Zitiervorschlag: Anonym [Granet, François] (Hrsg.): "Troisième Feüille.", in: Le Spectateur inconnu, Vol.1\03 (1724 [1723-1724]), S. 49-68, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.3721 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Troisième Feüille.

Ebene 2► Exemplum► Si l’on sçait bon gré aux Voyageurs du détail qu’ils font des mœurs & des coûtumes répanduës dans les pays qui ont été l’objet de leur curiosité, on ne doit pas être moins obligé à un esprit philosophe qui s’applique à nous peindre les caracteres des personnes que le hazard lui fait rencontrer. Les premiers tableaux surprennent nôtre admiration, mais les seconds servent infiniment à nous corriger, en nous representant vivement des qualitez dont les unes excitent le desir de l’imitation, & les autres une serieuse attention sur nous-mêmes, pour éviter le ridicule que nous condamnons dans autrui. ◀Exemplum Un Spectateur ne sçauroit s’occuper plus utilement qu’à caracteriser les [50] personnes qu’il trouve sur son chemin ; ces peintures qu’il auroit soin d’animer, feroient des impressions plus sottes, que les raisonnemens les plus capables d’inspirer l’amour de la vertu. Aussi ai-je formé le dessein d’ébaucher le porttale <sic> de ceux qui par le contraste des vices & des vertus qu’ils réunissent, peuvent passer pour des prodiges de la Nature : mais pour empêcher que le discours se languisse, je laisserai joüer à mes acteurs le rôlle qui les rend originaux. On prendra plus de plaisir à les voir en mouvement, qu’à une description séche & inanimée de leurs bisarres qualités.

Ebene 3► Les Caffez sont des endroits trés-propres à faire des découvertes utiles & agréables ; c’est-là où le ridicule d’une certaine espece de gens se montre sans nuage ; aussi je ne manque pas de m’y trouver quelquefois ; mais au lieu de me mêler dans la conversation, je me tiens isolé dans un petit coin où j’écoute tout, au hazard de passer pour misantrope. J’y restai hier une heure entiere, je n’entendis d’abord que des censures ou des loüanges outrées d’une piece de Théâtre sur laquelle le jugement du public n’est plus douteux. Je m’ennuyois furieusement de mille fades raisonnemens sur la poëtique, quand ma bonne for-[51]tune inspira enfin à un jeune petit Maître de venir me dérider le front. Ebene 4► Dialog► Vous voilà bien serieux, me dit-il, à vôtre air reveur je gagerois, Monsieur, que vous êtes le Spectateur inconnu, qu’on est si avide de démasquer, ne gardez pas l’incognito pour moi, vous trouverez un homme qui peut vous être plus utile que vous ne pensez. Sans être déconcerté par un compliment si brusque, je lui répondis qu’il ne devoit pas se donner tant de peine pour déceler un homme dont la manie étoit peut être d’être mysterieux, & qu’il falloit le laisser dans l’impenetrable obscurité où il lui plaisoit de se renfermer. Sa curiosité ainsi trompée, il ne se rebuta pas. Quoique vous me disiez, continua-t-il, je soupçonne que si vous n’êtes pas le Spectateur inconnu, vous êtes sans doute un de ses amis ; il y a je ne sçai quel air de philosophie répandu sur vôtre visage, qui fait augurer quelque liaison avec lui. Ainsi je vous dirai tout ce que j’aurois dit au Spectateur, persuadé que vous lui rendrez compte de nôtre conversation. Charmé du début de mon avanturier, je l’animai à me rendre le confident des belles choses qu’il avoit tant d’envie de me faire sçavoir. Je suis, ajoûta-t-il, de trés-mauvaise humeur contre vôtre ami, outre [52] qu’il donne un air trop erudit à ses feüilles, il n’a pas fait encore l’honneur aux petits Maîtres de les citer. Si vous me demandez quel interêt je prends à la gloire de ces Messieurs, je vous répondrai que je suis du nombre, un pareil aveu ne doit pas vous surprendre ; les petits Maîtres reçoivent tous les jours tant d’éclat, que ce nom autrefois deshonorant, est devenu un titre glorieux. Cependant le Spectateur ne perdroit pas son tems, s’il se donnoit la peine de tous considerer de près. Où en seroient ses Confreres, s’ils n’étoient attentifs à les moindres traits de nôtre agréable ridicule ; tantôt ils attaquent nôtre frisure, tantôt le vent qui dérangeant cette galante économie, nous rend moins beaux aux yeux de nos Philis & de nos Sylvies. Nous sommes pour eux une source inépuisable d’avantures ; dans le détail des moindres intrigues, ils nous y font briller ; & la peintûre de nôtre joli manege, sert plus que toute autre chose à exciter des impressions durables de plaisir. A ce prélude je m’applaudis dans moi même du bonheur que j’avois de m’entretenir avec un homme d’une humeur si charmante, je ne pûs m’empêcher de lui marquer ma joye. Ce n’est pas tout, ajoûta-t-il, n’est-ce pas à nous [53] que ces mêmes Spectateurs sont redevables du talent d’enrichir nôtre langue, de je ne sçai combien d’expressions, qui pour n’être pas dans le Dictionnaire de l’Academie, ne laissent pas d’avoir une harmonie & une grace qui charme l’oreille ? Que vous dirai-je ? à force de peindre un aimable ridicule, ils nous donnent la joye de les compter pour nos émulateurs, on apperçoit dans leurs ouvrages un certain ton, des certaines manieres, qu’ils ont puisé dans nôtre commerce, lors même qu’ils nous épioient pour nous décrier. Vôtre ami l’inconnu a beau faire, aprés bien des courses faites dans la Republique des Lettres, il sera encore trop heureux d’avoir recours à nous, à moins qu’il veüille manquer à l’engagement qu’il a pris avec le public.

Il me paroît, lui répondis-je, que vous vous interessez vivement à la fortune du Spectateur inconnu, ne craignez pas que la matiere lui manque jamais. La foule innombrable d’Auteurs que Paris voit éclorre tous les jours, le garantit de cet écüeil. S’il en faut juger par ses premieres feüilles, il paroît qu’il aura seulement recours à vous, pour délasser quelquefois le Lecteur qu’il aura serieusement amusé. Tant pis, repliqua mon Avanturier, ce projet ne fait pas [54] nôtre compte ; nous avions comploté de mettre tous les Spectateurs dans le goût de parler sans cesse des petits Maîtres, le concert des suffrages de la Nation, est unanime là-dessus, dans la persuasion qu’il nous sera infiniment glorieux de mettre un grand nombre de gens, dans la necessité de s’occuper de nos exploits. Vous me direz que notre vanité est bien peu flattée par ces peintures odieuses de nos mœurs & de nos inclinations. Vous vous trompez si vous croyez qu’elles nous offensent ; il suffit qu’on parle de nous, pour nous mettre au comble de nos vœux ; rien ne nous afflige plus sensiblement qu’un silence dédaigneux, Ebene 5► Exemplum► & je vous avoûerai en confidence, que je regarde comme un Heros, ce fameux Herostrate, qui pour consacrer sa memoire à la posterité la plus reculée, mit le feu au Temple d’Ephese. ◀Exemplum ◀Ebene 5

A ce trait d’extravagance, je ne pûs m’empêcher de rire : surpris cependant de l’ingenuité d’Aletophile, c’est le nom du blondin : je lui insinuai qu’un langage si naïf n’annonçoit pas un petit Maître ; cette espece de gens, ajoutai-je, ne passe pas pour veridique ; Philosophe enjoüé, vous cherchez sans doute à me faire une agréable illusion, & vous vous avoüez coupable des défauts qui ca-[55]racterisent les petits Maîtres, pour donner plus de vivacité à la peinture que vous en faites. Point du tout, replique Aletophile, je ne me donne pas pour un autre, je voi la source de cette erreur, parce que vous ne me trouvez pas d’abord le talent de mentir à mon honneur & gloire, vous me disputez le titre de petit Maître, si j’avois le bonheur de vous voir quelquefois, vos doutes seroient bientôt éclaircis ; je puis vous assurer que je mens aussi joliment qu’un autre, sur tout auprès d’une Belle, c’est-là où je fais merveille. Cependant je me lasse quelquefois du ton menteur, à peu près comme on se dégoûte des mets les plus exquis ; vous me trouvez justement dans le quart-d’heure où je suis friand de la verité. Mes Confreres qui sont dans l’habitude de mentir continuellement, appelleroient ces accès, des mouvemens convulsifs ; un Philosophe leur donneroit le nom d’intervales lucides, pour moi je cherche alors un rafinement de volupté. Je vous avoûrai qu’outre le plaisir du changement, j’y trouve un autre avantage, mon esprit quelque fertile qu’il soit en mensonges, s’épuise, alors il m’en coûte moins pour attraper le vrai.

Frapé de l’originalité du personnage, [56] je lui répondis, que cette violente démangeaison d’être veridique, ne devoit pas du moins se tourner contre lui-même. Vous m’impatientez, repliqua-t-il, avec toute la sagacité dont vous vous piquez, vous n’avez pas encore saisi nôtre vray caractere, vous ignorez que la loy souveraine d’un petit Maître, est de parler éternellement de lui, ainsi je dégenererois si je suivois vôtre conseil, puisque me voilà dans l’instant où je ne puis resister à la passion de dire la verité, honorez-moi de vôtre attention, quand un homme de ma trempe se met en frais de ce côté-là, vous pouvez compter qu’il ne dit rien qui ne soit exactemnt <sic> vrai, vous allez être enchanté de ma sincerité.

On m’avoûra qu’Heraclite, ce grand pleureur de l’Antiquité, n’auroit pû s’empêcher de quitter son triste personnage, s’il avoit rencontré un homme si extraordinaire ; aussi je me tenois des deux côtez, étouffant presque de rire. Vous n’y êtes pas encore, continue Aletophile, quand vous verrez les suites de l’accès qui me prend, vous ne pourrez cesser de faire le Démocrite. Que je me sai bon gré de déconcerter vôtre philosophie ! je me flatte que celle du Spectateur, ne tiendra pas davantage contre mes [57] saillies ; comme je sçais qu’il se mêle de peindre la plûpart des gens qu’il loue ou qu’il blâme : Je veux vous faire ici le portrait d’un petit Maître, il pourra le mettre en œuvre dans quelqu’une de ses feüilles, & vous les trouverez certainement d’après nature : Ecoutez-moy seulement. Ebene 5► Fremdportrait► Un petit Maître est un agréable menteur, l’arbitre souverain des ajustements, le mignon de l’amour ; la beauté la plus fiere ne lui coûte que des legers assauts : tout rend hommage à ses appas ; toûjours enchanté de sa figure ; il ne trouve que défauts dans le reste de l’Univers. Narcisse vivement épris de son image, il ne sçauroit imaginer de perspective plus agréable que la sienne, aussi est-il toûjours attaché à un miroir ; ennemi du bon sens & de la raison, il est l’adorateur de la folie, sa politesse est de n’en point avoir ; il fait des impromptus composez à loisir ou déja imprimez ; luy seul entend l’art de tourner un compliment, de se mettre avec grace ; qu’on parle d’une femme, eut-elle la réputation d’une Vestale, il ne manque pas de dire que sa vertu a été un foible rempart contre ses charmes ; il s’érige en historien fidele de ses intrigues qui n’existent que dans son imagination ; il fait gloire de déclamer perpetuellement con-[58]tre le beau sexe ; il paye d’un mépris impertinent les honnêtetez qu’on lui fait ; il triomphe lorsqu’il fait un détail recherché des bagatelles les plus frivoles, se vantant de sçavoir combien de vermillon doit mettre une Dame pour animer ses graces naturelles, combien de papillotes il faut employer pour la coëfure à la bichonne ou à la moutonne, comment il faut s’y prendre pour noüer un ruban avec élegance. ◀Fremdportrait ◀Ebene 5

Dans le tems que mon avanturier rassembloit toutes ses couleurs pour achever son tableau, il fût tout d’un coup interrompu par un de ses amis appellé Pseudochtus. Laisse, lui dit-il, ton Philosophe. Voilà bien tôt cinq heures. As-tu oublié que la Marquise de C. nous a prié de siffler une piece de Théatre ? Il est tems de partir. Là-dessus Aletophile m’a quitté, en me disant qu’il trouveroit l’occasion de s’entretenir encore avec moy ; qu’il me prioit d’avance de ne point le rebuter, supposé que je le trouvasse dans le goût d’être menteur : Il est aisé de deviner ma réponse. Je lui ai fait entendre que dans quelque situation qu’il fût, que se serois charmé de le voir. ◀Dialog ◀Ebene 4 Aletophile est un homme trop rare pour être négligé, aussi j’aurai soin de l’agacer de tems en tems. ◀Ebene 3

[59] Depuis qu’on me sçait dans le goût de rendre les Lettres publiques, on m’en envoye de tous côtez. En voici une qui me paroît interessante ; elle est remplie de réflexions sensées sur un ouvrage moderne : je me flate que les Auteurs qu’on critique ne me sçauront pas mauvais gré de les rendre publiques, parce que l’équité & la moderation regnent par tout.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

En qualité de Spectateur, vous avez un droit acquis aux reflexions que je vous envoye : elles roulent sur un ouvrage qui a un rapport assez marqué avec le vôtre. Quoique l’Auteur aye dédaigné le titre de Spectateur, il n’en fait pas moins les fonctions, se bornant cependant à donner l’histoire de la Republique des Lettres. En voilà assez pour vous désigner les nouvelles Litteraires. Ce projet commencé par une personne peu capable, est aujourd’hui continué par des gens habiles ; le merite de celui qui en est principalement chargé, est universellement reconnu.

On ne sçauroit trop louer les Auteurs de ce projet, dont l’utilité se fait aisément sentir, outre les lumieres que les [60] historiens & les Auteurs y puiseront ; ceux qui veulent acheter des Livres, auront l’avantage de connoître facilement ceux qu’on imprime tous les jours dont ils feront un choix éclairé, par le secours du détail abregé des matieres qui y sont traitées. Dans le tems que la Republique des Lettres fournit des plumes pour apprendre à la posterité les actions des Princes & des Heros, il étoit honteux qu’il n’y eût personne parmi nous qui travaille à l’histoire Litteraire ; la voilà confiée à des personnes capables de la rendre veritablement interessante ; il est à souhaiter qu’ils continuent un ouvrage si curieux. Le premier essay qui a parû donne de belles esperances. L’esprit de moderation & d’équité qui regne dans la Préface, les réflexions sensées dont elle est assaisonnée, répondent d’avance de la bonté de l’ouvrage. Cependant comme j’en ay fait une lecture reflechie : Voici quelques observations que j’ai faites & qui me paroissent assez justes ; on me fera plaisir de me faire connoître si je me suis trompé.

Sans avoir l’humeur trop critique, je n’approuve pas la résolution de loüer plûtôt que de blâmer. Le motif sur lequel on l’appuye paroît frivole. Si l’esprit de moderation demande qu’on ne sevisse pas [61] impitoyablement contre un Auteur ; la raison s’éleve contre des éloges injustement donnez ; la louange devant être l’image & l’expression du jugement, ne s’attirera t’on pas le mépris des connoisseurs, en la prostituant aux écrivains qui la meritent le moins ? il faut donc ne porter aucun jugement, où aprecier équitablement le merite de chaque ouvrage. J’avoüerai ici que j’ai été revolté en voyant des Poëtes latins modernes, comparez à ceux du siecle d’Auguste, j’en atteste les Auteurs de cet éloge. Sont-ils bien persuadez d’un si étrange paradoxe ? Sans faire ici le procés à ces Poëtes si fort vantez, on sçait communément que les Vers latins qu’on fabrique aujourd’hui, sont des centons & des rhapsodies, ils ne sont même trouvez beaux qu’autant qu’on y apperçoit une imitation de ceux de meilleurs siécles ; les bons critiques font à peine grace à ceux de Vida, de Sannazar & de Fracastor, & leur sentiment est appuyé sur des raisons solides. La plus grande difficulté qu’on trouve en étudiant les langues, est de connoître la proprieté & la valeur des expressions, si nous avons de la peine à saisir l’énergie de nôtre langue maternelle ; comment pouvons nous nous flater de sentir les beautez d’une langue [62] morte, de démêler tous les rapports que chaque mot a l’un avec l’autre. Je m’imagine que si les Romains se fussent mêlez de faire des Vers grecs, ils auroient étez traitez de Cotins & de Pelletiers. Si Virgile & Horace revenoient dans le monde, ils riroient sans doute en voyant bisarrement unis tant de mots, qui ne sont pas faits pour se trouver ensemble.

Je ne vois pas pourquoi l’on se hâte de donner les titres des ouvrages, qui ne doivent paroître qu’après des années entieres ; cela ne sert qu’à remplir deux ou trois lignes de la brochure. N’est-on pas obligé d’annoncer encore les ouvrages lorsqu’ils paroissent ; il faudroit se borner à une histoire du present, & éviter surtout d’entrer dans aucun détail d’un ouvrage qu’on n’a pas lû, parce que n’étant pas medité, il se trouve quelquefois peu exact ; je fais cette reflexion pour empêcher qu’on ne croye legerement ce que les Auteurs toûjours amoureux de leurs productions, affectent de répandre à leur avantage ; de là viennent des éloges prematurés que le Public désavoüe, pourquoi porter ses vûës jusques dans l’avenir, dans le tems qu’on paroît s’occuper si peu du present ? c’est ainsi qu’on a gardé un profond silence en annonçant les deux traductions de Denis d’Halicarnasse [63] , au lieu de marquer les differens jugemens que les connoisseurs en ont fait. Si l’on vouloit menager un des traducteurs, il falloit se borner aux fonctions d’historien, sans prendre le ton critique ; la simple narration du fait l’auroit mis dans l’impuissance de se plaindre. Des affectations si marquées décreditent ces sortes d’ouvrages, aussi bien qu’un stile trop négligé, & des méprises frequentes.

C’est encore un inconvenient de prophetiser la fortune d’une piéce de Theâtre, dont le succés ne devient assûré que par les suffrages du Public ; pourquoi s’exposer au danger de donner de fausses esperance ? Il falloit annoncer simplement la Marianne de M. Voltaire, lorsqu’il donna son Artemire, personne ne lui disputoit les qualitez poëtiques dont on fait l’énumeration : cependant le même public qui avoit applaudi à son Œdipe, ne crût pas devoir faire le même honneur à cette seconde Tragedie, quoique l’Auteur en eut auguré le plus heureux succès. Au lieu de prendre le ton prophetique, ne valoit-il pas mieux après avoir annoncé la fortune étonnante d’Inés de Castro, marquer le jugement que les connoisseurs en ont fait en la lisant ? jugement qui va jusqu’à faire rougir quelques-uns, de n’avoir pas démêlé au [64] travers des prestiges de la déclamation, les défauts d’une piece si monstrueusement disposée.

Voilà, Monsieur le Spectateur, les réflexions que je vous prie d’envoyer à un de vos confreres, qui, soit dit sans vous déplaire, a le talent d’interesser plus que vous ; les sçavantes nouvelles qu’il nous communique, valent bien les portraits que vous nous donnez de certaines personnes dont vous avez peut être la malice d’embellir le ridicule, je suis, & c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Pour connoître le caractere d’un Auteur, il suffit de lire ses ouvrages avec réflexion ; c’est-là où son esprit & son cœur se peignent au naturel, où sa maniere de penser, ses inclinations & sa qualitez les moins aperçûés, se montrent dans leur vray jour. La raison en est sensible. Comme en composant ses ouvrages, il n’est distrait par aucun objet exterieur, s’entretenant avec lui-même, rien ne contraint ses pensées & ses sentimens, d’autant moins en garde contre lui-même, qu’il est occupé à peindre les images telles qu’il les saisit & à exprimer les idées qui lui sont propres. Outre les connoissances que donne une lecture attentive, on apperçoit encore la situation ou tranquile ou violente de la machine de [65] l’Auteur ; les mouvemens convulsifs ou reglez de son esprit ; on voit s’il est modeste ou orgueilleux, judicieux ou témeraire ; en un mot tout son interieur & ce qu’il y a de plus caché en lui, se développe & se manifeste.

Qu’on lise le dernier ouvrage de Sagon, on verra qu’il a le transport au cerveau, qu’il roule les yeux, qu’il écume comme un possedé : quelles violentes secousses dans la machine ! Tourmenté de vapeurs, il s’agite, il se tremousse, pour déchirer, pour détruire, pour fraper : son imagination échauffée lui presentant sans cesse des ennemis dont il se croit le fleau, il se jette impetueusement sur eux, il n’écoute plus que sa frenesie ; aussi les coups qu’il porte sont rarement bien assenez, parce qu’il n’est pas en état de viser où il faudroit. Dans son delire il est toûjours emporté, sa fureur est la mesure de sa politesse, il vomit les injures les plus grossieres, on ne luy trouve jamais cette humeur riante, que certains malades laissent appercevoir dans leurs plus violents transports. Sagon est dans cet ouvrage tel qu’on l’a toûjours connu, son stile est bas, rampant, peu poli ; écho de ceux qui ont traité la même matiere que lui, il n’est apparemment la Secretaire du Parnasse que pour redire [66] au Public ce qu’il sçait déjà. Sa qualité de prieur & de solitaire ne l’empêche pas d’abuser du titre de Poëte sans fard : par le peu de soin qu’il prend d’éviter certaines expressions trop cyniques ; la joüissance feconde, les faveurs essentielles, la jument pouliniere, sont des termes qu’un diseur de Breviaire devroit affecter d’ignorer : il devroit encore moins aller feüilleter son Petrone pour y trouver un commentaire plus clair, des deux vers qui sont échapez involontairement à l’Auteur d’Inés : pourquoi le calomnier de la maniere du monde la plus affreuse, en lui attribuant par une maligne interpretation des paroles les plus innocentes le coupable dessein,

Zitat/Motto► D’étaler à nos yeux une amoureuse Scene,
Où les Acteurs viendront des paroles au fait. ◀Zitat/Motto

Puisque l’Auteur nous apprend qu’il lit saint Augustin, il fera plaisir de citer quelque endroit de ce Docteur, qui autorise des pareils excès.

Cependant dans ces accès de fureur, il échape à Sagon des saillies admirables, comme dans les deux Epigrammes que voici :

Zitat/Motto► Un grand Seigneur du Portugal

Pressant la Motte Houdart, Poëte sans égal,

De mettre Inés en Tragedie,

[67] Je le veux, dit l’Auteur, & même je parie

Que mon ouvrage aura des endroits aussi beaux

Que ceux qu’on voit au Cid, sans avoir ses défauts.

Et moi, reprit Damon, en secoüant l’oreille,

Je gagerois, Monsieur, que trop vous promettez.

Donnez-nous seulement les défauts de Corneille,

Nous vous quittons de ses beautez. ◀Zitat/Motto

L’autre Epigramme seroit plus belle, si la chute étoit moins embarrassée.

Zitat/Motto► Baron déclame avec tant d’art

Les grands Vers de la Motte Houdart,

Qu’on croit entendre des merveilles ;

Mais quand Dupuis les donne au Lecteur curieux.

Ce qui fit par l’Acteur, les charmes de l’oreille

Devient par l’Imprimeur, le suplice des yeux. ◀Zitat/Motto

On ne sçait si le suplice des yeux est causé par la difformité de l’impression, ou par la bizarre construction des Vers. Ainsi la pensée est louche, il falloit s’expliquer avec plus de justesse. Un autre endroit veritablement original, c’est la metamorphose de l’Abbé de P… en cheville ouvriere du Systême des Modernes. Ce trait seul est capable de déconcerter le plus grave Philosophe. Si à son humeur caustique le P. S. F. pouvoit faire succeder l’enjoûment, je suis sûr qu’il trouveroit des Lecteurs. Je ne sçai quel [68] sera le succès de ses souscriptions desinteressées ; mais l’Homere vangé qu’il offre gratuitement, est seul capable de renverser ses beaux projets : ne le connoissant pas assez genereux pour donner un excellent Livre, on soupçonne avec fondement, qu’il n’a point trouvé d’autre moyen pour s’en défaire ; & de là un tire un augure peu favorable pour les ouvrages proposez par souscription. La promesse de transmettre à la posterité, les noms des Promoteurs d’un si beau plan, ne fera pas illusion à beaucoup de gens. On prise si peu aujourd’hui l’immortalité, qu’on refusera de l’acquerir même pour la piece de quarante-six sols, à moins que le P. S. F. ne suive l’exemple d’un faiseur d’Odes qui gueusoit honnêtement pour faire acheter son Livre, je doute qu’il vienne à bout de son dessein. ◀Ebene 2

Fin. ◀Ebene 1