Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XXVIII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\028 (1716), S. 164-170, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1552 [aufgerufen am: ].


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XXVIII. Discours

Zitat/Motto► Concordia discors.

Hor. L. i. Epist. xii. 19.

C’est une Concorde discordante. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Les Femmes sont d’un naturel plus gai & plus enjoué que les Hommes ; mais je ne saurois déterminer si cela vient de ce que leur sang est plus rafiné, ou de ce que leurs fibres sont plus délicates, & leurs esprits animaux plus legers & volatils ; ou s’il n’y au-[165]roit pas, comme d’autres se l’imaginent, une espèce de Sexe à l’égard de l’Ame. Quoi qu’il en soit, la vivacite est le don des Femmes, & l’air grave est le partage des Hommes. Ainsi, de l’un & de l’autre côté, l’on devroit se tenir en garde contre le penchant de la Nature, afin qu’il ne les domine pas trop, & qu’il ne les fasse point sortir des bornes de la Raison. Cet excès ne manque jamais d’arriver, si l’un afecte un Caractère de rigueur & de severite dans toutes ses paroles & ses actions, & l’autre un air libre & badin. Les Hommes ne doivent pas s’abandonner à une espèce de Philosophie sauvage, ni les Femmes à une Galanterie imprudente. Lorsqu’on n’observe pas ces précautions, l’Homme dégenére souvent en Cynique, & la Femme en Coquette ; l’Homme devient triste & de mauvaise humeur, la Femme impertinente & quinteuse.

Nous pouvons conclure de-là, que l’Homme & la Femme ont été créez pour servir de Contrepoids l’un à l’autre, afin que les peines & les fatigues du Mari pûssent être adoucies par la bonne humeur & la vivacité de la Femme. Lorsque ces choses se trouvent bien mêlees ensemble, la Vigilance & la Gaieté se donnent toûjours la main ; & la Famille, comme un Vaisseau équipe de tout son attirail, ne manque jamais ni de Voilure ni de Balast.

Puisque je me trouve à la Campagne, il faut que j’en tire mes Allusions, & que [166] je dise avec les Naturalistes, qu’entre les Oiseaux il n’y a que les Mâles qui chantent, qu’ils commencent à gazouiller un peu avant qu’ils aient des Petits, & qu’ils cessent un peu après ; que, pendant que la Femelle couve ses œufs, le Mâle se poste d’ordinaire sur quelque branche voisine, d’où il l’amuse & la divertit par ses doux accens tout le tems qu’elle est occupée à ce devoir.

Mais le Contract des Oiseaux ne dure que jusqu’à ce qu’il en resulte une Couvée, & que leurs Petits ont les moïens de pourvoir à leur substance, de sorte que les fatigues & les soins de l’état du Mariage, s’il m’est permis d’emploïer ce terme à leur égard, tombent principalement sur la Femelle. Il n’en est pas ainsi de notre Espèce ; comme le Mari & la Femme sont unis pour toute leur vie, & que le gros du Fardeau repose sur le premier, la Nature a donné à la Femme toutes les petites manieres douces, flateuses & obligeantes, capables de rejouïr son associé & de l’animer à travailler avec ardeur pour l’entretien de sa Famille, & l’éducation de leurs Enfans. Du reste, on ne doit pas entendre ceci au pié de la lettre, puis que les mêmes devoirs regardent souvent l’une & l’autre Partie ; mais il faut l’entendre plûtôt du but que la Nature semble avoir eu en genéral dans les différentes inclinations qu’elle a distribuées aux deux Sexes.

D’ailleurs, quelque raison qu’il y ait [167] pour cette diversité, si nous observons de près la conduite du beau Sexe, nous trouverons qu’elles aiment mieux s’associer avec une personne de cette humeur badine & volage qui leur est naturelle, qu’avec ceux qui seroient en état de la moderer & d’y joindre un contrepoids. C’est une plainte fort ancienne, que le Badin l’emporte auprès d’elles sur l’Homme de bon sens. Lorsque vous verrez un Estasier, qui parle à haute voix, à tort & à travers, d’une gaïete insipide, & qui éclate de rire à tout bout de champ, dites à coup sûr que c’est un Favori des Dames : Le bruit, les airs badins & les manieres empressées, sont des Vertus ausquelles il leur est impossible de résister. En un mot, la Passion d’un Femme pour un Homme n’est autre chose que l’Amour propre tourné sur un autre Objet : Elle souhaiteroit que l’Amant devînt Femme à tous égards, pourvû qu’il ne changeât pas de Sexe. Aussi 1 Dryden a- t’il lâché, contre les Femmes de cette humeur, un trait satirique & bien delicat, lorsqu’il leur fait dire, dans une de ses Piéces, Zitat/Motto► Notre Sexe étourdi se laisse prendre à l’exterieur & à la bagatelle ; il se cherche & s’admire lui-même dans les Hommes. ◀Zitat/Motto

C’est une source infinie de calamitez pour les Femmes qui se joignent souvent à des Hommes qu’elles trouvent aussi aimables qu’elles ; ou s’il arrive par hasard qu’ils soient de bonne humeur, ils ne ser-[168]vent qu’à dissiper leur Bien, qu’à irriter leurs Folies, & qu’à redoubler leurs indiscretions.

La même Vivacité ne leur est pas moins fatale après qu’avant le Mariage : Elle dépeint à leur Imagination le Mari prudent & fidèle comme un honête Animal domestique ; & tourne leurs pensées sur le Gentilhomme bien fait & poli, qui fait rire, chanter, & se mettre d’une maniere beaucoup plus galante.

Si cette humeur badine & volage fait égarer la plupart des Femmes dans le choix de leurs Amans & la conduite qu’elles tiennent envers leurs Maris ; on peut dire qu’elle est d’une influence très pernicieuse pour leurs enfans, qui sont instruits à rechercher toutes ces grandes & sublimes qualitez qui paroissent si agréables à leur Mere. Elle est charmée de voir dans son Fils ce qu’elle admiroit dans son Amant, & contribue ainsi de toutes ses forces à se perpétuer elle-même dans une indigne Posterité.

Ebene 3► Exemplum► Nous voïons un Exemple bien naïf de de <sic> cette sorte de Femmes dans la plus jeune des Faustines. Quoiqu’elle eût épousé Marc Aurele, un des plus grands, des plus sages & des meilleurs Princes qui eût jamais gouverné l’’Empire <sic> Romain, elle trouvoit un simple Gladiateur beaucoup plus aimable : Aussi prit-elle tant de soin d’élever son Fils Commode d’une maniere qui répondît à cette idee, que lorsqu’il fut [169] monté sur le trône de son Pere, il devint le plus cruel & le plus infame de tous les Tyrans ; qu’il se batoit avec les Gladiateurs & qu’il se divertissoit à leur casser la tête. Il avoit si peu de goût pour la belle Gloire, que dans plusieurs de ses Médailles & de ses Statues, qu’on voit encore aujourd’hui, il est representé sous la figure d’un Hercule, armé d’une Massue & couvert d’une peau de Lion. ◀Exemplum ◀Ebene 3

Ebene 3► Exemplum► Toutes mes refléxions sur cet article doivent leur origine au Caractere d’un Gentilhomme & de sa Femme, qui demeurent à quelques Milles de la Maison de mon Chevalier. La Femme est une vieille Coquette, qui soupire toujours après les divertissemens de la Ville ; & le Mari est un Rustre de mauvaise humeur, qui gronde & fronce le sourcil à l’ouïe du seul nom de Londres. L’Epouse est d’une Afectation ridicule, & l’Epoux d’une brutalité inconcevable. La Dame hait le chant de l’Alouette & du Rossignol ; elle ne peut souffrir la longueur ennuïeuse des Jours de l’Eté, & s’évanouït presque à la vûë de l’ombre des Bois & du crystal des Ruisseaux ; le Monsieur admire qu’on puisse trouver quelque goût aux sotises de la Comédie & de l’Opera, & depuis le matïn jusqu’au soir, il se moque des Habits chamarrez du Damoiseau & du Courtisan. Leurs Enfans sont élevez dans ces differentes idées que l’un & l’autre leur donnent. Les Garçons suivent le Pere autour de ses [170] Champs, de ses Prairies & des Bois, pendant que les Filles s’exercent à lire des Volumes entiers de Lettres Amoureuses & de Romans à leur Mere. De là vient que les Filles regardent leur Per comme un gros Païsan, & que les Garçons prennent leur Mere pour ce qu’elle est. ◀Exemplum ◀Ebene 3

Ebene 3► Exemplum► Quelle diférence n’y a-t-il pas de cette conduite à celle d’Ariste & d’Aspatie L’innocente Vivacité de l’une est moderée par la douce Gravité de l’autre. La Femme devient plus sage par les Discours du Mari, & le Mari de meilleure humeur par la Conversation de la Femme. Ariste ne seroit pas si aimable sans son Aspatie, ni Aspatie si estimée sans son Ariste. Leurs Vertus sont confondues dans leurs Enfans, & répandent dans toute la Famille un Esprit continuel de bienveillance, de douceur & de satisfaction. ◀Exemplum ◀Ebene 3

C. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Voïez Tome i. p. 204. &c.