Zitiervorschlag: Anonym [Granet, François] (Hrsg.): "Cinquiéme Feüille.", in: Le Spectateur inconnu, Vol.1\05 (1724 [1723-1724]), S. 97-120, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3723 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Cinquiéme Feüille.

Ebene 2► Rien n’est plus aisé que de parer un ouvrage d’un titre imposant ; mais aussi rien ne révolte plus un Lecteur éclairé, quand la supercherie se fait d’abord sentir. Un titre modeste est infiniment plus honorable & plus avantageux à l’Auteur ; s’il est assez heureux pour surpasser les esperances qu’il donne, une illusion si agréable le fait aimer, & s’il ne les remplit pas entierement, il peut compter sur l’indulgence du Lecteur. Un charlatan peut impunément étaler l’efficacité de son antidote ; mais les Muses dont la pudeur & la modestie font le plus bel ornement, désavoüent un écrivain qui a le front dêtre <sic> lui même son panegyriste, s’il a atteint les [98] Auteurs celebres dont il veut être le concurrent, il doit laisser à ses Lecteurs le plaisir de décider. Ce qui arrive ordinairement, c’est que ces Auteurs enchantez de leurs ouvrages, se trouvent seuls à admirer, le Public leur oppose un silence méprisant, aussi je ne défie des ouvrages ornez de titres fastueux, c’est un masque qui tombe souvent dès la premiere page, on promet plus qu’on ne sçauroit tenir.

Ebene 3► Les Dialogues à l’imitation de Lucien par M. * * * justifient la verité de mes réflexions, il n’en a pas coûté un effort prodigieux d’imagination, pour trouver un titre si pompeux : Mais l’Auteur en a-t’il rempli l’étenduë ? A-t’il bien senti toute la force de son engagement ? On trouve dans Lucien un naturel qui charme, une imagination fleurie, un badinage spirituel, une ironie fine & toûjours variée, des caracteres ingenieusement soûtenus : Voilà une partie des beautez universellement reconnuës dans ces dialogues. Un imitateur doit au moins ressembler en quelque chose à l’original dont il se vante d’exprimer les traits : Cependant jamais Auteur n’a été moins ressemblant à Lucien ; rien de plus insipide que sa maniere de dialoguer ; quelle fadeur dans son enjoûment ? [99] nulle legereté dans l’expression ; le sel de l’ironie ne pique jamais agréablement, on y trouve des traits d’une Satyre usée & triviale ; l’Auteur a beau nous dire que Lucien est son Maître, ses dialogues démentent ses discours, il n’y a que le Lecteur de son premier entretien, qui soit assez sot pour le croire, si Lucien s’étoit mêlé de l’animer de son esprit, on y trouveroit des pensées ingenieueses, & un tour d’imagination qui sçait tout embellir. Ainsi qu’il revienne de son erreur, ce n’est pas Lucien qu’il a vû en songe. Il pouvoit se dispenser d’être en ce point le Singe de cet excellent Auteur ; le songe de Lucien est le songe d’un homme d’esprit, celui du moderne faiseur de dialogues en est une miserable copie.

Dans le second dialogue, l’Auteur voulant peindre les défauts des Voyageurs, introduit un ami qui a la simplicité d’entendre des découvertes sur le Rhinoceros & la Licorne, delà il se jette brusquement sur une peinture romanesque du Temple de Venus à Cythere, qui apparemment n’existe que dans son imagination ; il est heureux d’avoir un ami assez complaisant pour essuyer une narration si ennuyeuse, il est vrai qu’il a quelque envie de laisser son conteur [100] d’avantures, en quoi il n’a pas tort ; la lecture seule de ce dialogue vaut une dose de pavots, c’est un remede specifique pour quiconque a perdu le sommeil.

Dans le troisiéme, Jupiter & Mercure perdent leur tems à déclamer contre les vices du siécle ; j’admire l’addresse de l’Auteur à garder les bienséances : Mercure y parle comme un Pere de l’Eglise ; lisez la fin de la page 30, rien n’est plus ridiculement comique ; apparemment que la Divinité a eû une connoissance anticipée de la Religion Chrétienne. Par le portrait qu’il fait des femmes, on voit que l’Auteur n’a pas de liaisons fort illustres de ce côté là.

Dans le quatriéme, Cybele a la bêtise d’entendre une puerile déclamation de l’Amour, contre les hommes qui font un mauvais usage de la tendresse ; il faut que Cybele soit bien patiente, puisqu’elle est un tranquille témoin du ridicule décharnement de l’Amour ; le but de ce dialogue n’est pas trop marqué, & on ne voit pas par quelle raison Cybele & l’Amour s’entretiennent ensemble. Enfin dans le dernier dialogue, l’Auteur se déclare l’ennemi de la jalousie, il la soûtient inalliable avec l’ [101] Amour ; les idées qu’il donne n’ont rien de neuf ni d’original, l’Auteur même n’a pas trouvé l’art de les lier ensemble. Il y a longtems qu’on a décidé que l’Amour ne sçauroit subsister avec une jalousie brutale & inquiete ; pour interesser les Lecteurs, il falloit examiner s’il y a une jalousie délicate, qui est une émanation d’un tendre amour : On auroit peut-être trouvé des idées neuves, mais pour manier ce sujet avec succès, il faudroit être un peu Lucien : Ce seroit confondre la modestie de nôtre faiseur de dialogues, que de le reconnoître pour tel ; avoüons seulement que son imagination est fertile en titres pompeux, peu content d’être imitateur de Lucien, il se donne pour un nouvel Hector, qui vient exterminer tous les adversaires de M. D L. M. le bruit seul de son ouvrage avoit répandu la terreur dans tout le camp ennemi, en effet, qui ne trembleroit point à la Critique des critiques d’Inés de Castro ? Le titre promet une refutation de tous les ouvrages contre cette Tragedie, mais ce n’est qu’une illusion ; deux ou trois traits de critique seulement sont pitoyablement relevez ; c’est par le goût genéral qu’on pretend juger de la beauté de la Tragedie ; si ce goût n’est pas ap-[102]puyé sur des motifs plus solides, on pourra toûjours dire que les applaudissemens donnez à la piéce, n’ont pas été dictez par une raison éclairée : ainsi un autre Apologiste peut entrer hardiment en lice, l’attaque n’est pas même entamée, il joüira en entier de la gloire d’avoir soûtenu la cause de M. D. L. M. Ce qu’on peut dire de plus flateur pour le critique, c’est qu’il a soûtenu aussi bien que dans les dialogues, son caractere Suisse ; le stile en est si dur & si pesant, qu’on trouve l’Auteur plus Suisse que jamais. ◀Ebene 3

Metatextualität► Les reflexions sur Horace ont été si fort goûtées, que je crois bien mériter du Public, en lui communiquant une seconde Lettre de la même personne. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► MOnsieur le Spectateur,

Je m’étois engagé à vous envoyer une critique entiere de Nitetis, mais depuis que j’ai lû vôtre derniere Feüille, j’ai changé de résolution, le profond silence des critiques a ralenti mon ardeur ; vous pouvez me compter parmi ces orgueilleux qui veulent faire rejaillir sur eux la gloire des Auteurs qu’ils [103] attaquent. D’ailleurs une analyse raisonnée de la Tragedie auroit fait une brochure assez longue ; si vous aviez eû la complaisance de la rendre publique, vous auriez employé des mois entiers à parler de Nitetis ; cela n’auroit pas fait le compte du Public, parce qu’on n’auroit plus trouvé dans vos Feüilles la varieté si attrayante pour les Lecteurs ; je me contenterai de vous dire en general, que la Piéce est trop chargée d’évenemens ; on trouve à tout moment des reconnoissances, ressource ordinaire des genies steriles, qui ne peuvent trouver dans une action simple, assez de matiere pour faire cinq actes, la reconnoissance de la mere & de la fille, est si fade & si languissante, qu’on est sur le point d’abandonner la lecture de la Piéce. Je doute que le jeu imposant des Actrices en ait couvert les défauts. M. D. auroit dû se souvenir, que malgré les beautez qui étincelent dans Penelope, les reconnoissances n’ont pas été à l’abri de la censure ; celle d’Ulysse & d’Eumée interesse, mais la surprise est épuisée pour les autres. l’Auteur de Rhadamiste n’a pas été plus heureux dans le grand nombre qu’il en a hazardé ; n’auroit-il pas mieux valu imiter la sage retenuë de Sophocle, qui dans son Edipe n’a amené [104] qu’une reconnoissance, mais preparée avec tant d’art, qu’elle excite la Peripetie source seconde d’une admiration vive & d’un plaisir durable ? Des évenemens toûjours semblables, au lieu d’augmenter l’admiration en ralentissent la vivacité ; ils sont censez prévûs par les Spectateurs, à qui une languissante uniformité enleve le plaisir d’une premiere surprise. Je dois cette réflexion à M. D. L. M. qui a parfaitement bien connu l’art des surprises. Une surprise, dit-il, qui demande beaucoup d’adresse ; mais qui me paroît aussi bien plus importante, c’est de préparer les évenemens sans les faire prévoir, de maniere que quand ils arrivent, on en soit surpris sans en être choqué, & que l’on sente selon la nature de l’évenement, une joye ou une douleur vive, que la prévoyance n’ait point émoussée. Si l’on faisoit une application exacte de cette judicieuse réflexion aux reconnoissances que j’attaque, on les trouveroit certainement hors d’œuvre. Qu’on examine les choses de près, on reconnoîtra que les anciens tragiques ont eû le talent de rendre seconde l’action la plus simple ; l’invention qu’ils ont eû en partage, les mettra toûjours au dessus de nos Poëtes modernes.

[105] L’histoire du Roi d’Ethiopie est un de ces épisodes postiches, qui supléent au défaut de l’invention, sa liaison avec le dénoûment est difficile à appercevoir, ce que l’Auteur en a dit dans la Préface ne la démontre pas mieux. Le caractere de Psammenite me paroît un peu forcé, il y a un contraste de vertus qui sont ordinairement inalliables. Quoique le choix des caracteres dépende du Poëte, c’est dans la nature qu’il en faut puiser tous les traits, rien n’y doit jurer. Le caractere d’Amasis n’est pas sans défauts ; mais insensiblement je m’engagerois à un détail plus long ; je finis par vous dire un mot de la versification, ce qu’on peut dire de moins avantageux, c’est qu’elle efface celle de M. D. L. M. on voudroit qu’elle fût plus naturelle, les Vers sentent la peine & le travail : Aussi l’Auteur avoüe à ses confidents, qu’il lui en coute pour prendre le veritable ton des Vers : Voilà en general ce que je vous aurois prouvé en détail. Je viens maintenant à un ouvrage qui est plus à la portée d’un Citoyen de la campagne, dont les sentimens sur l’art du Théatre, peuvent ne pas toûjours s’accorder avec ceux de Paris.

J’aurois dû commencer par vous remercier de m’avoir envoyé les [106] amusemens de la campagne ou le défi spirituel. Prévenu favorablement pour l’Auteur, je me suis hâté de lire cette nouvelle galante & comique ; mais il s’en faut bien que ce petit Roman ne soit aussi ingénieusement disposé, que la Comtesse de Vergi & l’Edele de Ponthieu. Pour justifier mon sentiment, j’entre dans le détail des avantures.

Ce petit ouvrage renferme trois nouvelles ; dans la premiere, qui a pour titre la folle sageße. Florise qu’on nous dépeint comme une coquete, forme le projet de rendre amoureux trois freres, dont l’un est Philosophe, le second Medecin & le troisiéme Poëte. On les dépeint comme des Misantropes. Pour réussir auprès du premier, elle vient lui proposer une question sur le pouvoir de l’Amour, le Philosophe répond que sans l’application à l’étude, il faudroit payer un tribut si probable à la foiblesse humaine. Florise lui oppose l’exemple des Philosophes les plus celebres, qui ont éprouvé l’Empire de l’Amour. Ce qu’il y a de singulier, c’est que le Philosophe sauvage ne pouvant tenir contre des raisons si décisives, lâche une déclaration d’amour. Les couleurs du vraisemblable se trouvent-elles réünies dan <sic> un pareil évenement ? Florise peu con-[107]tente de la conquête du Philosophe, tourne la batterie du côté du Medecin, à qui elle découvre qu’elle est malade du mal d’amour, ses charmes dérangent encore la cervelle de l’Esculape. Le Poëte à qui elle peint le désir de cultiver les Muses, ne tient pas davantage contre ses appas : Mais ce Poëte parle-t’il un langage raisonnablement comique, quand il dit, que pour acquerir au Dieu des Vers, une Sapho nouvelle, il succombera & s’exposera sans regret à la ressemblance de l’amoureux Phaon ; & qu’il consent à devenir un tendre Plutarque, pour instruire une divine Laure Apparemment que l’Auteur a voulu dire Petrarque : outre le galimathias qu’il y a dans cette phrase, l’exemple du volage Phaon n’est nullement propre à justifier la tendresse. Florise voulant se réjoüir aux dépens de ces trois originaux & achever leur défaite, écrit à chacun en particulier ; elle en reçoit des réponses qui ne laissent aucun doute sur leurs tendres sentimens ; assûrée de sa victoire elle leur joüe ensuite le tour le plus cruel ; & ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’un des trois, obligé de se cacher dans une cuve d’eau chaude, est le dernier à se faire entendre à une nombreuse assemblée, qui est témoin de [108] l’affront fait à ces trois ridicules personnages, qu’on donne cependant pour gens d’esprit : C’est-là le dénoûment de la nouvelle ; je passe mille autres circonstances, qui toutes concourent à ôter à la fiction l’air de la vraisemblance.

Dans la seconde nouvelle, on introduit un homme qui pour conquerir le cœur d’une riche dévote contrefait le muet ; outre que le conte est usé, on y a mêlé je ne sçai combien de circonstances, qui ne laissent pas au Lecteur le plaisir de croire un moment l’avanture vraisemblable. Le muet joüe si bien son rôle, qu’il enflâme l’austere devote, un embonpoint surnaturel est la suite de ces amours. La devote jalouse de couvrir sa turpitude, prend le parti de se marier avec un homme qui lui faisoit la cour depuis longtems. Le muet qui n’avoit amené les choses à ce point, que pour joüir en qualité d’époux de la grande richesse de la devote, consulte une femme de chambre sur les moyens de rompre cet hymenée. Ne trouvant nulle ressource de ce côté là, il prend le parti de faire sçavoir le mystere d’iniquité au futur époux. Ce muet qu’on peint comme un homme d’esprit, auroit-il eû l’imprudence de se livrer à [109] une femme de chambre ? Est-il vraisemblable que le futur époux averti de l’état de la devote, fût incredule jusqu’à ce que le prétendu muet lui conte lui-même l’avanture ? Outre l’indecence, peut on croire qu’il eût choisi l’Eglise, pour s’assûrer le succès de sa manœuvre ? la devote outrée de se voir diffamée devant une nombreuse assemblée, auroit elle consenti à accepter la foy conjugale ? Je réünis toutes ces circonstances pour montrer combien peu on y apperçoit les traces de la verité.

Dans la troisiéme enfin qui a pour titre, la sympathie forcée ou le double échange, on introduit deux bergers qui changent mutuellement de Maîtresses : Cela arrive par deux avantures, dont la seconde assez semblable à la premiere, est d’abord apperçûë par le Lecteur ; ainsi on ne le laisse pas joüir du plaisir d’une agréable surprise. On a beau dire pour justifier le peu de préparation de cet évenement, qu’il auroit fallu, si on avoit voulu éviter cet inconvenient, enfler l’ouvrage ; en auroit-il coûté beaucoup, d’imaginer une seconde avanture, qui conduisant au même but, n’auroit pas eû un rapport si marqué avec la premiere ? Par là on auroit ingénieusement trompé le Lecteur. On [110] m’avoûra que dans un défi spirituel, surtout en fait de nouvelles, il ne faut pas du moins négliger le vraisemblable qui en fait tout le prix. J’oubliois d’avertir que l’Auteur se critique lui-même à la fin de chaque nouvelle ; mais les défauts que je releve, ont apparemment échapé à ses lumieres. Il seroit à souhaiter que l’Auteur variat & polit un peu plus son stile.

Voilà, Monsieur le Spectateur, une critique ébauchée de deux ouvrages ; j’ai affecté la précision pour laisser au Lecteur le plaisir d’encherir sur mon jugement. Vous devez faire la cour à un ami tel que moi, vous voyez que je vous fournis assez de matiere pour vos Feüilles : Gardez moi seulement le secret si vous voulez que je continue à me rendre communicatif. Je suis, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► Je ne sçai si mes confreres les Spectateurs se sont jamais avisez de rendre compte de leurs songes, c’est tant mieux pour moi de commencer, la grace de la nouveauté supléra aux défauts de la narration & du stile. ◀Metatextualität

Dans ces instants, où nôtre ame dégagée des idées dont elle a été occupée pendant le jour, est capable de recevoir les impressions les plus vives ; Ebene 3► Traum► j’ai ap-[111]perçû l’Amour & Plutus qui s’entretenoient ensemble. Un pareil spectacle ne m’a pas peu surpris, attentif cependant à leur entretien, j’en ai recueilli leurs moindres expressions.

Ebene 4► Dialog► Vous m’avez, disoit Plutus à l’Amour, de grandes obligations, je vous épargne bien des fatigues, autrefois il vous falloit sortir de Cythere pour voyager dans le reste de l’Univers, aujourd’hui vous pouvez y être tranquille, vos affaires n’en vont pas moins leur train. Combien de soins ! Combien de mouvemens pour conquerir un cœur ! il vous en coutoit quelquefois tous vos dards ; avoüez que je vous soulage bien, depuis qu’avec de l’argent je vous fais remporter plus de victoires que vous n’en pouvez même souhaiter. Dûsse-je passer pour un ingrat, répondit l’Amour, je ne vous sçai aucun gré de tous ces prétendus bons offices. Si mon souverain plaisir consiste à me rendre maître des cœurs, je ne suis ambitieux que d’une gloire penible, je veux tenir la victoire de mes soins, & elle cesse d’avoir des attraits pour moi quand elle devient facile : Rien n’égale ma joye lorsque déterminé à me rendre maître d’un cœur rebelle, je l’accoûtume peu à peu à voir avec des yeux moins severes le [112] berger que je lui destine. Jaloux de lui en peindre les charmes, de faire valoir ses petits soins, son aveugle soûmission, je parviens enfin à faire soûpirer ce cœur rebelle, à unir deux amans par les liens de la plus pure tendresse. C’est à ce prix seulement que la victoire a dequoi me charmer. Quoi, lui repliqua Plutus, faites vous toûjours le Romancier ? Quittez ces expressions gauloises, puisque vous êtes jaloux du titre de conquerant, dites-moi si une place prise par assaut, ne flate pas plus agréablement que lorsqu’on est obligé, aprés des longueurs infinies, d’agréer une capitulation dont on n’est pas toûjours l’arbitre ? Ne faites point tant le délicat, bien des Genéraux n’ont pas rougi de faire avec de l’argent, ce que les Canons & les Bombes n’ont pû faire ; mes manieres seront gothiques tant que vous voudrez, répondit l’Amour, il n’en est pas moins vrai que mes plaisirs les plus sensibles, dépendent d’une respectueuse tendresse, d’une douce communication de sentimens, d’une vive effusion des cœurs ; il est vrai que je brusque quelquefois mes conquêtes, mais il y a toûjours dans l’un & dans l’autre cœur, des sémences d’une tendresse délicate, alors je ne fais, pour [113] ainsi dire, que la reveiller ; au reste, je n’envie point aux Generaux la ruse dont vous me parlez ; l’Amour doit triompher par l’Amour. Je ne vous croyois pas si peu reconnoissant, repliqua Plutus, est-il possible que vous poussiez l’ingratitude jusqu’à ce point ; mais j’espere qu’en vous étalant toute l’étenduë de mes bons offices, vous changerez de langage. Quand vous vouliez enflâmer des cœurs, il vous falloit pour les assortir, une conformité de goûts & d’inclinations, une compensation d’agrémens ; tout cela vous coûtoit encore bien des soins ; aujourd’hui vous faites par mon canal ce que vous auriez tenté sans succès. Une vieille qui enduit son visage de fard, trouve un Adonis qui lui conte fleuretes, qu’elle paye en beaux loüis d’or ; il voit les amours se joüer dans les rides de cette autre Arqueneaße : Avoüez-moi que vous me devez ce miracle, vous me direz qu’elle n’est point aimée, mais elle joüit du plaisir d’aimer, il n’en faut pas davantage ; ne vous attendez pas à ma reconnoissance, lui répondit l’Amour, je n’ai nulle part à l’infâme trafic dont vous me parlez ; c’est une ruse de vôtre façon, pour enrichir quelques-uns de vos adorateurs, pourvû qu’ils parvien-[114]nent à leur but, il n’importe comment : Aussi ces ames venales seront condamnées à ramer pour passer dans la barque de Caron, les objets de leur prostitution qu’ils haïront éternellement : Voilà un air de severité, lui dit Plutus, qui ne vous est pas ordinaire : Obstiné dans ce jour à méconnoître mes bienfaits, on vous verra bien tôt venir chercher dans mon Palais des diamans & des topases pour vous faire obéïr par des cœurs rebeles, trop heureux d’être admis dans ma cour. Vous saisissez mal mes pensées, lui repliqua l’Amour, je ne me pique pas de severité, mais je veux de la délicatesse dans la galanterie, qu’un cœur soit le prix d’un autre cœur, qu’on s’aime par un goût de volupté reciproque. Un amour fondé sur l’interêt est une vraye débauche, il n’est rien qui puisse en couvrir l’infamie ; je sçai bien que la tendresse dont je peins les charmes, passe dans l’esprit de plusieurs personnes, pour une idée Platonicienne, mais content de conquerir un petit nombre de cœurs choisis, je déteste souverainement un honteux commerce, qui exclut l’idée d’un plaisir délicat. ◀Dialog ◀Ebene 4

Après ce Dialogue l’Amour & Plutus se séparerent, je m’éveillai dans le moment : ◀Traum ◀Ebene 3 Plein de ces idées, je me hâtai [115] de grifoner. Si l’on me demande ce que je pense de leur entretien, je dirai que le Dieu des richesses a tracé un systême d’amour à la mode, & que Cupidon a l’air de joüir d’une longue tranquillité à Cithere, s’il attend que Paris adopte ses sentimens. J’avoüe que les plaisirs dont il se déclare le partisan, seroient plus vifs & plus épurez, mais il faudroit que la débauche & l’interêt eussent moins d’empire. Qui pourra jamais esperer ce prodige ?

Dans le tems que je m’entretenois avec moi même, cherchant quelques idées neuves, pour reveiller l’attention du Lecteur. Ebene 3► Dialog► Ariste est entré, que faites vous-là, m’a-t’il dit, à vôtre air rêveur ; je gage que vous êtes appliqué à embellir vôtre Feüille de quelques traits nouveaux. Jugeant par mon silence que rien n’étoit plus vrai, il continua sur ce ton : Est-il possible que vous ayez la simplicité de croire, que vous pourrez encore dire des choses nouvelles & qui n’ont jamais été dites ; vous venez trop tard pour le persuader ; il y a déja je ne sçai combien de siécles qu’on disoit qu’il n’y avoit plus rien de nouveau sous le soleil, désabusez-vous, nous ne faisons, pour ainsi dire, que rajeunir les pensées des écrivains qui nous ont precedez, [116] par la maniere nouvelle de les habiller ; le nombre des images de la nature n’est point infini ; heureux ceux qui ont pû les saisir les premiers, ceux-là seulement ont eû l’agrément de dire des choses nouvelles : Lisez, ajoûta-t’il, tous nos Poëtes modernes ; vous verrez toûjours revenir les comparaisons des anciens, les mêmes images, les mêmes pensées ; on cherche seulement à déguiser les larçins. De-là, je conclus que nous avons un nombre d’images, à qui nous prêtons seulement des embellissemens differens, nous nous copions sans cesse les uns & les autres ; s’il étoit possible de faire l’anatomie de tous les ouvrages qui ont jamais été composez, on réduiroit à très-peu de volumes tant de milliers de Livres, qui sont seulement la preuve d’une inutile secondité. Frapé du vif penchant à nous copier mutuellement, je crois, sans admettre la transmigration des ames, qu’il y a une metempsicose de pensées ; cela est si vrai, que peut-être quelque autre Auteur a déja dit tout ce qui fait la matiere de nôtre entretien. Que sçai je, en feüilletant Platon que nous n’avons jamais lû, trouverions-nous que nous sommes son foible écho ? Il m’arriva l’autre jour de composer un Idille ; [117] j’ouvris ensuite par hazard les poësies de Bion, j’y trouvai presque les mêmes images, les mêmes pensées : cependant je n’avois jamais lû ce Poëte. Que pensez-vous de tout cela, me dit Ariste. Frapé de ces réflexions originales, je ne pûs d’abord m’empêcher de rire : Voilà, lui répondis-je, un systême d’esprit qui ne fera pas fortune, l’amour propre n’y trouve pas son compte, si ce que vous dites est vrai, les premiers écrivains seulement ont dit des choses nouvelles ; & nous ne sommes que leurs foibles imitateurs, la difficulté est d’assigner le tems, où la nouveauté ayant été épuisée, on a commencé de les copier. Je vous dirai sans entrer dans le détail de vôtre systême, qu’il y a quelque chose de vraisemblable ; mais revenez d’une erreur importante, la nature jalouse de piquer sans cesse la curiosité des hommes, ne s’est pas d’abord découverte en entier, elle ne se montre que par mesure ; ainsi les Poëtes peuvent toûjours trouver des nouvelles images ; qu’ils soient seulement attentifs à l’étudier, ils éprouveront qu’elle est inépuisable ; mais naturellement paresseux, ils s’épargnent la peine de l’invention, dont ils rejettent le défaut sur la nature, qu’ils ne daignent pas même consulter. Ariste [118] croyant son systême ébranlé par ma derniere réflexion, se disposoit à la combattre ; ◀Dialog ◀Ebene 3 mais il fût obligé de renvoyer l’attaque à un autre jour, averti qu’on l’attendoit pour aller à la campagne.

Metatextualität► L’Auteur d’un petit Roman qui va bien-tôt paroître, voulant pressentir le goût du Public sur sa Poësie, m’a prié de mettre ces Stances dans une de mes feüilles. Il m’avertit que son Heroïne s’exprime ainsi, dans le moment que l’Amant est obligé de faire un voyage par mer. ◀Metatextualität

Ebene 3► Divinitez dépositaires

Des plus chers secrets de mon cœur,

Renversez les projets contraires

Aux interêts de mon bonheur ;

Pour faire aimer vôtre puissance,

Vous dissipez dans leur naissance,

Les orages les plus affreux :

Venez dans mon malheur extrême,

Signaler le pouvoir suprême,

Qui fait l’espoir des malheureux.

Du charmant objet que j’adore,

On va bien-tôt me separer ;

Et mon amour ignore encore,

Le destin qu’il doit esperer :

Ces mortelles incertitudes,

Source de mille inquiétudes,

Déchirent mon cœur nuit & jour :

Dans l’excès du mal qui me presse,

[119] Que votre pitié s’interesse,

Au succès de mon tendre amour.

Puissante Reine de Cythere,

Mere des plus tendres plaisirs ;

C’est en toi que mon cœur espere,

Entends la voix de mes soupirs

Rappelle en ce jour le présage,

Qui me peignit la douce image,

D’un délicieux avenir.

Ramene un espoir plein de charmes,

Que de mes cruelles alarmes,

Je perde jusqu’au souvenir.

De ta puissance environnée,

Je craindrois peu le sort jaloux ;

C’est vainement que contre Enée,

Il essaya tout son courroux :

Déja mille fléches mortelles,

A qui les vents prêtoient des aîles,

Alloient fondre sur ton cher fils ;

Tu le fis couvrir d’un nuage,

Phebus n’en laissa qu’une image,

Pour mieux tromper ses ennemis.

Je suis dès ma plus tendre enfance,

Ta fille par adoption ;

Tu dois à ce nom l’assistance,

Qui sauva l’appui d’Ilion.

Déja d’une mourante vie,

Le fragile fil se délie,

Je touche à mon dernier instant ;

Sensible à ce triste spectacle,

Ne differe plus le miracle,

Qui doit terminer mon tourment.

Que Daphnis, loin de Mytilene,

Brûle toujours des mêmes feux ;

Que dans son amoureuse peine,

Sapho soit l’objet de ses vœux.

[120] Tu sçais jusqu’où va ma tendresse,

Pourquoi rougir de ma foiblesse,

Toi-même formes ces desirs :

Augmente l’ardeur de sa flâme,

Fais qu’éternellement son ame,

Me rende soupirs pour soupirs.

Lorsque sur ta Conque brillante,

Tu charmes tous les Dieux marins ;

Frapé de ta beauté naissante,

Zephire eut soin de tes destins :

Avec son haleine cherie

Il te porta dans Idalie,

Chargea les Heures de tes jours ;

Conjure le riant Zephire,

De souffler sur l’humide empire,

Pour le salut de mes amours.

Dieu de la Mer, dont la presence,

Calme la fureur des Autans ;

Impose aux ondes le silence,

Et peint les jours les plus charmans :

Laisse-toi toucher par mes larmes ;

Toi seul peus finir mes alarmes,

Rends-moi ce dépôt précieux :

Que loin de l’empire des ondes,

Dans les grottes les plus profondes,

Fremissent les vents furieux. ◀Ebene 3 ◀Ebene 2

Fin. ◀Ebene 1