Zitiervorschlag: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Hrsg.): "Article XXIX.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\035 (1735), S. 392-401, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2302 [aufgerufen am: ].


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Article XXIX.

Du Mardi 14. au Jeudi 16. Juin 1709.

Du Caffé de White le 14. Juin

Ebene 2► Metatextualität► J’ai tant d’égards pour la Nature Humaine, quelque difforme que la rendent l’Affectation, le Caprice, le Coutume, le Malheur, ou le Vice, que je m’adresse à tous mes Amis pour les prier de me fournir des raisons, qui [393] obligent les Hommes à se conserver eux-mêmes, aussi long-tems qu’il se peut. Un de mes Correspondans m’a fait la Réponse suivante. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

« Vous me demandez pourquoi des Hommes qui ont du sens, de la vertu & de l’experience se soûmettent à la ridicule coûtume de se battre en Duel. Pour répondre à cette question, je vous prie de remarquer que la Mode avoit introduit les Fraises godronnées dont les plus sages de nos Ancêtres se paroient, & qu’elle a de nos jours couvert les meilleures têtes de ces longues Perruques qui traînent presqu’à terre. Les gens sensez n’inventeront jamais ces ajustemens incommodes ; mais ils sont toujours bien aises de paroître en public d’une maniere décente. Si les personnes de ce Caratére respectent la Mode en ce qui regarde les ornemens, faut il s’étonner qu’ils la suivent en ce qui touche la réputation ?

Vous n’ignorez pas d’ailleurs que les Habits & le courage constituent les deux principales branches de la Galan-[394]terie, & que l’Opinion des Dames a toujours fait valoir l’une à l’autre. Soit pour éviter le ridicule de la singularité, soit dans le dessein de plaire à sa Maîtresse, un Homme sage, prudent & poli s’habille comme les gens du beau monde, & malgré sa Raison, tantôt il se fait un plaisir d’exposer sa vie dans une Joûte, & tantôt il se prive du plaisir pour ne s’attirer point de querelle. Ceci néanmoins nous doit d’autant plus surprendre, qu’en tout autre chose les Hommes qui ont l’esprit le plus délicat & le plus éclairé ont une repugnance naturelle à s’accommoder aux Maximes vulgaires. Tout ce que l’on doit dire à leur décharge, c’est que l’on peut distinguer sans peine celui qui cherche le danger par le plaisir qu’il y trouve, de celui qui n’y va que par coraplaisance pour la coûtume. Vous remarquez dans le premier je ne sai quel air de vanité & de triomphe, au lieu que vous lisez sur le visage de l’autre, au sortir de l’Action, qu’il ne s’y seroit pas engagé s’il avoit pû se dispenser de le faire.

Ceci me conduit à rechercher la généalogie de ce Monstre affreux que [395] l’on appelle, Duel. Pour moi, je le tiens pour un Enfant bâtard de la Chevalerie errante. Dans le tems de nos vieux Paladins les Statuts de l’Ordre vouloient que le Heros passât, sous les armes, des années entieres à la chasse des Géants ; qu’il afrontât courageusement les avantures les plus perilleuses, & qu’il souffrît le froid & le chaud, la faim & la soif à l’honneur de sa Dame. Mais depuis la mort de Dom Quichote, & que la race des Dragons enchantés s’est éteinte, il a fallu que les Heros modernes se soient créé de nouveaux Monstres pour exercer leur courage, n’ayant plus que ce moyen de prouver au beau Sexe qu’ils ne le cédent ni en l’honneur, ni en amour aux Chevaliers d’autrefois ; Il y a pourtant cette différence du vieux temps au nôtre, que les Monstres anciens ne donnoient de la tablature qu’aux gens qui les alloient chercher dans les Bois & dans les Deserts ; au lieu que ceux de nos jours font admis & reçus familierement dans toutes les Cours & dans toutes les Villes de l’Europe, à l’exception de la France. Par-tout ailleurs ils sont si communs, que l’on ne peut presque trouver de Societé si civilisée qu’on [396] n’y coure risque de la vie, les Hommes les mieux nés & les plus polis ne paroissant point en public qu’ils n’en aient quelqu’un à leurs côtés. J’ai pensé sur ce sujet d’autres choses que je vous communiquerai dans la suite, si ce que & je viens de vous écrire vous donne bonne opinion du reste. Je suis tout à vous, Mon cher Cousin, &c. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Je croi que mon Parent a touché à la source du mal, & que l’on ne doit imputer qu’au pouvoir de la Coûtume la contradiction où nous sommes si souvent avec nous-mêmes. Disons pourtant que la tyrannie des Dames est un peu trop rigoureuse. Ne pourrions-nous point leur prouver notre amour sans nous haïr entre nous, & pourquoi faut- il que l’on ne puisse aquerir leur cœur que par droit de survivance, comme s’il s’agissoit d’une Pension ou d’un Emploi ? On diroit que les Belles sont comme les Villes de guerre que l’on ne peut prendre, si on ne les serre de près, pour empêcher que d’autres en approchent. Si un Amant de cette espece exprimoit au naturel ce qui se passe dans son cœur, lorsqu’il en parle à sa Maîtresse, ses sentimens pour elle pourroient bien être appellés une Pas-[397]sion, mais à peine pourroit-on leur donner le nom d’Amour. Que diroit-on d’un Billet doux dressé sur ce modèle ?

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mademoiselle,

Je prends tant de part à votre personne & à tout ce qui vous touche, que je cassera la tête à quiconque aura l’audace de vous trouver belle & de vous en faire l’aveu. Les. douces œillades que M... vous jettoit l’autre jour m’ont fait prendre la résolution de lui passer demain matin mon épée à travers le corps. C’est ce que mérite sa faute d’être, sensible à vos charmes, & je ne connois point de raison qui m’autorise plus à lui ôter, la vie, à moins que ce ne fût le bonheur qu’il auroit de vous plaire. Si quelqu’un ose dire qu’il meurt pour vous,comptez que, je lui ferai dire vrai, & qu’il ne perira que de ma main.Je suis, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

De mon Cabinet le 14. Juin.

J’arrive enfin chez moi à dix heures du soir, après en avoir passé quatre dans la Compagnie la plus fade qu’il puisse avoir dans la Ville. Les deux principaux tenans étoient un Critique, & un Bel Es-[398]prit, tous deux toujours opposez dans la Dispute, quoi qu’assez semblables pour l’humeur & pour les talens. Celui-ci fait profession de juger des choses en Homme d’esprit, celui-là d’en parler spirituellement, en quoi l’un & l’autre témoigne le même défaut de jugement ; le premier en ce qu’il en fait un usege excessif, & le dernier en ce qu’il le néglige trop.

J’ai toujours remarqué que le Critique est le plus sot de tous les Hommes. S’accoûtumant à examiner tout ; important ou non, il ne considere jamais rien que pour en porter un arrêt définitif : de sorte que vous trouvez toujours dans sa Compagnie un Censeur, & jamais un Egal. Les bagatelles deviennent sérieuses entre ses mains, & les affaires les plus indifferentes se traitent toutes chez lui avec la derniere chaleur. Veut- il faire un Discours, ou composer un Ouvrage ? Cette faculté de l’ame qui devroit bonifier les autres les empêche d’agir. Cest un Soldat qui vient dans la mêlée le casque en tête & sans Epée. Il est en sureté ; mais il ne peut aquerir de gloire.

De l’autre côté le Bel Esprit se laisse si fort entrainer à son Imagination, que [399] le jugement en est absorbé. Il se croit dans l’obligation d’être aussi gai que le précédent d’être serieux. Le Critique.est donc une espece de Puritain dans le monde.poli. Car comme l’Enthousiaste, en fait de Religion, trouve un sujet de scandale dans les choses les plus ordinaires si l’on ne lui peut pas alléguer quelque passage de l’Ecriture sainte qui les autorise ; de même le Critique se fera mille difficutez à perte de vue sur les pensées & sur les expressions les plus communes, s’il n’en trouve point d’exemple dans les Ecrivains estimés.

Pensez donc si j’ai bien passé mon tems avec ces deux Hommes-là, dont le génie & le jargon ne font point du terroir Anglois, & qui se connoit aussi peu eux-mêmes qu’ils connoissent le rapport qu’il y a entre eux. Il n’y a eu à parler que pour ces deux personnages. Quelquefois le Critique s’emportoit, & dans la chaleur du Discours hésitoit ou laissoit la periode imparfaite. Le bel Esprit s’égayant là-dessus étoit bientôt rembarré par des Citations de Dryden qui, dans ses Pièces de Théatre, a souvent emploié des semblables traits pour peindre la Nature, & pour exprimer la colere. L’autre qui a [400] aussi beaucoup lû, paroissant étourdi der cette réponse, se retranchoit à dire que si la colere de son Antagoniste a été bien exprimée, elle a été fort mal déclamée.

Ceci m’a confirmé dans la pensée que j’ai eue depuis long-tems, qu’un bel Esprit de Profession auroit à peine de l’esprit si ce n’étoit point l’avantage que lui donnent les circonstances du tems & du lieu. Prenez garde que c’est moins l’occasion qui lui fournit son bien dire, que l’envie de dire, certaines choses qui lui en fait naître l’occasion. La seule raison qui donne un air de nouveauté à ce qu’il dit, c’est qu’il ne parle pas comme le reste du monde ; il parle à sa pensée, au lieu de répondre à la vôtre. Tel est le caractére du Sr. Dactyle. D’aussi loin qu’il vous voit, à quoi pensez-vous, vous dit-il avec son feu ordinaire, à quoi pensez-vous que je m’occupois tout à l’heure ? Sans vous donner le loisir de le lui demanderai vous décoche une enfilade d’impromptus qu’il avoit préparés, & n’allez point faire assaut d’esprit avec lui. Vous le voudriez inutilement. Il lui importe qu’on ne l’interrompe point. Il oublieroit ce qu’il s’étoit dit à lui-même, & il faudroit vous parler. Je n’ai donc pour lui qu’une ré-[401]ponse générale qui se termine a l’admiration de son extrême vivacité. Mr. Spondée, notré Critique, est presque inseparable de cet Homme-là. Ce n’est pas qu’ils s’aiment, mais ils entendent tous deux finesse être ensemble, s’imaginant, chacun à part, que l’un sert de mouche à l’autre. Je vois des gens d’esprit que ce Couple divertit. Pour moi, tout ce que j’y trouve de curieux, c’est que Spondée qui paroit d’un Esprit épais ne trompe point à la mine ; au lieu que Dactyle cache un Esprit pesant sous un air enjoué. La vivacité du dernier est assez grande pour en faire un Fat, & l’autre a toute la materialité requise pour n’en faire jamais qu’un Sot. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1