Pays, & je partirai avec Plaisir, si par-là je puis laisser ce Couple heureux.

Il ajoûta encore quelque chose pour fortifier sa Requête, ce qui étonna tellement le Capitaine, & tous ceux qui l’entendirent, que Personne n’entreprit de l’interrompre.

Après qu’il eut fini de parler, un [305] Officier lui demanda s’il avoit de l’Inclination pour le Service. Dans ce Cas, lui dit-il, nous vous donnerons votre Engagement, & vous pourrez partir avec le Reste.

Non, Monsieur, repliqua-t-il hardiment, je n’ai jamais pensé jusques à ce Jour à devenir Soldat, & je ne m’enrollerois à aucun prix, si ce n’étoit pour rendre Service à Thomas ; d’ailleurs je suis à l’abri de l’Acte du Parlement, parce que j’ai au-delà de dix Piéces par an en Fonds de Terre ; ainsi si vous trouvez que je vous convienne, donnez lui son Congé ; je suis prêt de prendre son Habit sans votre Argent.

Un tel Acte de Générosité occasionna des Cris d’Applaudissement ; tous les Officiers présens en furent charmés, & le Capitaine le prit au Mot ; & se faisant apporter le Rolle de Revûe, il en effaça Thomas, pour y mettre le Nom de son officieux Libérateur, qui étoit Guillaume, & écrivit ensuite le Congé du premier dans la Forme ordinaire.

Mais quand on eut appellé Thomas, & qu’on l’eut informé de ce qui s’é-[306]toit passé en sa Faveur, il put à peine accepter sa Liberté à ces conditions ; il réprésenta que l’Offre de Guillaume étant la plus grande Marque d’Amitié, ce seroit être ingrat & indigne de tant de Bonté que d’en abuser, au point d’exposer pour sa propre Sûreté un ami si généreux.

Cependant les Larmes de sa Femme, & les Persuasions de ceux qui assistoient à cette généreuse Contestation ; l’emportèrent enfin sur ses Scrupules, que je puis bien appeller délicats, quoiqu’il s’agisse d’un Homme du Commun. Il reçut son Congé, se dépouilla de ses Habits & de son Mousquet, dont l’autre s’équippa sur le champ avec la plus grande Intrépidité. Les Officiers battirent des Mains, la Populace l’encouragea par ses Acclamations, lui criant qu’il battroit dix François ; pendant que d’autres branloient la Tête, disant qu’il étoit fâcheux qu’un si brave & honnête Garçon allât se faire bruler la Cervelle. ◀Allgemeine Erzählung

J’aurois eû une Satisfaction infinie de voir leur Séparation, mais entendant que les deux Epoux ne vouloient pas quitter ce cher Ami jusques au [307] moment qu’il s’embarqueroit, je compris qu’il étoit impossible de me satisfaire. Ainsi je les perdis de vûe, dès qu’ils furent entrés dans un des Batteaux, qui attendoient à White-hall. Je revins chez moi si rempli de cette Avanture, que j’y pensai continuellement durant plusieurs Jours. ◀Ebene 4

Maintenant, Madame, j’en appelle à vous. Thésée, Pirithoüs, ou quelqu’un de ces Amis si renommés, tant anciens que modernes, auroit-il pû donner un plus grand Exemple de Générosité que Guillaume, ce simple Campagnard, ou l’accepter avec plus de Gratitude que Thomas ? Pour moi je suis convaincu en moi-même que, si ces deux Hommes avoient reçû une excellente Education, l’Obscurité de leur Naissance ne les auroit pas empêchés de faire une brillante Figure dans le Monde.

Cependant avec quelle Cruauté, quelques Personnes à qui j’ai fait le reçit de cette Action ne l’ont-elles pas interprétée ! L’un vouloit que Guillaume fût yvre & ne sçût pas ce qu’il faisoit ; un autre que c’étoit uniquement une Bravade ; & tous deux as-[308]sûroient qu’il s’en repentiroit dans la suite. Mais pour moi, qui ai examiné attentivement sa Conduite, je suis aussi certain, qu’on peut l’être de ce qui se passe dans l’Esprit d’autrui, que ce n’étoit, ni l’une, ni l’autre de ces Raisons qui l’a fait agir ; que cette Offre étoit l’Effet d’une sérieuse Délibération ; & qu’il y fut incité par sa Générosité naturelle, son Amitié pour Thomas, & sa Compassion pour sa Femme. La Raison qu’il donna au Capitaine, qu’il n’avoit, ni Femme, ni Père, pour se lamenter, en cas qu’il lui arrivât quelque Accident, & que sa Perte seroit de moindre Conséquence, peut à mon avis refuter toute Opinion à son Préjudice.

Il y a cependant des Gens, qui aimeront mieux se défier du Témoignage de leurs Yeux, & renoncer à leur propre Jugement, que de convenir que rien de noble & de grand puisse venir d’un Homme placé dans une Condition abjecte, quoique ce soit, à mon avis, contredire ouvertement la Vérité, la Raison & la Philosophie, qui nous enseignent que l’Ame est la même dans toutes les Conditions, & [309] agiroit par tout de même, si cette Particule divine n’étoit pas empêchée par quelque Défaut dans les Organes. Quoique les Qualités acquises & extérieures puissent polir & ajoûter du Lustre à tout ce que nous faisons, nous ne laisserons pas de faire les mêmes Actions, lors même que nous manquerons de ces Qualités. Les Idées de chaque Homme sont véritablement siennes, ses Notions du Juste & de l’Injuste sont logées au dedans de lui ; Exemplum► & je crois comme ce grand Philosophe & Théologien l’Archevêque de Cambrai, que l’on peut trouver des Sauvages au Canada, qui penseront aussi sagement que les Philosophes de l’ancienne Grèce & de Rome. ◀Exemplum

L’Education & les Préceptes doivent nous apprendre la manière de faire des bonnes Actions, mais la Volonté doit être née avec nous ; ou tout ce que nous ferons aura un Air contraint, qui se ressentira fortement de l’Ecole.

Une bonne Education est cependant très estimable ; elle perfectionne non seulement nos bonnes Qualités, mais nous met en état de repousser les mau-[310]vaises Dispositions que nos Passions voudroient nous inspirer. Mais je ne voudrois pas en relever le Prix au-delà de ce qui lui est dû. Zitat/Motto► Cependant l’Education, dit un fameux Auteur François, polit le Diamant & ne le fait pas. ◀Zitat/Motto

Mais je crains, Madame, de vous avoir importunée trop long-tems, je vais donc finir en vous assûrant que je suis un Admirateur de vos Ouvrages &c. »

Madame,

Votre très humble Serviteur
& Souscrivant.

R. S.

Dean’s Yard, Westminster

ce 25. Juin 1745.

« P.S. Je serai très charmé si vous jugez cette Lettre digne d’être insérée dans votre Livre suivant, parce que l’Avanture qui en fait le sujet, ayant été publique, pourroit être réprésentée par quelque autre Personne dans un Jour moins avantageux qu’elle ne mérite. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

[311] Metatextualität► Il faut convenir qu’il y a quelque chose de fort tendre dans l’Evènement dont Mr. R. S. nous a fait part. Le Caractère de Guillaume est véritablement grand & magnanime, & il y auroit la plus haute Injustice à refuser de le reconnoître. Pour moi, à la Place de son Capitaine, je m’intéresserois particuliérement au Sort de ce brave Jeune-homme. Mais la Partialité du Public est si grande que la Vertu ne paroit plus Vertu, dès qu’elle n’est pas placée au sommet de la Roue de Fortune.

Je ne doute pas que plusieurs Personnes du commun ayent fait quantité d’Actions vertueuses, qui ont été ensévelies dans l’Oubli, ou dont d’autres se sont fait Honneur.

J’irai encore jusqu’à avancer que si dans l’Education d’une jeune Personne, on ne prend pas un grand Soin de lui inspirer une haute Estime & même de l’Amour pour la Vertu, outre ce qu’on nomme une belle Education, celle-ci pourroit pervertir la première ; & je me fierois plûtôt à l’Honnêteté & à la Générosité d’un Homme, qui ne sçait que ce qu’il a appris de la Nature, qu’à un autre qui possède toutes les autres Con-[312]noissances, mais qui a oublié malheureusement les Notions & les Idées que le Créateur a imprimées dans l’Ame d’un-chacun, quoiqu’elles soient souvent étouffées par les Passions & les Habitudes vicieuses.

C’est pourquoi l’humble Habitant de la Campagne, qui n’aura jamais vû de Mal, mais qui agira uniquement suivant les Principes, qui sont nés avec lui, se conduira toûjours justement & raisonnablement.

Ce qui nous égare, c’est l’Influence de l’Exemple, & de ces Exemples que nous nous faisons un Mérite d’imiter, d’ou nous pouvons inférer assez justement, qu’il y a plus de vraisemblance pour ceux qui vivent dans le plus grand Eloignement de ces Exemples, qu’ils marcheront dans le droit Chemin.

Le Chevalier Charles Sedley, dit avec beaucoup de raison, & l’Expérience journalière le confirme, que Zitat/Motto► l’Exemple est une Règle vivante, qui a plus de Pouvoir sur les Hommes que toutes les Loix écrites. ◀Zitat/Motto En effet ceux qui ont reçu une mince Education, s’imaginent aisément qu’il leur convient d’imiter les manières des Personnes, qui ont été mieux élé-[313]vées ; & ils ont raison en cela ; mais je voudrois aussi qu’ils se servissent de leur Raison naturelle, pour examiner ceux qu’ils choisissent pour leur Modèle, ensorte qu’ils ne les copient qu’en ce qui est louable, & qu’ils évitent tout ce qui est blâmable.

Je me rappelle d’avoir voulu prouver dans l’un de mes premiers Essays, que nos Fautes & nos Méprises ne viennent pas de notre Nature, mais de la Corruption de notre Nature.

La Générosité d’un Campagnard, aussi peu instruit que Guillaume, montre ce que nous pouvons faire de nous-mêmes. Tous ceux qui savent ce qu’il a fait, doivent y reconnoître de la véritable Grandeur ; mais si après avoir donné cette Preuve de la Noblesse de son Ame, il venoit à dégénérer, & à être dans la suite intéressé, artificieux, ou à paroître vicieux à quelque égard, il faudroit convenir que c’est le mauvais Exemple qui l’a perverti.

Mais il faut avouer qu’il y a une mauvaise Tournure dans le Tempéramment de quelques Personnes, laquelle leur est naturelle, & qui pourroit être quelquefois Vertu ; mais qui devient très con-[314]damnable dans le cas dont je vais parler.

J’entends cette excessive Modestie qui leur fait craindre d’encourir le Ridicule de ceux, avec qui ils vivent, même en se conduisant d’une manière qui leur paroit raisonnable. Ils craignent qu’on ne se moque d’eux, s’ils ne font pas ce qu’ils voyent faire aux autres, c’est pourquoi ils témoignent une aveugle Complaisance pour tout ce qu’on leur propose.

Je ne puis m’empêcher de citer à ce sujet un Passage du même Poëme dont Eumène à transcrit quelques Lignes, intitulé Essay sur la Satyre. Après avoir parlé de la Force de l’Exemple, & de la Folle Timidité de quitter une mauvaise Coûtume, il continue ainsi. Zitat/Motto► Sûrement le plus terrible Ennemi de la Vertu, le plus grand des Maux, c’est la fausse Honte. Sous ce joug combien de millions gémissent Esclaves enchaînés des Folies des autres ! Le démon de la Honte leur peint fortement le Ridicule, & leur souffle à l’Oreille ; Le Monde vous traitera de Fou. Chaque instrument d’un aveugle Orgueil, pauvre dans la Grandeur, languissant dans la misère d’un Etat splendide, ennuyé de la Pompe de l’Ambition, voudroit céder no- [315] blement, & tout abandonner comme Sylla, s’il ne craignoit la Honte. Voyez ce malheureux entraîné dans une folle impiété ; il croit & tremble, tandis qu’il brave le Ciel ; fort de sa Foiblesse, & hardi uniquement par Crainte, il redoute les fades Plaisanteries du Fat & du petit Esprit ; poursuit sans craindre la Route que Spinoza à tracée, lâche à l’égard de l’Homme, & brave contre son Dieu. ◀Zitat/Motto ◀Metatextualität

Metatextualität► On pourroit en dire davantage sur ce sujet, mais je dois penser maintenant à Amonie, à qui j’ai donné dans mon dernier Discours quelque Espérance que sa Lettre seroit insérée dans celui-ci. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► A la Digne Spectatrice.
Madame,

« Comme le Mariage intéresse généralement tout le Monde, qu’il est l’Objet du désir des deux Sexes, & que de lui au fond dépend le Bonheur, ou le Malheur de notre Vie, un bon Choix pour entrer dans cet Etat demande la plus grande Attention.

On ne doit pas s’attendre que nous puissions juger dans notre Jeunesse de [316] ce qui nous convient ; les Passions tyrannisent trop souvent notre Raison, & ferment nos Yeux à tout ce qui devroit nous empêcher de nous exposer trop inconsidérément sur cette Mer orageuse ; de même un Injuste Préjugé nous empêche aussi souvent d’accepter ce qui feroit notre Félicité.

C’est pourquoi ceux qui disposent d’eux-mêmes, sans l’Avis des Parens qu’ils devroient consulter dans cette Occasion, & qui ont ensuite sujet de se repentir de leur Inadvertence, quoiqu’ils méritent notre Pitié, ne sont point excusables.

Mais quand nous devenons misérables par l’Autorité de nos Parens, qui nous forcent à entrer dans des Liens, que la Mort seule peut rompre, tout le Blâme doit retomber sur eux, quoique l’Infortune ne regarde proprement que nous.

Metatextualität► C’est-là, Madame, mon Cas, & comme il peut être celui de plusieurs autres, j’ai crû que ce sujet convenoit à une Spectatrice. ◀Metatextualität

Ebene 4► Selbstportrait► Vous vous imaginerez, sans doute, que j’avois un total Dégoût pour la [317] Personne qui me fut destinée, ou du moins que quelque autre possédoit mon Inclination. Mais, ni l’une, ni l’autre de ces Raisons n’a rendu mon Mariage malheureux. Si je n’avois pas une grande Passion pour celui qui est maintenant mon Epoux, je n’avois point d’Aversion contre lui, ni le moindre Désir pour un autre. Je puis dire sincérement que ni avant mon Mariage, ni depuis, je n’ai vû un seul Homme avec lequel je l’eusse voulu changer. Cependant notre Union est le plus grand Malheur à l’un & à l’autre, & si j’avois pû prévoir les Divisions continuelles, qui devoient s’élever entre nous, j’aurois fait Choix du Sépulchre, plûtôt que du Lit nuptial.

Les Calamités, que j’éprouve, viennent d’une Source plus fâcheuse que le simple Dégoût ; le Tems & de bonnes Manières auroient pû le faire cesser. Mais mes Calamités croissent journellement, & chaque Moment de ma Vie leur donne un nouveau Poids.

Mais de peur de vous retenir trop long-tems, l’Obstacle à notre Bonheur vient de ce que nous pensons diffé-[318]remment en Matière de Réligion, & quoiqu’on ait stipulé dans le Contrat de Mariage, que je ferois mes Dévovions <sic> suivant ma Croyance, & que mes Filles seroient batisées & élevées dans ma Communion, comme mes Fils dans celle de leur Père ; cependant il a été si mécontent de ces Conditions que, dès le prémier Mois de notre Mariage, il a fait tout son possible pour m’engager à y renoncer.

Comme j’ai été élévée étroitement dans les Principes de ma Réligion, je n’ai pû me résoudre à la changer pour une autre, & il est si Bigot dans la sienne qu’il regarde comme des Payens tous ceux qui pensent différemment.

Nous avons deux Fils & trois Filles, qui ayant hérité des Sentimens de leurs Parens, ne font que se quéreller, & s’addresser des Reproches réciproques. Mais je souffre plus qu’aucun autre, parce qu’outre mes propres Chagrins j’ai ma portion de toutes leurs Disputes.

Mes pauvres Filles ne savent ce que c’est que la Tendresse d’un Père ; si elles lui demandent sa Bénédiction, il leur dit qu’il n’a rien à leur donner, [319] tandis qu’elles obéïssent aux Préceptes de leur Mère ; & on apprend à mes Fils à me regarder comme une Personne, à qui ils ne doivent, ni Respect, ni Affection.

A l’égard de sa Conduite pour moi, ce qu’il me témoigne de plus obligeant c’est de la Compassion pour mon Etat éternel, mêlée d’une espèce de Mépris pour mon Ignorance & mon Entêtement, comme il lui plait de nommer ma Persévérance dans la manière de servir Dieu qu’on m’a inspirée ; & s’il lui arrive déhors quelque chose qui aigrisse son Humeur, je suis sûre de le voir au retour décharger son Chagrin sur moi & sur ma Réligion.

Le Dimanche, qui est un Jour de Paix pour les autres Familles, ne manque pas de renouveller les Disputes dans la nôtre. Pendant que nous nous habillons pour aller à nos différens Endroits de Dévotion, au-lieu de nous préparer à prier Dieu par le Calme & la Sérénité de notre Ame, nous avons soin de nous inspirer réciproquement toute l’Emotion dont nous som-[320]mes susceptibles ; & après notre Retour nous entremêlons dans notre Entretien les plus piquantes Réflexions.

Vous me blâmerez peut-être, de lui rendre le Traitement injurieux qu’il me fait essuyer. Mais de peur que vous ne prononciez contre moi cette injuste Censure, je dois vous assûrer que j’ai combattu long-tems ses Reproches avec mes Larmes. Mais m’appercevant que la Douceur, bien-loin de l’obliger à finir, l’encourageoit plûtôt à continuer, parce qu’il se flattoit de me convertir un Jour ou l’autre, je crus qu’il valoit mieux se défendre avec tout le Courage dont j’étois capable & lui montrer que, ni les Menaces, ni les Flateries ne pouvoient pas ébranler ma Persuasion.

Enfin comme je sais que je suis dans le Droit, & qu’il est aussi de son côté fortement dans le même Opinion nous nous condamnons réciproquement ; & si nous ne nous haïssons pas actuellement, nous n’avons point l’un pour l’autre cette bonne Volonté si nécessaire dans le Mariage & Dieu [321] sçait à quel point nos Disputes peuvent nous aigrir.

Je me souviens d’avoir lû dans l’un de vos prémiers Discours, qu’un Mariage ne sera jamais heureux, si les deux Epoux n’ont une parfaite Conformité de Sentimens & d’Humeurs, même dans des choses qu’on regarde comme des Bagatelles. Ainsi que doit-il arriver, lorsque l’Epoux & la Femme différent dans des Sujets liés avec l’Eternité ? Lorsqu’ils se regardent, l’un l’autre, comme dans un Etat de Perdition ? Qu’ils se font présque un Crime de tout Sentiment tendre, de peur qu’ils ne soyent tentés d’apostasier & qu’ils craignent continuellement qu’en remplissant les Devoirs de leur Etat, ils ne se laissent détourner de ceux de leur Réligion ?

Et dans quelle fâcheuse Circonstance sont aussi les Enfans, qui sortent d’un tel Mariage ! Non seulement ils perdent l’Affection de l’un ou l’autre de leurs Parens, mais encore ils sont autant opposés entr’eux d’Affection que de Principes.

Les Domestiques même dans une [322] telle Famille ne sont point à leur aise, ils ne sçavent à qui obéïr ; en un mot toute la Maison est dans un Désordre & dans une Confusion inexprimables. ◀Selbstportrait ◀Ebene 4

Metatextualität► C’est-là, Madame, au vrai le triste Etat de moi & de ma Famille ; mais quoiqu’un Esprit affligé, comme je le suis, trouve quelque Soulagement à se plaindre, ce n’est pas ce seul Motif de mon Intérêt qui m’a porté à vous addresser cette Lettre. Mes Infortunes n’ont pas chassé de mon Cœur tout sentiment généreux. Je souhaite que mon Sort soit un Avertissement pour d’autres, de ne pas venir échouer sur le même Ecueil, & c’est dans ce Dessein que j’ai voulû rendre mon Histoire publique. ◀Metatextualität

Si vous voulez donc m’accorder quelques Pages, j’espère qu’on excusera en Faveur du Sujet la manière dont il est traité ; d’ailleurs on ne doit attendre, ni Elégance, ni Pensée tournée finement, ni Expression délicate de la part d’une Femme dans ma Situation. Quoiqu’il en soit, regardez-moi toûjours comme une Personne, [323] qui s’intéresse sincérement au Bonheur de ses semblables & qui est ».

Madame,

Votre très humble & très
dévouée Servante.

Amonie

Golden Square ce 29.

Juin 1745. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► Quoique cette Dame ait réprésenté le Malheur de sa Condition en des Termes fort touchans, & qui paroissent véritablement venir du Cœur, elle a eû un extrême soin de ne pas laisser échapper la moindre insinuation sur la Religion, qu’elle ou son Epoux professent ; ainsi je ne crains point d’être accusée de Partialité sur ce que je dirai des différentes Persuasions qui de nos jours divisent non seulement des Familles, mais des Royaumes entiers, quand je tomberois sur l’une ou l’autre de celles qui rendent ce Couple si désuni.

Mais bien loin que ce soit mon Inclination d’exalter, ou de condamner aucune manière particulière d’honorer Dieu, je suis très convaincu qu’il y a quantité d’honnêtes-Gens & de vicieux dans toutes les Communions. Mr. Rowe, [324] qui étoit non seulement Homme d’Esprit & sage, mais encore un fort bon Homme, rappelle à ceux qui sont attachés avec Bigotterie à leur Opinion, que le Ciel est à cet égard moins sévère que les Hommes. Voici ses propres Paroles ; Zitat/Motto► Regardez autour de vous comment la Providence fait lever également son Soleil & envoye ses Pluyes, qui fertilisent les Terres, sur des Nations de différentes Réligions. Et quoiqu’on l’adore sous des Noms & des Titres différens, elle reçoit le Tribut de leurs Louanges ; puisque toutes se réünissent à reconnoître, du moins à supposer, un seul Dieu, le plus grand & le meilleur de tous les Etres. ◀Zitat/Motto

Ensuite, en parlant de la Folie de vouloir obliger les autres à professer l’Opinion que nous avons embrassées, cet excellent Poëte dit encore ; Zitat/Motto► Mais de subjuguer l’Esprit qui ne se laisse point gouverner, de faire qu’un seul Raisonnement fasse le même effet sur toutes les Conceptions, de forcer cet Homme, ou un autre, à penser justement comme nous faisons, c’est une Chose impossible, puisque les Esprits diffèrent autant que les Visages. ◀Zitat/Motto

Mr. Dryden, qui ne changea que trop souvent de Communion, quoiqu’on ne [325] l’ait jamais soupçonné d’Athéisme, ou de Déisme, nous dit dans l’un de ses Poëmes.

Zitat/Motto► Si l’Esprit, ou les Souffrances, suffisoient pour montrer la Vérité d’une Réligion, toutes en fourniroient des Exemples ; le Cri commun est toûjours la Pierre de touche de toutes les Religions ; le Turc est le meilleur à Constantinople, l’Idolâtre dans les Indes, & le Papiste à Rome ; notre Religion n’est vraie que chez nous, & vraie pour un Tems ; il est difficile de savoir combien elle durera ; de ce Parti aujourd’hui & demain d’un autre ; ainsi tous sont Saints & Martyrs à leur tour ; cependant tous aiment & adorent à leur manière un seul Pouvoir immense, qui règne éternellement dans le Ciel. ◀Zitat/Motto

Un Esprit Persécuteur est une tâche à toutes les Réligions, & quoique quelques-uns s’imaginent de prouver par ce moyen la Sincérité de leur Foi, ils se trompent eux-mêmes, & ils éloignent plûtôt les autres qu’ils n’attirent à leur Parti. Je dois encore observer que ceux qui suivent le Culte établi par les Loix de leur Pays, ne font point paroître autant de cette Chaleur & de ce Zèle [326] insensé, que les Sectaires qui s’en séparent.

A l’égard d’Amonie, je trouve sa Condition digne de Pitié ; celle de son Epoux ne me paroit pas plus désirable ; mais je dois convenir en même tems, que je ne suis point surpris, qu’ils ne vivent pas mieux ensemble ; car il me paroit tout-à-fait impossible que deux Personnes, qui professent des Religions différentes (au moins si l’un ou l’autre fait plus que professer la sienne) continuent long-tems de s’aimer.

Mais quoique ce soit une chose contraire à la Doctrine de celui, à qui tous les Chrétiens prétendent obéïr, que de porter un Jugement peu charitable de toutes les Opinions, qui diffèrent de la nôtre, il y a cependant des Gens si obstinés, que quiconque voudroit les porter à la Modération, passeroit dans leur Esprit pour un Ennemi de leur Bonheur éternel ; sans faire Attention à la Promesse qu’un Reste de tous sera sauvé.

Mais je laisse la Discussion de cet Article aux Théologiens ; & je dirai que, comme la Paix & l’Harmonie sur la Terre, sur-tout entre des Personnes u-[327]nies par les sacrés Nœuds du Mariage, est un grand Pas pour obtenir la Félicité à venir, je trouve de la Folie à deux Personnes de se flatter d’être long-tems unies à d’autres égards, quand elles diffèrent sur un Sujet si essentiel.

On ne doit pas s’attendre que ces Considérations ayent assez de Force sur la Jeunesse ; ainsi on ne peut point excuser les Parens, qui doivent avoir plus de raison, & qui acquièrent, ou même qui semblent favoriser la Ruine de ceux qu’ils devroient s’étudier de rendre heureux.

Cependant dans ce même Cas, comme on ne peut point revoquer des Vœux faits aux pieds des Autels, je voudrois que les Personnes ainsi unies, tâchassent de se mettre autant à leur aise que les Circonstances le permettent. Si l’un est un trop grand Bigot, l’autre ne doit pas le contredire si positivement, & il vaut mieux céder dans des choses indifférentes, que d’occasionner des Querelles perpétuelles en soûtenant avec Obstination la moindre petite Cérémonie.

Quand deux Epoux cessent de s’aimer, & qu’on inspire à ceux du même Sang de la Haine & du Mépris les uns contre [328] les autres, l’Offense contre le Ciel est, à mon avis, infiniment plus grande, que de manquer à quelque Devoir extérieur de Réligion.

Je ne suppose pas qu’Amonie ou son Epoux, soit Juive, Mahométane, ou Payenne ; & comme tous les Chrétiens conviennent dans les Points fondamentaux de leur Foi ; si l’un, ou l’autre, vouloit se laisser persuader d’abandonner la forme de Culte, à laquelle il a été accoûtumé, ou du moins se relâcher de sa Sévérité à cet égard, ils s’épargneroient l’un à l’autre, comme à leurs Enfans, une multitude de Fautes plus criminelles, qu’ils commettent nécessairement depuis que leur Cœur est vuide d’Affection naturelle.

Pour moi, je pense qu’on peut avoir beaucoup de Dévotion & de Pitié, & même être très exact à observer le Cérémonies de la Réligion qu’on professe, sans concevoir de l’Animosité contre ceux qui adorent Dieu d’une manière différente.

Quoiqu’il nous soit commandé de ne pas faire le Mal afin que le Bien en avienne, ne pouvons-nous pas nous abstenir de certaines choses, qui ne sont en elles-[329]mêmes, ni bonnes, ni mauvaises, quand nous sommes sûrs que notre Complaisance sera utile ? Ainsi ne croyons pas que quelques Formalités, que les Loix ou nos Devoirs particuliers nous imposent, s’élèvent jamais en Jugement contre nous, si nous les avons négligées dans cette Vûe.

Ce que j’ai dit à ce sujet m’exposera peut-être aux plus apres Censures de tous ceux, qui se font un Mérite de leur étroit Attachement au Culte dans lequel on les a élévés, & qui le regardent comme plus agréable qu’aucun autre à la Divinité ; de mon côté je me contenterai de leur repondre avec un Poëte que Zitat/Motto► le Zêle est une pieuse Folie de l’Ame. ◀Zitat/Motto

Mais avant que de s’emporter contre moi à ce sujet, je les prie de considérer, que je ne prétends point conseiller, ni justifier la Tiédeur dans les sujets les plus indifférens de la Réligion, à moins qu’on ne s’expose, en leur conservant son Attachement, à violer quelque autre Devoir plus essentiel ; & alors il faut convenir qu’être trop ardent, c’est quitter la Réalité pour courir après l’Ombre.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► J’ai connu deux Epoux dans la même [330] situation dont ma Correspondante se plaint. La plus violente Passion avoit occasionné leur Union. Ils s’étoient mariés sans le Consentement de leurs Parens ; & s’aimoient avec trop d’Ardeur pour considérer la Différence de leurs Principes ; qui consitoit en ce que l’Epoux étoit de cette Communion qu’on nomme la haute Eglise, & l’Epouse de la Secte des Presbytériens. Ils ne pensèrent durant les prémiers Mois de leur Mariage qu’à goûter les Douceurs de l’Inclination, qui les avoit unis, & quoique l’Epoux qui se plaisoit à entendre le Service dans une Cathédrale, témoignât quelques fois du Chagrin de ce qu’il n’avoit pas le Plaisir de conduire son Epouse à l’Abbaye de Westminster, & qu’elle de son côté ne pût point obtenir de lui qu’il parût dans un Conventicule, comme elle le désiroit avec Passion, cependant ils n’eurent point de Querelle, jusques après qu’elle eut mis au Monde son premier Enfant.

Comme elle avoit accouché d’un Fils, chacun s’attendoit de voir leur Affection plus stable que jamais. La <sic> Père à la vérité fut transporté de Joye, & la Mère en fut encore plus réjouie, en voyant la [331] Satisfaction de son Epoux. Mais hélas ! Leur Félicité commune fut de peu de durée ; & ce Gage de leur Amour conjugal, qui leur promettoit un Surcroit de Bonheur, empoisonna leur Paix & leur Satisfaction.

Dès que l’Enfant eut environ trois Semaines, ils commencèrent à penser qu’il étoit tems d’en faire un Chrétien, & alors il falut décider qui feroit la Céremonie, & de quelle manière elle se célébreroit ; l’Epoux étoit proche Parent d’un Evêque, qui avoit promis de lui faire cet Honneur. La Femme vouloit choisir un des Ministres de l’Assemblée qu’elle fréquentoit, & que son Fils ne fût pas batisé selon les Cérémonies de l’Eglise. Elle s’écria, point de Surplis, point de Guenilles de la prostituée Babylone, n’approcheront de mon Enfant. Il jura qu’aucun Puritain, ni Proneur de Conventicule, n’entreroit dans sa Maison, encore moins dans cette Occasion. Elle se déchaîna & l’appella Tori. Il s’emporta, la traita à son tour d’Hippocrite, de Rejetton d’une Race de Régicides, avec tout ce que sa Fureur put inventer de plus insultant.

Enfin ils se dirent réciproquement les [332] choses les plus piquantes, ce qui ne fit que les rendre plus positifs, & plus obstinés dans leur Résolution.

Cependant comme l’Epoux avoit l’Autorité, il ordonna tous les Préparatifs nécessaires pour que la Cérémonie sainte fût aussi magnifique que sa Condition le lui permettoit. Quatre Personnes de Qualité offrirent d’être les Parrains de l’Enfant, on invita plusieurs Parens des deux côtés, & on prépara une Collation splendide.

L’Epouse, qui ne pouvoit pas s’opposer à ces Préparatifs, les voyoit d’un Visage morne, mais bien résolue de les rendre inutiles ; ainsi la nuit même avant celle qui étoit destinée pour la Cérémonie, elle saisit l’Occasion de l’Absence de son Epoux, & fit venir sécrétement son propre Ministre, avec un Ancien de la Congrégation, afin que l’Enfant fût batisé à sa manière.

Le Jour suivant à l’Heure marquée, l’Evêque & les Parrains arrivèrent avec tous les Conviés, qui étoient de l’Eglise Dominante. L’Epoux ne soupçonnant point ce qui s’étoit passé, ordonna à la Nourrice d’apporter l’Enfant, ce qu’elle fit d’abord, mais le Père fut très surpris [333] de le voir sans les riches Nipes, qu’il avoit achetées pour cette Occasion ; il demanda avec Précipitation à sa Femme les raisons de cette Négligence ; celle-ci assés bien rétablie de ses Couches, s’avança & d’une Voix & avec un Air qui marquoit une maligne Satisfaction ; Si je n’avois pas pensé, lui dit-elle, que vous auriez besoin dans cette Occasion des Consolations de vos Amis, je vous aurois déjà informé que l’Enfant a reçu les Rites du Baptême, & que son nom est Jean. Vous pouvez donc vous réjouir avec votre Compagnie, & je serai tôujours très contente, parce que je sçais que votre Eglise ne permet pas une seconde Aspersion.

Elle n’eut pas plûtôt parlé, que faisant une légère Réverence à la Compagnie, elle se retira dans sa Chambre, laissant son Epoux, & tous ceux qui étoient présens dans une trop grande Confusion, pour pouvoir faire aucune Réplique.

L’Epoux un peu revenu d’un Etonnement qu’il est impossible d’écrire, tomba dans un terrible Emportement ; & si la Présence & les Avis du Réverend Prélat ne l’avoient pas retenu, il est dif-[334]ficile de savoir quels auroient pû en être les Effets.

Il pouvoit à peine croire qu’elle eût réellement présumé faire ce qu’elle lui avoit dit. Mais en examinant les Domestiques, il apprit que quelques Personnes avoient été chez lui le Soir précédent, & s’étoient enfermées avec elle dans sa Chambre. La Nourrice lui confirma encore qu’on l’avoit envoyée chercher un Bassin d’eau, & qu’ensuite on ne lui avoit pas permis d’entrer dans la Chambre jusques à ce que la Compagnie fût partie. Ainsi il ne douta plus de la Vérité.

Quel Désordre maintenant parmi eux, à la place de la Satisfaction qu’ils s’étoient promise ! Aucun n’intercéda auprès de l’Epoux irrité, en Faveur de sa Femme. Car outre l’Animosité que des différens Principes inspirent, il étoit présque impossible de rien alléguer pour défendre une Démarche si mal-avisée.

Cependant tous les Conviés restèrent, fort tard cette même Nuit sous Prétexte de distraire l’Epoux de sa Mélancolie, mais en effet pour l’empêcher de se venger par quelque Action inconsidérée [335] de l’Offense qu’il avoit reçûe ; & ils ne se séparèrent pas qu’il n’eût donné à l’Evêque les plus solemnelles Assûrances, qu’il ne verroit point sa Femme jusques à ce qu’il se fût disposé à se conduire avec Modération.

Mais il trouva le moyen de lui causer une Affliction plus durable, & qui égaloit en vivacité le Chagrin qu’elle lui avoit fait ; il tint à la vérité sa Parole, ne vint point dans sa Chambre, ne lui fit faire aucun Reproche, mais sortit de grand matin, se pourvut d’une Nourrice, & à son Retour ôta son Fils à celle qu’on avoit louée, pour le remettre à la Personne, qu’il avoit amenée. Il les envoya ensuite l’un & l’autre à un Parent éloigné qu’il avoit à la Campagne, lui écrivant tout le Détail de cette Affaire, & le priant que l’Enfant fût élevé dans cet endroit, sans faire mention qui il étoit, afin que la Mère n’en pût recevoir aucun Avis.

Tout ceci se fit avant qu’elle fût éveillée, & comme elle ordonna à son Reveil, qu’on lui apportât son Enfant, elle apprit bientôt la cruelle Vengeance de son Epoux. Elle le fit prier de lui faire savoir ce qu’il en avoit fait, & il ré-[336]pondit qu’elle ne le verroit plus. Cette Réponse jointe peut-être au Sentiment de ce qu’elle avoit fait, la rejetta dans des Convulsions, qui furent sur le point de lui ôter la Vie.

Durant le tems de son Indisposition, il lui procura à la vérité les meilleurs Médecins, & ne la laissa manquer de rien ; mais ni tous les Messages qu’elle lui envoya, ni les Instances de ses Amis & de ses Parens ne purent l’engager à lui faire une seule Visite.

Il est certain que les Personnes de notre Sexe ont en général le Cœur moins dûr, que les Hommes. Cette infortunée Dame ne fut pas plûtôt en état de sortir de sa Chambre, qu’elle vola à celle de son Epoux. Ayant appris qu’il étoit au Logis ; & paroissant tout à coup devant lui, elle ne lui laissa pas le Tems de l’éviter ; son Dessein, comme elle l’a déclaré ensuite, étoit de se jetter à ses Pieds, pour le prier de lui pardonner & de lui rendre son Amitié ; mais il ne lui laissa pas le tems de parler, car il ne la vit pas plûtôt que toute la Fureur qu’il avoit ressentie à la première nouvelle de son Procédé, se ralluma dans son Sein, & avec un Regard que la Rage animoit ; [337] Indigne, ingrate Femme, lui cria-t-il, quel Démon t’a portée à affronter mon juste Ressentiment ? Sors d’ici, continua-t-il, ou je ne sçais pas ce que ton odieuse Présence pourroit m’inspirer.

Elle se retira alors, & à peine avoit-elle passé la porte qu’il la poussa rudement après elle, & s’enferma. Cette Réception, lorsqu’elle venoit le trouver avec les plus humbles Sentimens, fit qu’elle se regarda comme la plus offensée. Toutes les Expressions dures qu’il lui avoit addressées dans leur première Querelle lui revinrent à l’Esprit, & les joignant à celles qu’elle venoit d’entendre, elle ne sentit plus que de l’Indignation. Elle pria ses Parens de la venir trouver, pour lui donner leurs Conseils dans cette Affaire ; quelques-uns lui conseillèrent de quitter la Maison, & de le poursuivre en Justice pour qu’il lui allouât une Pension séparée, puisqu’il refusoit d’habiter avec elle, & aussi afin de l’obliger à découvrir ce qu’il avoit fait de l’Enfant.

Ce dernier Objet la détermina ; elle suivit leur Conseil à tous égards ; quelques-uns de leurs Parens plus modérés tachèrent à la vérité de les accommoder, durant le cours du Procès, mais ce fut en vain. Un Dégoût réciproque avoit [338] succédé à cette violente Passion qu’ils avoient ressentie auparavant, & il seroit difficile de décider, lequel des deux avoit le plus d’aversion pour se reconcilier.

Cependant leurs Parens, qui virent que ceux qui avoient en main cette Cause, ne cherchoient qu’à la prolonger par leurs Chicanes, firent tant qu’ils ne la poussèrent point jusqu’à un Jugement définitif. L’Epoux consentit même à faire au-delà de ce qu’on pouvoit lui demander en Vertu de la Loi ; mais ce fut trop tard ; ils avoient déjà dépensé l’un & l’autre, plus qu’il ne convenoit à leur Situation.

L’Enfant mourut, peut-être parce que la Mère ne put pas en prendre soin, avant que l’Affaire fût terminée ; ils ne manquèrent pas de s’accuser l’un l’autre de cette Mort prématurée, & la Douleur qu’ils en eurent augmenta leur Inimitié.

Le Sort, en Punition peut-être de leur Faute, n’a pas permis leur délivrance par la Mort de l’un ou de l’autre. Ils vivent tous les deux dans un triste Veuvage condamnant en public leur Choix, & se reprochant probablement en eux-mêmes leur trop grande Obstination. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 ◀Metatextualität ◀Ebene 2

Fin de la Seizième Partie. ◀Ebene 1

1(*) Ordinairement leur Etat.

2(*) C. à d. sans dessus dessous.

3(*) Temple-bar est une Porte qui borne la Jurisdiction du Lord Maire, du côté de Westminster.