Zitiervorschlag: Jean-François de Bastide (Hrsg.): "No. 50", in: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.2\020 (1760), S. 229-240, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2521 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 50. Du Samedi 12 Juillet 1760.

Ebene 2► du Ciel, & qu’il s’en faut bien que le succès de leurs vœux ait toujours dû les flatter ; je ne suis point surpris de leur malheur. Ceux qu’ils ont implorés, n’ont pas manqué de se représenter que la conduite du Poëte dément son langage à ce sujet, & que l’esprit & la nécessité ont parlé, où ils voudroient n’avoir entendu que la voix du cœur.

Ebene 3► « L’espece de liberté où les Poëtes aiment à vivre, & souvent la dépravation de leurs mœurs, contribuent encore beaucoup à indisposer le reste des hommes contre eux. Comme nous n’agissons que pour ceux que nous trouvons quelque avantage à obliger, l’indépendance dont le Poëte veut jouir nous fait présumer qu’il s’éloignera souvent de certains devoirs d’état, & que nous ne retirerons qu’un léger avantage des mouvemens que nous [230] pourrons nous donner pour lui. Les mœurs dérangées qu’on lui suppose, peuvent encore étouffer nos bonnes intentions. Il est difficile qu’un homme dont la conduite est peu réglée, s’attire notre confiance.

Voilà à peu de chose près, tout ce qui a pû décider & décide encore à présent de la triste situation de mille beaux esprits. Que ceux de ce tems connoissent un peu mieux certains usages, certaines bienséances, l’amitié, & d’autres qualités du cœur ; je suis persuadé qu’ils auront moins de sujet d’éclater contre la fortune. Je suis bien disposé à croire que ceux qui ont part à ses faveurs, ne les ont obtenues, que parce qu’ils ont senti mieux que d’autres la nécessité qu’il y a de se distinguer par un esprit sociable, & par les qualités qui caractérisent l’honnête homme, &c. &c. &c. ◀Ebene 3

Metatextualität► En Spectateur & en Citoyen, j’oserai dire que ce petit Discours renferme [231] en peu de mots des leçons précieuses. Ne nous arrêtons point au style, & ne nous aveuglons pas sur le mérite qu’il cache malgré l’irrégularité de la forme. Un observateur des abus & des imperfections humaines est bien plus obligé de bien penser que de bien écrire. Semblable au Médecin, le ton du belesprit ne peut lui attirer qu’une confiance momentanée. Le vrai mérite pour tous les deux est dans la science des maux, & dans la science des remedes. ◀Metatextualität

J’observe que notre Auteur reproche aux gens de Lettres la méchanceté, la vengeance, la satyre. A-t-il tort ? Combien de blessures l’humanité n’a-t-elle pas reçues par des mains de qui elle étoit en droit de n’attendre que des secours contre la violence de ses ennemis ? Je pourrois ici m’étendre à l’infini, & puiser dans les exemples de tous les tems & de tous les jours des preuves de ce que j’avance. Mais je réussirai mieux à faire goûter aux [232] gens de Lettres la vérité de ma morale en leur parlant de leurs propres intérêts. Ces épigrammes, leur dis-je, ces libelles affreux, ces chansons assassines que vous semez sur la surface de la terre, & souvent sur les pas de l’ami que vous venez d’embrasser, toutes ces horreurs vous rendent vous-même des sujets d’horreur. Un méchant, un faquin, un sot, rit un moment de votre atrocité, mais il vous méprise au fond, & demain il rira bien davantage, lorsque l’honnête homme que vous aurez insulté vous aura puni exemplairement. Dans les jours de crime, l’applaudissement, même public, n’est qu’un délire ; le jour qui suit en éclaire l’horreur, & l’humanité est toujours vengée. Il y a dans le champ des Lettres plus de victimes immolées par la nature, que par la méchanceté ; & les coups que l’on reçoit quand on a mérité la qualité odieuse de méchant, sont plus terribles que ceux que l’on a portés. . . . On échappe sans [233] triompher, & ce petit bonheur est regardé comme un miracle dont on peut demander compte aux Dieux. . . .

Metatextualität► J’ai promis de mettre peu du mien dans ce discours, & je n’irai pas plus loin en ce moment ; mais je prie les gens de Lettres de permettre que je leur raconte l’aventure d’un Sçavant qui a été très-célebre ; quelques-uns la sçavent, & n’ont pas profité de la leçon qu’elle renferme ; & c’est à eux-mêmes que j’en adresse ici le récit. ◀Metatextualität

Allgemeine Erzählung► Le Docteur Swift, connu par la finesse & l’agrément de son esprit, demeuroit depuis vingt ans à Dublin, où il jouissoit du plus beau Bénéfice du Royaume après les Prélatures. Quelque agrément qu’il y trouvât, il regrettoit toujours le séjour de Londres, & sa douleur se répandoit dans ses nouveaux ouvrages, où elle s’exprimoit par des traits de satyre. Il composa un Poëme, dans lequel plusieurs personnes puissantes se trouverent fort [234] maltraitées. Il s’attira beaucoup d’ennemis en Irlande, & sa vie fut exposée au dernier danger.

Un homme de distinction, d’un caractere brusque, se crut blessé si personnellement par ce Poëme, qu’il chercha à se venger d’une manière éclatante. Dans ce dessein il gagna d’abord deux ou trois scélérats, auxquels il donna ordre de se saisir adroitement de la personne du Docteur, & de le conduire dans un lieu sûr, où il se proposoit d’aller aussi-tôt le poignarder de sa propre main, ou du-moins de l’estropier par quelque blessure incurable. L’occasion ayant manqué pendant quelques jours à ces exécuteurs, il se mit lui-même à leur tête, & les conduisit au Doyenné, dans la résolution de ne plus rien ménager & d’agir à force ouverte. Le Docteur n’étoit point au logis. Son ennemi apprenant qu’il étoit à souper dans une maison voisine, s’y rend aussi-tôt : il [235] entre avec violence, il trouve le Doyen à table : il alloit le tuer, lorsque le Génie qui veille à la conservation des Sçavans arrêta le coup, & fit passer dans la langue de l’assassin toute la fureur qui animoit son bras. Elle se déchargea par un torrent d’injures & de menaces. Le Doyen, tranquille & comme à couvert de la foudre sous cent couronnes de laurier, essuya cette attaque sans changer de posture & de contenance. Enfin le bruit de l’aventure s’étant répandu dans le voisinage, il vint tant de monde au secours de M. Swift, qu’il se trouva bientôt hors de péril.

Cependant le Gentilhomme offensé fut le premier à publier dans la ville le dessein qu’il avoit eu ; & confessant qu’il y avoit quelque chose d’extraordinaire dans le sentiment de modération qui avoit arrêté son bras, il fit serment devant plusieurs personnes qu’il sçauroit bien faire renaître l’occasion de [236] se venger, & que le Doyen périroit tôt ou tard par sa main. Un homme du mérite de M. Swift ne pouvant être sans un grand nombre de partisans, il s’en trouva de si zélés, qu’ils s’associerent pour sa défense, avec protestation d’y employer leurs forces, leurs biens, & même leur vie ; & pour rendre leur confédération plus redoutable, ils firent imprimer cet engagement signé de leurs noms, & ils s’assemblerent de concert pour le présenter à leur Doyen. Les expressions de leur zele étoient des plus singulieres. Ebene 3► Dialog► « Pressés, disoient-ils, par leur respect & leur amour pour une personne à qui tout le Royaume & eux en particulier avoient tant d’obligation, ils s’engageoient à défendre sa vie, ses membres, sa maison & ses biens, contre son ennemi, & contre ses assassins, &c. » ◀Dialog ◀Ebene 3

La peur ne laissa pas de faire assez d’impression sur M. Swift pour lui cau-[237]ser une maladie considérable. Il étoit au lit lorsqu’on lui présenta cette adresse ; desorte que ne pouvant répondre de vive voix, il fit par écrit la réponse suivante, qu’on mit aussitôt sous la presse.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Je reçois, Messieurs, avec une reconnoissance inexprimable, ces marques admirables de l’intérêt que vous prenez à ma conservation, & du dessein où vous êtes de me défendre autant que les Loix divines & humaines vous le permettront, contre tous les meurtriers qui en veulent à ma vie, à mes membres, à ma maison, ou à mes biens. Ma vie, Messieurs, est entre les mains de Dieu ; & soit qu’elle me soit ravie par la trahison ou par la violence ouverte, soit qu’elle n’ait point d’autre fin que celle qui est commune à tous les hommes, je n’en passerai plus un seul moment sans ressentir comme je le dois, la faveur extrê-[238]me que vous voulez bien m’accorder.

Les habitans du Doyenné, & ceux des quartiers voisins, sçavent avec combien de douceur & de bonne intelligence j’ai vécu parmi eux depuis près de vingt ans. Ils m’aiment, je le sçais bien ; & j’ai cette confiance qu’ils me conserveront leur affection pendant toute ma vie. Mon chagrin aujourd’hui, est que deux maladies cruelles qui me tourmentent, la surdité & les vertiges, ne me permettent point de vous entendre, de vous recevoir, & de vous embrasser l’un après l’autre avec toute la tendresse de mon cœur. Mais plaise au Ciel, qui est témoin de ma reconnoissance, de vous bénir dans ce monde, vous & vos familles, & de vous rendre dans l’autre heureux pour toujours, &c. &c. &c ». ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Sans cette singuliere conjuration, un des plus beaux esprits de toute [239] l’Angleterre auroit succombé sous l’effort de la haine d’un homme violent ; mais s’il est vrai que le Docteur eût mérité cette haine par des épigrammes, l’homme juste qui sçait combien l’épigramme est un poignard sensible, en déplorant la perte d’un homme célebre, n’eût point regardé sa mort comme un assassinat. On deshonore un citoyen par un trait mordant ; & ce citoyen, s’il est homme d’honneur reconnu, a, je crois, le droit de la vengeance ; il doit être regardé comme très-humain s’il ne la pousse pas jusqu’où elle peut aller. Je raisonne ici suivant les principes de l’honneur. Je voudrois que ces principes redoutables fussent mieux connus ou mieux respectés des beaux esprits que l’amour de la satyre rend barbares. Ce souhait sera long-tems inutile, & leur intérêt même ne les éclairera pas sur le danger de leur impudence. ◀Allgemeine Erzählung

Si de l’examen de ce vice affreux [240] dans quelques Auteurs, on passe à la critique de leur amour-propre, on aura encore des faits surprenans à citer, & cette critique ne coûtera que la peine de fouiller dans sa mémoire. L’Angleterre me fournit encore un trait qui mérite d’être connu.

Allgemeine Erzählung► Un Anglois qui avoit succombé mal-à-propos à la tentation d’écrire en vers, fit présenter sa piece à M. Addisson par un de ses meilleurs amis, avec un compliment de sa main, par lequel il le prioit de la manière la plus pressante de corriger ce qu’il n’approuveroit pas. Il avoit mis à la tête de son ouvrage en façon d’épigraphe, douze des plus beaux vers d’Homere. Monsieur Addisson lut la piéce & la trouva détestable. Cependant sa bonté naturelle le faisant réfléchir aux droits de l’amour propre, il fut fort embarrassé sur la maniere dont il devoit répondre ; d’autant mieux qu’en lui offrant les vers, on lui avoit fait entendre que ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 2 ◀Ebene 1