Citazione bibliografica: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "Article XXXII.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\038 (1735), pp. 425-440, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2305 [consultato il: ].


Livello 1►

Article XXXII.

Du Mardi 21. au Jeudi 23. Juin 1709.

Du Caffé de White, le 22. Juin.

Livello 2► Metatestualità► L’Affaire dont il s’agit dans la Lettre suivante, est si pressée, qu’il m’a fallu tout quitter ce matin, pour [426] faire promptement réponse à la personne de qui je l’ai reçuë. ◀Metatestualità

A Monsieur
Bickerstaff

Le 18. de Juin 1709.

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Monsieur,

« Quand vous saurez mon état, je ne sai si vous y trouverez de quoi me plaindre, ou de quoi vous en moquer. Je suis éperdûment amoureux d’une Fille, qui est la plus incomprehensible qu’il y ait jamais eu dans le Monde. C’est une Savante, & une Philosophe de profession. Elle me desespere à l’entendre toujours parler d’Esprit pur, & de n’avoir jamais à la main que les Ouvrages de 1 Norris, de [427] 2 Moor, de 3 Milton, & de Visionaires semblables. Ce n’est pas qu’un Amant qui s’entend en Métaphores, ne pût faire venir à ses fins, tout ce Galimathias d’idées, s’il lui étoit permis, de les expliquer à sa mode. Mais la Belle s’obstine à prendre tout cela litteralement. Elle voudroit être Cherubin, ne prenant pas garde que si elle vaut quelque chose, c’est parce qu’elle a un [428] Corps en chair & en os. Quand je lui-y, parle, elle m’accuse de troubler ses entretiens avec la Vérité éternelle. Si je m’émancipe à lui toucher la main, elle s’irrite de ce que je ne la traite pas comme une Intelligence. Elle appelle sa Chaise roulante un Vehicule. Son Echarpe à falbalas passe dans son langage pour des Ailes ; l’Habit bleu qu’elle porte est la Région azurée qu’elle habite. Ayant à faire à une Maîtresse comme elle, c’est un malheur pour moi d’être ce que je suis haut de six piés & demi, fort large d’épaules, &la jambe bien fournie. Avant que d’étre amoureux, j’aurois mangé du matin au soir, & buvois toujours mes deux Bouteilles en me couchant sans en être incommodé. Ajoutez à ceci, que je n’ai pas encore vingt-six ans accomplis & que j’ai le nés tout-à-fait aquilin. Tout cela qui m’aideroit à faire fortune ailleurs me rend odieux auprès d’elle. Que faut-il donc [429] que je fasse ? L’Effronterie en personne ne la seroit pas revenir. Si je me borne à déplorer mon sort, il suffit, à son avis, que je sois malheureux pour n’avoir aucun droit de commerce avec elle. Si je lui peins les douceurs de l’Amour, elle s’en moque, & ne semble point tenir à la Substance étendue. J’ai compté pendant longtems sur l’hypocrite de son Sexe, & jusqu’ici je m’y suis trompé. Son opiniâtreté a si bien soutenu cette dissimulation que je n’en suis pas plus avancé que si elle me haïssoit sincerement. Voici donc, Monsieur, la question que j’ai à vous faire : Ne me seroit-il point permis de la mettre à l’épreuve, d’en venir aux voies de fait, & de lui faire quelque violence pour la convaincre, malgré qu’elle en ait, qu’elle est aussi capable de goûter l’amour que d’en inspirer ? J’attends votre reponse avant que de m’abandonner au desespoir, ce que je ne crois pas encore à propos de faire, parce que cela pourroit me maigrir, & qu’en cas qu’elle vînt à changer d’humeur, elle me haïroit, peut-être, pour ma langueur plus qu’elle ne le fait à [430] présent pour mon embonpoint. Je suis avec impatience,

Votre très-humble Serviteur,
Charles Vigoureux. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Mon Patient m’expose son petit fait avec tant de chaleur & d’une manière si vive, que je conçois toute la peine, & le Caractere de celle qui la cause, comme si je le voyois. Les Femmes Philosophes ne se gouvernent pas comme les autres personnes de leur Sexe. La flatterie est le moyen général de les gagner toutes. Il n’y a que la différente manière de s’y prendre. Un Conteur de fleurettes, adroit & agréable, ne manquera presque jamais de plaire à la plupart des Dames. Il échouera pourtant auprès d’une Malebranchiste. Elle fait profession de mépriser l’encens, & les louanges les plus délicates ne peuvent toucher cette Ame toujours élevée au dessus des sens & de la matiere. N’allez donc pas entamer par le Panegyrique. Contentez-vous d’admirer en silence ce qu’elle dit & ce qu’elle fait. Comptez que l’indifference qu’elle vous témoigne est plutôt un caprice de l’esprit, qu’un sentiment du cœur.

[431] Racconto generale► Il n’y a pas longtems que nous avons vu dans cette Ile une Communauté de Filles de ce caractere. S’étant mises en tête, que le Célibat cônvenoit le mieux à leur penchant, elles résolurent de faire societé de biens, & de se bâtir un Monastere. La situation du Lieu qu’elles choisirent ne pouvoit être plus agréable. La Nature y avoit épuise son savoir. Ce sejour étoit destiné à l’étude & à la retraite. On n’y devoit entendre parler ni de Galans ni de Galanterie. L’institution de ce nouvel Ordre ayant fait du bruit dans le monde, sept Messieurs eurent la curiosité d’aller voir ce Lieu si rare & dont la renommée ne diminuoit pas les merveilles. Notez que ce même nombre étoit celui des Recluses & qu’il y avoit, parmi ces Curieux, un Petit-Maître plein d’esprit, que vous auriez pris pour un Juge quand il vouloit se contraindre. Ce fut lui qui entra le premier. Une Servante, qui l’appeçut, s’avança pour lui dire qu’on les prioit de se retirer d’une Maison où l’on ne vouloit point souffrir d’Hommes. Livello 3► Dialogo► Mon Enfant, lui répondit-il, nous sommes de jeunes gens qui avons resolu de voyager pour voir le monde. Nous avons commencé par l’Angleterre, ayant dessein [432] de passer ensuite dans les Païs étrangers, où même déja quelques-uns de nous ont été. Cette Maison se rencontrant sur notre route & nous esperons que vos Dames ne trouveront pas mauvais que nous en visitions les appartemens & les Jardins. Je vous demande donc en grâce, ma chère Babet, de nous conduire vous-même, & de nous mener aux endroits où nous ne pourrons ni voir vos Maitresses, ni en être vus. Quand nous serons parmi les Catholiques d’Outre-Mer, nous nous ferons un plaisir de leur apprendre que nous avons des Religieuses Protestantes. ◀Dialogo ◀Livello 3 En disant cela, mon Homme s’approche gravement de la Fille, lui fait une révérence profonde, & lui donne un baiser. La pauvre Servante, étourdie du compliment & de l’action n’eut de presence d’esprit que pour remarquer que celui qui lui parloit ne la connoissoit pas. Livello 3► Dialogo► Monsieur, lui dit-elle, vous me prenez aparemment pour une autre ; je ne m’appele pas Isabeau, mais Susanne, à votre service. Le Gaillard lui ayant fait de très serieuses excuses de cette méprise ; Oh ! Monsieur, lui repliqua-t-elle, vous êtes trop bon & je suis confuse de vos honnêtetés. La faute que vous avez faite ne les mérite pas ; car j’ai une Cusine germaine [433] qui porte le nom que vous me donniez. En vérité, reprit-il, je vous ai bon gré de ce que vous m’apprenez. Je n’ai parlé d’abord qu’au hazard ; mais puis qu’il s’en est si peu fallu que je n’aie eu l’honneur de vous connoitre, permettez-moi de vous présenter ces Messieurs. ◀Dialogo ◀Livello 3 A ce mot toute la Troupe franchit la porte, & chacun en entrant salua familièrement la belle Touriere, qui les laissa faire, ne sâchant ce qu’elle faisoit elle-même.

Pendant ce tems-là, les Dames étoient aux écoutes, & frémissoient de colére, à la vue de l’insolence de cette Jeunesse. Ne pouvant plus digérer cet affront, la Principale crut qu’il falloit paroître pour laver la tête à ces étrangers, & pour les faire sortir. Elle se nommoit Madonelle, Fondatrice du Couvent, & Auteur d’un Livre, où elle avoit fort exalté les avantages de la vie Monastique. La voyant avancer, le Petit-Maître se détache pour lui faire le compliment au nom de toute la Compagnie. L’accueil qu’on lui fit auroit démonté tout autre Homme que lui. Livello 3► Dialogo► Je vous trouve bien hardis, lui dit d’un ton fier cette jeune Philosophe, de mettre les pieds dans noire Maison. La Servante ne vous a-t-elle pas dit de notre [434] part que nous n’avons que faire de vous Visites, que nous avons consacré cette Retraite à la Méditation, & que nous n’y voulons point d’Objets qui nous éloignent de la contemplation des choses celestes. Si cette Fille s’est aquittée de sa Commission, pourquoi me donner la peine de vous le repeter ? ◀Dialogo ◀Livello 3 L’Introducteur, qui s’attendoit à cette reception, & qui connoissoit de reputation cette Demoiselle, se composa de maniere qu’une personne même qui l’auroit connu y auroit été trompée. Il prit un air grave & modeste, où il paroissoit beaucoup de respect, sans aucune affectation, & lui dit, Livello 3► Dialogo► Madame, Quelque soin que vous ayez pris pour cacher au Public le leau projet de cet Etablissement, tout le monde en est instruit, & nous n’avons pû l’ignorer. Nous sommes des Voyageurs qui nous faisons un devoir d’examiner tout ce qu’il y a de curieux dans tous les Lieux où nous passons. Nous avons déja vû, parmi les Etrangers, beaucoup de Maisons déstinées aux mêmes usages que l’est celle-ci. Mais celle-ci l’emporte de beaucoup sur toutes celles que l’on voit ailleurs. Vous y faites revivre l’innocence & la pareté des premiers siécles. J’en juge ainsi sur les diées qu’en donne un Livre publié par un auteur de votre Sexe, qui se [435] nomme Madonelle. Si la Fonadation répond à ce que j’en ai lû dans cet excellent Ouvrage, il n’en fut jamais de plus belle, & nous connoîtrions peu le prix des choses, si nous n’avions de l’empressement pour voir dans sa naissance, une Institution qui fera l’admiration de toute la posterité. Si mes Ecrits, Monsieur, repartit la Savante, ont été capables d’élever votre esprit, & de vous donner du goût pour des Conversations de Théologie profonde ou de pure Philosophie, j’ai de quoi me féliciter de n’y avoir pas perdu le tems qu’ils me coûtent. Quoi Madame ! s’écria-t-il, seignant d’apprendre une Nouvelle, & se reculant de quelques pas pour témoigner une surprise plus respectueuse, c’est vous qui êtes cette incomparable personne ? Quel seroit mon extrême bonheur s’il m’étoit permis d’approcher de cette bonche divine de laquelle tout de choses merveilleuses sont sorties ? ◀Dialogo ◀Livello 3 En disant cela, il s’avance & la baise. A son exemple ses Compagnons prennent tous la même liberté.

Les Dévotes, qui voyoient toute cette Scene à travers quelques trous menagés, ne furent pas peu étonnées. Elles n’en pouvoient revenir & se résolurent pour pourtant de voir en patience où ceci abouti-[436]roit. Le Petit-Maître continua l’entretien avec la Supérieure sur le même ton qu’il l’avoit entamé. Il finit par de grands complimens pour obtenir la faveur de voir toutes les beautés de cette sainte Maison. Il ne vouloit pourtant pas être incommode aux Dames. Pour leur épargner une vue odieuse, on n’iroit point où elles seroient, ou du moins on s’y comporteroit avec toute la décence la plus severe. Il parla si bien que Madonelle elle-même l’introduisit avec ses Camarades dans le Parloir des Nonains. Ils en sortirent bientôt, tenant chacun sa Belle pour aller faire un tour de Jardin. On s’étoit imposé pour lui de ne faire qu’une promenade de Philosophes, & l’on se tint parole. Au milieu des Plantes, de tant ce sortes, qui s’offrirent de toutes parts à leurs yeux, on épuisa tous les secrets de l’Histoire naturelle au sujet des Végétaux. On se communiqua les nouvelles découvertes que l’on a faites de la différence des Sexes dans les Fleurs, & de l’admirable manière dont cette différence contribue à la conservation de l’Espece. Après qu’on eut bien raisonné là-dessus, le Petit-Maître rappellant toute sa gravité, & parlant d’une vois doctorale, afin [437] d’imposer silencc à toute la Compagnie ; Livello 3► Dialogo► 4 En vérité, dit il, c’est une chose bien mortifiante pour l’Homme, qu’il ne puisse pas se perpétuer à la façon des Plantes. Il n’en coûte à ces Plantes ni désirs criminels, ni mouvemens déréglés pour se reproduire dans nos Jardins. Si, comme elles, nous étions enfantés par la Terre notre Ame ignoreroit ces passions brutales qui la materialisent & qui la deshonorent. Ces paroles se prononcèrent avec tant de serieux que Madonelle crut qu’il étoit à propos de les relever. Votre reflexion, lui dit-elle, a quelque apparence de pieté. Cependant vous me permettrez Monsieur de vous faire remarquer qu’elle porte contre la Sagesse du Créateur. La Providence me paroit avoir eu de bonnes raisons dans les Loix qu’elle a établies [438] pour la conservation du Génre Humain. Elles servent à unir les Hommes, & quel seroit le mérite de la Continente elle-même, si elle n’avoit point de desirs à combattre ? ◀Dialogo ◀Livello 3 Cette reponse fit naître une dispute qui rendit la Conférence, non moins philosophique mais plus gaie, qu’elle ne l’avoit été dans les commencement. Les Interlocuteurs s’humaniserent insensiblement les uns avec les autres, & convinrent d’une seconde entrevue pour épuiser la matiere. Ils se revirent donc le lendemain, & le sujet devenant tous les jours ou plus difficile ou plus intéressant, on en vint enfin aux expériences, physiques. Le sentiment de Madonelle parut le plus raisonnable, & toutes les Filles furent Meres au bout de l’année.

S’il faut du tems pour sortir de la Nature, il en faut aussi pour y rentrer. Le Sieur Charles Vigoureux ne doit pas s’impatienter. Qu’il suive seulement le plan que je viens de lui tracer je lui réponds du succes. Les Femmes Philosophes sentent leurs petits besoins comme les autres. Pourvû qu’on les laisse faire, elles s’enlacent d’elles-mêmes, & trouvent toujours, à quelque heure, de grandes & profondes raisons pour se rendre aux dé-[439]sirs d’un Amant tendre & qui se porte bien. ◀Racconto generale

De mon Cabinet le 22. Juin.

On me donne tant de matière que j’appréhende de n’y pouvoir pas suffire, & de laisser le monde presque aussi corrompu que je l’ai trouvé. Je reçois avis de tous côtés que l’impertinente manière de parler par pointes & par jeu de mots, depuis longtems proscrite, commence à se rétablir. Les personnes qui m’en avertissent souhaitent que je travaille à corriger cet abus. J’avoue que j’ai déja recueilli bien des choses pour prouver qu’il n’est point d’honnête-Homme qui puisse parler de la sorte. Mais je sai aussi qu’il n’y a point de meilleur expédient pour guérir les gens qui sont travaillé de cette Maladie, que celui que l’on peut prendre pour faire revenir un Homme de la Crapule. Il faut la lui faire voir dans un autre afin de l’en dégoûter. J’annonce donc à mes Lecteurs, que je compile actuellement un Recueil d’Exemples, & je le publie d’avance, afin que l’on ne s’en choque pas. En cela je ne ferai qu’imiter les Théologiens qui specifient quel-[440]quefois les Sermens & les Imprécations du Vulgaire, non pour en instruire le monde, mais pour les condamner. ◀Livello 2 ◀Livello 1

1Jean Norris, Ministre de Newton St.Loe dans la Province de Sommerset, grand Malebranchiste, a écrit plusieurs Traités où il a fort poussé les sentimens de ce Philosophe François, entre autres, celui qui a pour titre, la Béatitude Chrétienne, &c. A Londres 1690. Il y attaque Mr. Locke, qui avoit attaqué le P. Malebranche, sur cette proposition, que nous-voyons tout en Dieu. Mr. Norris nâquit en 1657. & je ne sai s’il est mort ou vivant en 1722.

2Je croi que l’Auteur veut parler du Théologien Henri Moor, duquel nous avons un Abrégé de Métaphysique, Enchiridion Metaphysicum, A Londres 1681. & 1682. in 8. C’est le même qui a fait les Notes sur Lux Orientalis de Joseph Glanvil, & sur le Discours de la Verité de George Rust Evêque de Dromore, qu’on imprima dans un Volume in 8. aussi en 1682. Si ce n’est point ce Moor, qui est ici designé, je ne sai qui peut être ce Théologien Philosophe ; car ce n’est point le Dr. Jean Moore, successivement Evêque de Norwich & d’Ely, mort depuis peu d’années.

3Jean Milton, fameux Poëte Anglois, né en 1608. & mort en 1674, a rempli son Poëme, intitulé le Paradis perdu, de tant de Metaphysique, de Spiritualités, de Combats d’Intelligences &c. qu’à mon avis quelquefois in en est inintelligible. D’ailleurs le Poëme est excellent dans les Endroits où le Poëte est naturel. Mr. Bayle a donné place à Milton dans son Dictionnaire.

4Cette pensée a trouvé une place fort sérieuse dans la Religion du Medecin, de Mr. Brown, Part. II. Sec. 9. L’Annotateur dit, sur la foi de Campenelle de sens.rer. in Append. ad Cap.XIX. Lib.IV. que Paracelse portoit encore plus loin que personne le serieux de cette pensée, puis qu’il se vantoit d’avoir inventé un autre moyen pour perpetuer le Genre Humain qui celui que la Nautre y a établi. Au reste je cite ici l’Annotateur Anglois, de l’Edition de Londres 1656. qui est celle dont je me sers, pa.287.