Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "LIX. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.2\008 (1745), S. 49-55, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2205 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

LIX. Bagatelle.

Du Lundi 28. Novembre 1718.

Ebene 2► Dans le langage d’un Peuple voisin, que j’ai pratiqué pendant assez long-tems, j’ai remarqué un tour de phrase, qui vaut bien la peine d’arrêter un peu l’attention du Lecteur. Si l’on prend cette façon de s’exprimer dans son sens naturel, elle confond absolument le mérite d’un Homme avec la valeur de son bien.

Fremdportrait► Damon est un maraud. tout prêt à vendre sa Patrie & son Prince. Le coquin est riche, il vaut six mille livres Sterling par an. Arcas est le plus zélé des hommes pour l’Etat & pour la [50] Religion. Malheureusement, il ne vaut pas quatre sols. ◀Fremdportrait

Metatextualität► Voilà des façons de parler fort en vogue chez une Nation très fertiles en Rationalistes. ◀Metatextualität

Il ne faut pas s’imaginer, que toute Personne qui s’énonce ainsi, veuille dire qu’un Homme ne vaut précisément que ce qu’il posséde : Nullement. L’Usage seul, Arbitre du sort des Expressions, a voulu qu’on n’entende rien par ces termes, sinon que tel Homme est riche, & tel autre pauvre. Mais un pareil Usage a-t-il pû s’établir ? Il me paroit, que le premier Homme qui s’est avisé de se servir d’une Phrase si bizarre, a dû être terriblement relancé, s’il l’a adressée à quelqu’un qui eût une ame, ou qui voulût faire semblant d’en avoir une. Cet usage s’est pourtant établi, & par-là on voit évidemment, que dans les Pays où la Raison paroit dominer le plus, le gros des habitans n’est composé que d’Etres machinaux, qui, à en juger par le détail de leurs discours, ne se piquent pas d’être quelque chose de plus relevé.

Ce qui éclate le plus dans le caractére de tous les Peuples, & surtout des plus civilisés, est un Instinct invincible, qui nous porte aveuglément à chérir les Richesses, à les estimer, & à les considérer comme la source du Bonheur & du Mérite.

La raison la plus forte, & la plus capable de ne tirer que de son propre fond les juge-[51]mens qu’elle forme sur les Hommes, n’a qu’à être un seul moment hors de garde, pour se voir la dupe de cet Instinct, & pour se sentir entraînée par ce torrent impètueux.

Pour bien comprendre toute la force de cet Instinct, le plus essentiellement propre à la Nature humaine, on n’a qu’à prêter une légére attention à mille choses, qui se présentent tous les jours dans le commerce de la vie.

Allgemeine Erzählung► J’entre dans un Caffé, par exemple, j’y trouve un homme d’une de ces mines hétéroclites, & de ces phisionomies de contrebande, qui paroissent faites pour déplaire, & pour s’attirer un mépris du moins superficiel.

Ebene 3► Dialog► Fremdportrait► Voyez vous ce Garçon-là, me dit un Ami à l’oreille°? C’est le fils unique d’un de nos plus riches Marchands. Il est sur le point d’épouser une Héritiére, qui lui apporte quatre cent mille livres. ◀Fremdportrait ◀Dialog ◀Ebene 3 ◀Allgemeine Erzählung

A peine ces paroles sont-elles lâchées, que je sens une révolution subite dans mon cœur ; une estime involontaire gagne dans un moment le dessus, sur le panchant que j’avois senti à mépriser ce Favori de la Fortune ; mes yeux s’obscurcissent, je ne vois plus cet air bas, & ces membres mal emboëtés, qui m’avoient d’abord choqué la vue. Je m’approche insensiblement de lui ; je tâche de lier conversation avec lui ; je suis mortifié s’il me répond froidement ; & s’il veut bien me gracieuser d’un petit air affable & riant, je m’en félicite, je m’en aime & je m’en estime davanta-[52]ge. Je sens une différence considérable entre la sottise, & celle d’un homme qui n’a pas plus de bien que moi.

Quelle raison est il possible d’en donner°? Je n’ai pas la moindre envie de couper la bourse de cet homme ; ses millions ne me rendront jamais plus riche d’un sol, & ne me procureront pas le moindre quart d’heure de plaisir. Je le vois pour la prémière fois de ma vie, & selon toutes les apparences je ne le reverrai point. Instinct tout pur par conséquent.

Que tous les Humains sondent leur cœur, &, s’ils peuvent, qu’ils réfléchissent sur leurs sentimens les plus ordinaires, ils seront obligés de convenir qu’ils sont assujettis à ce même foible, aussi naturel qu’insurmontable :

Zitat/Motto► Bien entendu, qu’en ceci

La Femme est comprise aussi. ◀Zitat/Motto

A un petit nombre d’exceptions près, les Femmes sont des machines encore plus machinales que les Hommes, surtout par raport au point en question.

Combien de fois ne les ai-je pas vues recevoir à bras ouverts dans leurs Sociétés, quelque riche Benêt, incapable de leur procurer aucun agrément, de jetter le moindre feu dans la conversation, incapable même de médire. Un Cercle brillant de Femelles jette sur lui des regards prévenans, chacune s’efforce de [53] s’emparer de lui ; & s’il savoit parler, il seroit le plus embarassé des hommes, pour répondre à cent demandes qu’on lui fait à-la-fois.

Qu’un Homme de mérite se présente dans la même Assemblée ; quand sa figure seroit revenante, son air aisé, ses maniéres polies, & son tour d’esprit vif & brillant°; s’il a la réputation d’être brouillé avec la Fortune, une maigre révérence lui fera sentir d’abord, qu’il auroit fort bien pu se dispenser de venir se mêler parmi les honnêtes-gens. Il entamera vingt fois la conversation, & vingt fois on lui coupera la parole. Si, plus hardi qu’un homme sans bien doit l’être naturellement, il ose élever sa voix, & parler aussi haut que le cheval de carosse bien enharnaché qui est à côté de lui, & qui applaudit à ses propres sottises par des éclats de rire immodérés, on le laissera parler tout seul°; ame qui vive ne daignera lui prêter la moindre attention. S’il s’adresse particuliérement à quelque Dame, elle lui dira d’un air distrait, Monsieur  Il répéte ce qu’il vient de dire, & il est heureux s’il est honoré, pour toute réponse, d’un Ah°! d’un Oui, ou d’un Non.

D’où vient une si terrible différence dans la maniére dont ces deux Personnes sont reçues°? Seroit-ce que ces Dames fondent quelque idée de fortune sur les trésors de l’un, & qu’elles n’ont rien à attendre de l’autre ? Ce n’est pas cela. Il en arrive tout autant à un Crésus marié, qui se trouve parmi de jeune <sic> [54] Filles, & à un Jeune-homme riche qui se produit dans une Assemblée de Femmes.

Tout ces égards, toutes ces honnêtetés si ridicules & si bizarres, si l’on en croit la Raison découlent d’une nécessité absolue de l’Instinct dont je vous ai parlé, & dont on ne sauroit venir à bout sans être en possession d’une de ces ames fortes, qui approchent de la perfection des Intelligences pures.

Cet Instinct est né avec le Monde, comme on le remarque par les chicanes que les Philosophes & les Poëtes de l’Antiquité la plus reculée ont faites au Genre-humain, sur son attachement pour l’Or. Les pauvres gens s’imaginoient qu’on donnoit dans ce foible par pure malice, & qu’on étoit maître d’être plus raisonnable sur ce chapitre : Cette creuse imagination, est la source de tant de Leçons de Morale, de tant de Censures, & d’un si grand nombre de Vers Satiriques. Tout cela n’a produit aucun effet sur le cœur de l’Homme, parce qu’il étoît absolument impossible d’en déraciner un panchant, tout aussi naturel que l’amour qu’il a pour son individu.

Metatextualität► Je puis dire sans me vanter, que c’est à moi que le Public doit cette nouvelle découverte dans le Pays de la Morale ; & j’ose me flatter qu’il m’accordera avec plaisir la gloire qui est due à la pénétration de mon génie. ◀Metatextualität

Ebene 3► L’Amour des Richesses est un Instinct, & un Instinct invincible par rapport à la plupart des Hommes. Je prétens avoir démontré la chose, & [55] par conséquent, Messieurs les Philosophes, Messieurs les Poëtes, tréve de Raisonnemens inutiles, trêve de Vers malicieux, trêve de Belles Pensées jettées dans les Riviéres. Ne troublez personne dans la poursuite nécessaire & indispensable de l’Or & de l’Argent. Si quelqu’un mêle aux lumiéres naturelles qu’il faut employer pour devenir riche ; une adresse un peu criminelle, une petite doze de fripponeries utiles, laissez-le faire. Il se damnera peut-être, tant pis pour lui°: en se damnant, il aura du moins la consolation de laisser à ses enfans toutes les belles qualités imaginables. ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1