Zitiervorschlag: Jean-François de Bastide (Hrsg.): "No. 7", in: Le Monde comme il est (Bastide), Vol.1\007 (1760), S. 73-84, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2482 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Feuille du Jeudi 3 Avril 1760.

Ebene 2► Ebene 3► Zitat/Motto► Sans l’esprit, les plaisirs ne sont que des supplices,

Lui seul est pour nos sens, la source des delices ;

Lui seul sçait les apprétier :

Eh ! que m’importe que Dorante

Me regale splendidement,

Quand ses fades discours, de moment en moment,

Me font languir, dans l’ennuyeuse attente

De voir desservir promptement ?

Quel goût peut-on trouver, au plaisir de medire,

Si le trait n’est toujours porté

Avec cette légéreté,

Qui rend à bon droit la satyre

L’ame de la société (I1 ). ◀Zitat/Motto ◀Ebene 3

[74] Combien de choses n’y a-t-il pas à répondre à cela ? Les objections se présentent en foule, quand on a un peu vû combien l’amour de l’esprit fait faire de sottises. Pour moi je le considere sur-tout par un endroit qui me l’a fait toujours envisager comme très-dangereux ; c’est l’abus attaché à cet amour. Ces paradoxes ingénieux où brille l’amour-propre, & dont les succès momentanés désaccoutument d’apprendre & de dire la vérité ; ces médisances si meurtrieres qu’un faux éclat d’esprit fait adorer dans les sociétés ; ces Vaudevilles assassins, monumens indestructibles de la malignité humaine, encore plus que des sotises, ou des défauts des hommes : tous ces jeux de l’esprit, regardés comme des gentillesses, sont autant de crimes réels, car il n’y en eut jamais un seul, un peu applaudi dans le monde, qui ne produisît un malheur pour celui qui en étoit l’objet. Avec de pareils défauts, l’es-[75]prit me paroîtra toujours redoutables ; je ne serai plus touché de ses charmes : je les verrai pourtant, je ne deviendrai ni aveugle, ni sourd, ni injuste, mais je dirai comme à l’Opera.

Ebene 3► Zitat/Motto► Tu vois ces fleurs nouvelles

Dont Flore vient de s’embellir :

Sans leurs épines cruelles,

Qu’il seroit doux de les cueillir. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 3

Et véritablement l’esprit est une fleur qui pour soi comme pour les autres cache une fatale épine. S’il est permis de le personnifier, je dirai qu’il est le plus hardi menteur qu’il y ait dans la nature. Souvent dupé de son propre défaut, il finit comme ces conteurs qui à force de débiter une fable, croient raconter le fait le plus vrai, l’aventure la plus arrivée : il ne raisonne plus alors que sur de faux principes, & s’égare nécessairement & pour toujours. Son air persuadé entraîne la debile raison de ceux qui l’écoutent, autres dupes à qui des malheurs ne suffiront peut-[76] peut-être <sic> pas pour apprendre à raisonner avec le bon sens & non avec l’esprit. Je m’adresse ici aux femmes, & je leur dis, défiez-vous de ce dangereux enchanteur ; il est sans cesse inspiré par les plus malignes intentions contre vos vertus : connoissez-le par ses actions ; n’attendez pas de pouvoir le juger par des épreuves personnelles : quiconque perd un moment avec l’ennemi qu’il doit craindre, risque de l’avoir craint trop peu. Voulez-vous rester indifférente, attachée à ces devoirs dont la douceur coule dans l’ame avec la paix, fidelle à un époux que votre vertu fixe autant que vos charmes, lisez la peinture qu’il fit autrefois de l’amour à une femme, qui raisonnable comme vous, pensoit que rien ne lui paroîtroit jamais préferable au doux exercice de sa raison. Cette peinture vous paroîtra charmante, & elle l’est en effet ; mais si vous avez un peu compris ce que je veux dire, vous serez [77] impatiente de sçavoir l’effet qu’elle produit, & vous haïrez l’esprit en l’apprenant.

Ebene 3► Dialog► « Il n’est rien de si commun que de parler d’amour, il n’est rien de si rare que d’en bien parler ; le cœur qui le sent le définit bien mieux que l’esprit qui l’imagine. Demandez à un Amant ce que c’est que l’amour ? Sentir & desirer vous répondra-t-il, en deux mots : mais ses yeux, sa physionomie, tout en lui vous expliquera sa définition. Un homme d’esprit vous répondra la même chose, sans vous éclairer de même. En un mot, un Amant qui parle d’amour, vous en fait éprouver les mouvemens ; un homme d’esprit ne fait que vous les montrer (I2 ).

Le monde aux yeux d’un Amant ne conserve jamais la même face, il change avec l’état de son cœur. Est-il [78] heureux ? Tout est riant, tout est tranquille : la nuit devient mille fois plus belle que le jour : ses ténebres sont des voiles charmans, où les plaisirs se cachent pour séduire ; son silence devient le langage du bonheur même, tout est animé ; les saisons amenent de nouveaux plaisirs avec de nouveaux jours : l’univers enfin devient le théâtre de la félicité. Est-il malheureux ? Les éléments sont bouleversés : le jour n’est plus qu’une nuit funebre ; la pointe des plaisirs devient celle de la douleur : ce n’est plus cet air pur, cette nature riante, & parée ; le caprice d’une Maîtresse a renversé ce bel ordre ; c’est un nouveau ciel, ce sont d’autres étoiles.

Le monde est bien petit aux yeux d’un Amant ; sa Maîtresse, les habits qu’elle porte, le lieu qui l’enferme, l’air qui l’embrasse, voilà le monde entier, voilà le vaste univers.

[79] Il faut penser modestement de soi-même pour aimer sincerement ». ◀Dialog ◀Ebene 3

Voilà les beaux discours, les belles maximes, que l’esprit débita à cette femme : vertueuse, mais tendre, elle douta & crut tout à la fois : un reste de raison, une terreur soudaine lui firent cependant dire, mais l’amour n’est pas si charmant puisqu’il peut rendre malheureux : il y auroit trop de risque à ne pas regarder cette reflexion comme une raison de s’en défendre…. Oh, répondit l’esprit, ce n’est pas pour des personnes aussi charmantes que vous qu’il a des caprices, ni des rigueurs ; vous sentez qu’il ruineroit par-là ses intérêts ! Eh ! qui voudroit aimer, si la beauté même, si les talens, les vertus, tout ce qu’on recherche & tout ce qu’on adore, n’enchaînoient pas la légereté de l’amour ; non, ne croyez-pas que vous fussiez jamais exposée à vous repentir d’avoir fondé une espérance [80] délicieuse sur un droit incontestable ; je vous garantis le plus grand bonheur, les plaisirs les plus durables, si vous êtes capable d’aimer. . . Oh, je n’en suis que trop capable, répondit-elle, & ce ne seroit pas par mon insensibilité que je pourrois me défendre des charmes de l’amour, mais la raison m’y serviroit mieux, & certainement. . . l’esprit l’interrompit, lui cita mille femmes adorées jusqu’au tombeau, lui chanta tous les plus tendres morceaux de Quinaut, fit lui-même en une minute dix madrigaux charmans, & finit par lui tourner la tête ; elle se rendit, c’est-à-dire, s’abandonna à ses conseils ; & trois jours après, elle eut occasion de lire une satyre affreuse que ce perfide venoit de faire contre la constance. Metatextualität► J’ai mis en vers ce monument d’horreur, & le voici. ◀Metatextualität

Zitat/Motto► Ami dont la main toujours pure

Voudroit peser avec severité

La bienfaisante utilité

[81] Des loix de la nature ;

Cher ami, souffre que mon cœur

Ose, à la fin, sentir & te répondre.

J’arrache aux préjugés leur éclat imposteur,

Je vais penser enfin ; si je suis dans l’erreur,

Je te permets de me confondre.

Où crois-tu me conduire ! à d’éternels tourmens.

Par une prudence stoïque

Tu voudrois limiter le cours des sentimens ?

Entends la voix de tes propres penchans,

Et d’un esprit philosophique

Sonde la profondeur de mes raisonnemens.

L’homme est né libre : il lui falloit un Maître

Un maître qu’il aimât, qui sçut le gouverner ;

En a-t-il un ? Sans doute, & tu vas le connoître,

C’est l’univers. Dieu voulut l’enchaîner

Par une ombre d’indépendance

Qui prit sa source au sein de la diversité :

Il se croit toujours libre, & cette confiance

Accélere & commence

La perte de sa liberté.

Une flatteuse avidité

Devient pour lui, comme une chaîne immense,

[82] Qui lie à tout son cœur, ses goûts, sa vanité

Par le charme de l’espérance

Et par l’attrait plus fort de la légereté ;

Tout jusqu’à ses plaisirs forme sa dépendance.

Si rebelle à ce tout qui pique ses penchans

Il place sa raison à resserrer son être,

En réprimant ses sentimens,

Osons le dire, alors l’homme est un traître :

Infidele à tout l’univers,

Ingrat envers son cœur, dont la constante étude

Etoit de déguiser ses fers

Sous la séduisante habitude

De tant de sentimens divers ;

Il devient, à la fois, perfide & miserbale.

Né pour sentir toujours ce goût insatiable

Qui nous livre au besoin d’aimer,

Se laissera-t-il enflammer

Par quelque objet bisarrement aimable

Dont tout le soin sera de l’attacher

Par un lien peut-être détestable,

Uniquement pour l’arracher

Au goût sensé d’une ivresse adorable !

Non sur nos cœurs tout plaisir a des droits ;

L’homme est né pour changer & rien ne l’en dispense :

[83] Il est injuste s’il balance

Il est ingrat s’il fait un choix.

Je scais que ce systême engage

Un cœur qui veut en faire usage

A la nécessité d’être toujours conduit

Par une machine volage ;

Mais la nécessité n’est plus un esclavage

Quand le plaisir en est le fruit. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Voilà l’esprit démasqué par Euphrosine ; elle conçoit qu’il est un traître, un imposteur insigne, mais sur la foi de ses premiers discours, elle avoit cru qu’aimer, lorsqu’on étoit belle, remplissoit tous les vœux, & assuroit tous les plaisirs. Une plus douce erreur avoit achevé sa séduction, & voici où commence véritablement son histoire & son malheur.

La suite dans la Feuille prochaine. ◀Metatextualität

Allgemeine Erzählung► Nouvelles.

Une Demoiselle, jeune, jolie & peut-être sage jusqu’alors, après avoir long-tems repoussé les instances d’un [84] Marchand, dont elle étoit Fille-de-Boutique, eut enfin la facilité de céder à ses desirs après lui avoir fait promettre qu’il ne lui en arriveroit rien. Elle s’est apperçûe, au bout de quelques mois, qu’il lui avoit manqué de parole. Elle en demande justice & ne cesse de s’écrier : Ah ! les hommes sont bien trompeurs.

Un homme alla il y a quelques jours chez un Armurier, & lui demanda des pistoles de médiocre valeur. Dialog► Je n’ai point d’argent, ◀Dialog lui dit-il, après avoir vû ceux qu’on lui présentoit, mais je m’en vais vous laisser mon chapeau pour sureté. Le chapeau étoit bordé, l’Armurier y consentit. Le lendemain un inconnu vint chez lui, & lui dit en lui montrant les pistolets, n’est-ce pas vous qui avez vendu ces pistolets ? Dialog► Oui, répondit l’Armurier : vous avez fait une belle chose, répondit l’inconnu, & tout de suite il sortit de la boutique, & se mit à courir. ◀Dialog ◀Allgemeine Erzählung

Metatextualität► On ignore la suite de cette aventure ; mais si elle me parvient, j’en ferai part au Public.

A samedi la Chanson. ◀Metatextualität ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1(I) Les ennuisdu <sic> Carnaval. Théâtre de Romagnesi.

2(I) Voyez comme l’esprit, ce fourbe adroit, parle ici contre lui-même.