Zitiervorschlag: Jean-François de Bastide (Hrsg.): "No. 49", in: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.2\019 (1760), S. 217-228, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2520 [aufgerufen am: ].


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Feuille du Jeudi 10 Juillet 1760.

Ebene 2► Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Un jeune homme plein d’esprit, & qui malgré cela pense mûrement, m’a fait l’honneur de m’écrire pour me consulter, dit-il, sur la plus grande passion qu’il aura de sa vie. Il adore les Lettres & les gens qui les professent : il s’est livré jusqu’à ce jour à ce goût puissant sans en prevoir les suites, ni même soupçonner que ce qu’on appelle raison, pût jamais prononcer contre ses progrès. Il commence à s’appercevoir que le desir qu’ont ses parens de l’établir & de lui voir prendre un état, lui devient odieux ; il s’est fait du mariage la plus étrange opinion, & par une suite de sa pré-[218]vention, il croit qu’il sera le plus malheureux mari du monde : enfin il voudroit n’être qu’homme de Lettres. Cependant il est assez raisonnable pour craindre qu’une passion qui lui inspire de l’horreur pour tout ce que des parens sensés projettent & desirent pour lui, ne soit qu’une fausse image du bonheur, & ne s’éclaire elle-même un jour par le malheur qui peut la suivre. Il me demande ce que c’est que les Lettres, ce que c’est que les gens de Lettres ; il a entendu souvent ceux-ci se plaindre les uns des autres, & plus souvent encore de la fortune, des Grands, des Ministres. Il soupçonne que cet état est peu propre à faire des heureux ; & il voudroit sçavoir au juste avant que d’y renoncer ou de s’y renfermer tout-à-fait, qu’elle est l’opinion qu’il faut qu’il s’en forme, &c. &c. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Tout Lecteur judicieux sentira que je me trouve ici partagé entre l’humanité & l’honnêteté. Les Lettres & ceux [219] qui les professent offrent mille traits à la critique, & la vérité m’oblige à les employer sans scrupule, quoiqu’avec ménagement : le bonheur d’un honnête homme va dépendre de ma sincérité. D’un autre côté, je ne dois point déclamer contre un Corps dont je suis membre, & beaucoup moins contre les Lettres, à qui je dois l’honneur d’être un peu connu, & peut-être un peu estimé. Je me souviens du reproche que l’Abbé Coyer fait à ceux qui battent leur nourrice. . . . Dans ces embarras je prendrai le parti que la passion m’empêcheroit de prendre si j’étois méchant. Je me contenterai de rassembler ce que quelques gens de Lettres ont écrit contre ceux qui ont embrassé cet état ; j’opposerai en même tems aux vérités qui leur sont échappées contre des particuliers, quelques traits propres à sauver, des membres estimables, de l’affront d’être enveloppés dans une opinion générale ; j’y joindrai aussi quel-[220]ques réflexions ; & le jeune homme pourra alors se décider & se conduire par ses propres lumieres. Je commence par un petit discours que j’ai lû autrefois, & transcrit de je ne sçais plus quel livre, dans lequel j’ai trouvé du-moins le mérite de l’impartialité.

C’est de tout tems que l’on a vû les Poëtes se déchaîner contre la fortune. Nous avons l’obligation de plusieurs ouvrages achevés aux prétendues injustices qu’elle a faites à plusieurs d’entr’eux. Parmi tous ceux qui ont déclamé contr’elle, il ne s’en trouve pas un qui convienne avoir mérité ses rigueurs ; ou s’il en fait l’aveu, il ne manque pas de vouloir persuader qu’il ne s’est attiré son indignation que par des raisons qui lui font honneur. Tout bien examiné, ils ne sont malheureux que par leur faute, ou par celle des autres ; mais il y va plus souvent de la leur, que de celle des autres.

Metatextualität► Je commencerai par remonter à la [221] source des raisons que peuvent avoir les hommes, d’oublier, pour les Poëtes, certains devoirs de l’humanité qu’ils pratiquent généralement envers les autres hommes. ◀Metatextualität

Ebene 3► « De toutes les démarches faites, pour se distinguer dans le monde, je n’en trouve point de si hardies ni de si dangereuses que le dessein de faire des vers. Prétendre à obscurcir le commun des hommes par son esprit, c’est un projet qui ne peut manquer de nous attirer beaucoup d’ennemis. Quand celui qui excelle dans l’art a rempli cette obligation, on manque rarement de le punir par quelque endroit, d’avoir humilié notre amour-propre. L’homme d’esprit a le plaisir de le mortifier, commun avec l’homme riche. Le Poëte qui naît indigent reçoit la peine de son entreprise, de la part de celui qui est plus heureux. Ce dernier, certain que la fortune le dédommage amplement des avantages que la nature ac-[222]corde sur lui au Poëte, & met au moins entr’eux quelque égalité, par ses faveurs, s’obstine à ne lui faire aucune part de son bonheur. Un état aisé donneroit incontestablement de la supériorité au Poëte.

On a toujours décidé, & l’on conviendra toujours que l’esprit est de tous les avantages celui qui mérite le plus d’ébloüir, de séduire, & de plaire. Chacun prétend ne devoir qu’à lui seul, les sentimens qu’il cherche à obtenir de la part des hommes : il est naturel que celui qui est reconnu plus vif, plus éclairé, & plus solide qu’un autre, fasse plus d’impressions flatteuses que celui qui lui est inférieur ; mais il ne peut manquer de se faire autant d’ennemis de ceux de la derniere classe, qui ont les mêmes prétentions que lui sur l’amitié ou sur le cœur d’une même personne. Les femmes, sur tout à qui tous les hommes sont curieux de plaire, se rendent pour [223] la plûpart à l’esprit & au sentiment : elles en supposent avec raison, beaucoup plus dans un Poëte, que dans un autre : leur cœur le préfere souvent à un grand nombre d’illustres soupirans : ces derniers sont comme forcés de le souffrir. Je crois qu’il y auroit peu de Poëtes malheureux, s’ils n’avoient besoin que des femmes, pour voir leur situation adoucie ; mais elles ne sont malheureusement pour eux que les juges du vrai mérite, & n’ont que rarement le pouvoir de le récompenser autrement que par leur tendresse.

On trouvera peut-être que je fais aux Poëtes plus d’honneur qu’ils ne méritent, en les croyant si heureux en amour ; mais je ne crois pas qu’on me démente, quand je dirai que depuis Ovide, qui eut les bonnes graces d’une fille d’Empereur, plusieurs Poëtes ont fait des impressions sur le cœur de plusieurs belles, très-illustres & très-célebres. Que d’ouvrages n’avons-nous [224] pas, où les noms de Corinne, de Lesbie, d’Iris, de Climene, &c. sont mis à la place du nom de beautés que l’on croyoit faites pour ne céder qu’à la plus éclatante noblesse, ou à l’opulence la plus florissante ! Si l’on connoissoit les véritables personnes que les Poëtes ont chantées jusqu’à présent sous des noms déguisés, que de preuves n’auroit-on pas des avantages que l’esprit a sur toute autre qualité ? est-il étonnant qu’on s’étudie à faire le malheur de gens qui possedent plus que d’autres le talent de plaire, & qui peut-être ont donné plusieurs mortifications, chacun en particulier, à plusieurs maris, à plusieurs peres, & à quantité de rivaux ? Si l’on n’a voulu rien faire pour le bel esprit qu’on n’a fait que soupçonner de plaire, que peut-on avoir fait pour celui que l’on sçavoit y être parvenu : je conviens qu’il y a plusieurs Poëtes qui sont estimés, recherchés, & vûs même avec quelque [225] plaisir ; mais ils ne le sont ordinairement que des hommes pour qui ils ne sont point à craindre, qui trouvent leur esprit comparable à celui qu’ils peuvent admirer en autrui, ou qui enfin prétendent seulement se faire honneur de leurs connoissances, & des sentimens qu’ils leur accordent. Peut-être encore, qu’en pénétrant bien avant dans le cœur humain, on découvrira que les Poëtes peuvent rapporter une partie de leur infortune au privilége presque exclusif qu’ils ont d’être les dispensateurs de l’immortalité pour les autres, & pour eux-mêmes. C’est un personnage si glorieux, que l’envie doit naturellement porter à mettre en ce monde quelque différences entr’eux & les hommes. De-là naît peut-être cette ardeur à jetter du ridicule sur la profession de Poëte. Quels mouvemens de jalousie ne doit pas sentir contre le Poëte, celui qui ne l’est pas, & quels regrets ne doit-il pas [226] former de ne l’avoir jamais été, quand il lit ces vers de M. de la Mothe ?

Ebene 4► Zitat/Motto► Le tems, de tout souverain maître,

Fait périr tout ce qu’il voit naître ;

Il n’épargne que les beaux vers.

Vainqueur des vents & des orages,

Phébus ne craint, pour ses ouvrges <sic>,

Que la chûte de l’univers.

Et plus bas.

Combien de Rois, de grands courages

Dignes d’atteindre aux derniers âges,

Précéderent Agamemnon ?

Mais eussent-ils plus fait qu’Achille,

Vains exploits, valeur inutile,

Homere manquoit à leur nom. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4

Passons maintenant aux raisons que les Poëtes peuvent avoir de se reprocher à eux-mêmes leur malheur.

Leur orgueil excessif pourroit bien l’avoir occasionné plus que tout le reste. Les Poëtes sont de tous les hommes ceux qui tirent le plus de vanité de leur profession. Ce n’est pas assez [227] que l’on ait décidé que leur talent les éleve au-dessus des autres hommes ; ils s’attachent continuellement à le leur faire sentir. A proprement parler, qu’est-ce qu’un Poëte ? C’est un homme ennemi né des plaisirs & des devoirs de la société. Satisfaire à ces devoirs, c’est ne perdre jamais de vûe le dessein de prouver aux autres qu’ils valent quelque chose. Le Poëte qui se préfere à tout le monde, ne veut par aucun égard ni par aucune complaisance, admettre au moins quelque égalité entre lui & les autres hommes. Il se croiroit avili par une politesse hors d’usage, & par un enjouement naturel, qui seroient des garans certains qu’il fait cas des gens avec qui il se trouve. Il imagine gagner beaucoup plus à témoigner à chacun une parfaite indifférence ; à ne faire en présence des autres des réflexions que pour lui seul, à faire le procès, quand il fait tant que de parler de ce que font ou disent les [228] autres, à traiter d’inutilité ce qui sert à faire le sujet des conversations de quantité de gens ; enfin à mépriser le rang & la richesse dans ceux à qui l’esprit & les connoissances peuvent manquer. Peut-on se résoudre à faire le bonheur, même à supporter la compagnie de gens qui se plaisent à faire souffrir l’amour-propre ? Presque tout Poëte est incivil, taciturne & difficile ; mais il ne l’est que par orgueil.

Les hommes ne veulent s’employer que pour ceux qui leur sont, ou qui peuvent leur devenir utiles. Que peuvent-ils entreprendre pour des gens qui ne veulent pas même, par aucune démarche autorisée par l’usage, servir au moins à les rendre contens d’eux-mêmes.

On m’objectera peut-être, que les Poëtes, depuis le commencement du monde, ont prodigué plus d’encens aux Dieux de la Terre, que les Payens n’en ont brûlé sur les Autels des Dieux ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1