Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "LI. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\052 (1742), S. 294-300, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2196 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

LI. Bagatelle.

Du Jeudi 31. Octobre 1718.

Ebene 2► Il y a quelques jours que je me trouvai dans une de ces compagnies mêlées, où chacun peut trouver son compte. Après que la conversation eut roulé sur mille sujets différens, elle se fixa sur la Poësie : Bagatelle très aimable, surtout quand elle embellit l’Amour, autre Bagatelle infiniment touchante. Mon Lecteur me croira facilement, quand je dirai que sur un sujet si rebattu j’entendis dans cette occasion quelques bonnes réflexions, plus de mauvaises, & quantité de communes. Fremdportrait► Celui qui en parloit le mieux à mon gré, étoit un Homme entre deux âges, d’un esprit plutôt délicat & juste, que vif & brillant. ◀Fremdportrait Il trouvoit que ce qui constituoit le plus essentiellement le Poëte, étoit la justesse & la ressemblance de ses Images & de ses Portraits. Ebene 3► Dialog► Mais par ces Portraits, dit-il, je n’entens pas la Description exacte d’un Chariot, d’un Cheval, d’un Chaudron, ou d’un Jardin. Il est vrai que quelques Savans trouvent précisément là-dedans le grand mérite d’Homére, & des autres Anciens. Mais, à dire la vérité, ces sortes de Portraits ne demandent pas un grand effort de génie, ni une connoissance générale des Arts, qu’on donne si libéralement au Divin Aveugle de [295] l’Antiquité. C’est, à mon avis, la Description vive & exacte des Mœurs & des Passions, qui fait l’ame de la Poësie. Elle demande non seulement un esprit maître de l’imagination, & capable de la remplir, à point nommé, des Images qui conviennent au sujet ; mais encore une imagination brillante & riche, & un cœur susceptible des Passions dont on veut donner un caractére ressemblant. Je crois devoir avouer, continua-t-il, que nos Poëtes sont inférieurs de ce côté-là aux Anciens. Nous sommes trop ennemis du naturel ; nous croyons trop commun & trop facile, de remplir nos Vers de ces sortes d’images ; nous en voulons à l’esprit de l’homme, & non pas à son imagination, qui est pourtant la route la plus aisée par où l’on puisse aller à son cœur ; nous tirons seulement la quintessence des Images, & nous en formons ce qu’on appelle des Pensées, c’est-à-dire, de petites idées métaphysiques & sententieuses, dont le sens échappe aux deux tiers des Lecteurs, & qui font rêver les plus habiles gens mêmes. D’ordinaire un Poëte moderne ne compte les beautés d’une Piéce de sa façon, que par le nombre des Pensées qu’il y a répandues. Semblable à ce Prédicateur Gascon, qui se vantoit que dans son Action il y avoit vingt-cinq Pensées de compte fait, sans celles de l’Exorde. Je conviens que les Pensées véritablement belles, mises en œuvre avec sobriété, & placées dans les endroits convenables, donnent beaucoup de relief à un Poëme ; & que les Anciens, trop esclaves de la [296] simple Nature, sont trop ménagers par rapport à ces petites réflexions vives & brillantes. Mais nous sommes trop prodigues à cet égard, & les plus habiles d’entre les Poëtes de ce Siécle fatiguent notre esprit, en le forçant à méditer sans relâche.

La Poësie ancienne ressemble assez à une jolie Villageoise, vétue d’une simple grisette, & qui nous montre toute la beauté de sa taille, sans y ajouter le moindre agrément : & la moderne me paroit représenter fort exactement une Coquette, cachée dans ses diamans & dans sa broderie. Ses ajustemens frappent d’abord, & attirent nos regards ; mais peu à peu ils lassent nos yeux & les éblouissent, & nous sommes obligés de les tourner vers des objets moins riches & plus beaux. Ovide, dont l’esprit étoit tout feu, est le prémier des Anciens qui ait affecté de nous donner des Pensées. Il est vrai pourtant qu’il ne néglige pas les Peintures ; mais les bordures de ses Tableaux sont si ornées, & si chargées de colifichets dorés, qu’elles frappent une imagination encore neuve, beaucoup plus que le mérite des Tableaux. C’est pour cette raison qu’Ovide, qui a été jeune pendant toute sa vie, plaît surtout aux Jeunes-gens.

Zitat/Motto► J’étois pour Ovide à vingt ans,

Mais je suis pour Horace à trente. ◀Zitat/Motto ◀Dialog ◀Ebene 3

Metatextualität► Après ce petit discours, notre sage Critique voulant nous mettre encore mieux au fait du mérite des Images, & de l’embellissement [297] qu’elles peuvent recevoir des Pensées employées avec ménagement, tira de sa poche une Elégie de la façon d’un de ses Amis. Nous lui prêtâmes attention, & il nous lut ce qui suit. ◀Metatextualität

Ebene 3► Elegie.

Zitat/Motto► L’Autre jour dans mes bras je serrois mon Iris,

Les roses de son teint l’emportoient sur les lis ;

Sa tendresse animée, ou sa pudeur naïve,

Ou toutes deux causoient une couleur si vive :

Deux Tirans opposés, l’Amour & la Pudeur,

S’unissoient sur son teint dans la même couleur.

Ce tribut que toujours je paye à sa sagesse,

Mon respect succomboit sous ma vive tendresse ;

Et ma bouche tantôt conduite par l’Amour,

Se colloit aux appas de son bras fait au tour :

Tantôt de cet amour l’aimable extravagance,

Exerçoit sur ses yeux une douce vengeance :

D’un baiser tantôt brusque, & tantôt délicat,

Je pressois de son teint le brillant incarnat :

Tantôt plus emporté, d’une lévre brulante,

Je suçois tendrement sa bouche appetissante :

Et tantôt un baiser encor plus enflammé,

Caressoit de son sein l’embonpoint animé :

Enfin mon cœur m’emporte, & ma raison s’oublie,

Dans ce touchant excès de ma tendre folie ;

Et mes baisers hardis volent tumultueux,

De ses mains à son front, de sa bouche à ses yeux.

[298] Mon Iris cependant, si modeste, si sage,

Paroissoit interdite à ce doux badinage ;

Et tenant ses beaux yeux languissamment baissez,

En ne me disant rien, elle en disoit assez.

Mon cœur dans ce moment privé d’intelligence,

Se fit un vif chagrin de ce tendre silence :

L’Amour n’admet jamais d’entiers contentemens,

Et c’est le ton plaintif que le ton des Amans.

Tu ne me parles point, Bergére indifférente,

Si pour toi mon ardeur si forte, si constante,

A dans ton cœur enfin glissé le moindre feu :

De grace à ton Amant fais-en le tendre aveu.

De mon cœur délicat tu fais le caractére,

Tu me connois discret, généreux, & sincére.

Que pourrois-tu risquer ? Favorable à mes feux,

Iris, tu me rendras cent fois plus amoureux.

Mais non, ne me dis rien, Bergère trop cruelle.

Quand le cœur ne dit rien, la bouche parle-t-elle ?

Mais si ton cœur se tait, si tu ne m’aimes pas,

Pourquoi de ton esprit me cacher les appas ?

Si ta raison t’arrache à la moindre foiblesse,

Iris, daigne du moins augmenter ma tendresse :

Pour unique faveur, rens-moi plus enflammé.

Voir croître mon amour, me tient lieu d’être aimé.

Au-lieu de t’obstiner dans ce fâcheux silence,

Fais-moi dans tes rigueurs briller ton éloquence :

Ouvre à la fin ton cœur au malheureux Arcas,

Et dis-lui pour le moins, que tu ne l’aimes pas.

Ingrat! me dit Iris, oses-tu bien te plaindre ?

Et mon juste courroux ne t’est-il pas à craindre ?

[299] J’écoute sans courroux l’aveu de ton ardeur :

Oui, Berger, j’en rougis, je m’en fais un bonheur.

Si je ne t’aime point, j’aime au moins ta tendresse.

En veux-tu plus encore, Ingrat ! de ma sagesse ?

Je connois le péril de se laisser charmer,

Et je crains bien qu’un jour je ne te puisse aimer.

Puis-je bien me flater d’être encore insensible ?

Qui craint d’être fléchi, n’est pas trop inflexible.

Je le crains, je me tais, & tu t’en plains, Arcas ;

Tu me crois de l’esprit, & je ne parle pas.

Je t’estime, Berger ; je ne sai si je t’aime :

Si je le cache à toi, je le cache à moi-même.

Mais sans trop démêler mes sentimens confus,

Je sai que j’en mourrois, si tu ne m’aimois plus.

Mon amitié pour toi, Berger ingrat, l’emporte

Sur les plus vifs transports de l’ardeur la plus forte.

Arcas, mon cher Arcas ! Ah, grands Dieux ! qu’ai-je dit ?

A mon Arcas, à moi, ma bouche me trahit.

Là se tut mon Iris. Une source de larmes,

A ses tendres discours donnoit de nouveaux charmes.

Dans l’excès de ma joye, interdit à mon tour,

Je cherche envain des traits pour peindre mon amour.

Je ne sai cependant par quel touchant mistére,

L’amour mêloit mes pleurs aux pleurs de ma Bergére ;

Je ne sus que pleurer, & je m’apperçus bien,

Que le cœur plein d’amour on peut ne dire rien. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 3

[300] Metatextualität► Vous voyez, Lecteurs, que me voilà au bout de mon cahier. Je ne saurois vous rapporter que dans ma Bagatelle suivante, le jugement que fit sur cette Piéce la compagnie où elle fut lue. Il n’est pas mauvais aussi que vous en jugiez vous-même auparavant. Si quelqu’un d’entre vous a quelque chose à me communiquer là-dessus, cela me fera bien du plaisir. ◀Metatextualität ◀Ebene 2

Fin du Tome I. ◀Ebene 1