Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "XXXIX. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\040 (1742), S. 220-227, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2184 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

XXXIX. Bagatelle.

Du Lundi 19. Septemrre <sic> 1718.

Ebene 2► Metatextualität► Lettre l’Auteur, du 24. Août 1718. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Puisque vous acceptez de si bonne grace les louanges & les critiques de la part de tous ceux qui aspirent à l’honneur de vous écrire, je suis fort votre fait pour l’un & pour l’autre, & je me flatte que vous agréerez par conséquent le petit Recueil de Pensées diverses que j’ai à vous communiquer.

Dès-qu’on annonça la Bagatelle, certains Curieux qui vont toujours à la découverte des Livres nouveaux, qui font gloire de pénétrer un Ouvrage sur la simple phisionomie du titre, voulurent absolument deviner quelle espéce d’Auteur vous seriez. Ne vous semble-t-il pas voir la Marquise de Fontenelle, qui tâche de se représenter comment sont faits les Gens de la Lune ? La Bagatelle ! disoient ces Messieurs d’un ton grave : Ce titre seul vaut une Satire. Vous verrez que c’est quelque nouveau Salomon, qui d’un tour médiocrement sérieux, va se moquer de la vanité des amusemens de la Vie. Quelle appa- [221] rence en effet d’expliquer à la lettre un titre comme celui-là ! Cependant, Monsieur, les voilà pris pour dupes. Vous êtes plus fin qu’eux, & ils sont à présent les prémiers à avouer, que votre titre tient ce qu’il promet. Admirez ce vieux fou de Misantrope ! Il croyoit faire merveille d’en choisir un, que le Public a pris avec raison pour une Déclaration de Guerre dans les formes. Vous savez bien mieux, Monsieur, l’art de vous mettre dans ses bonnes graces. Un seul mot va vous concilier tous les Esprits, & réunir tous les goûts en votre faveur. Chaque Art a son utilité particuliére dans la Société Civile, mais limitée à une certaine sphére pourtant.La Bagatelle intéresse également tous les hommes. La Bagatelle ! Il n’est point de Censeur si chagrin dont elle ne déride le front, point de Lecteur si dégoûté dont elle n’aiguise l’apétit. En vérité, Monsieur, après un présent si salutaire, personne ne mérite mieux que vous le glorieux titre d’Ami du Genre-humain.

Depuis qu’on se mêle d’écrire, c’est-à-dire, depuis que le Monde est Monde, mille Auteurs ont pris mille différentes formes pour plaîre, aucun n’a plu universellement : Vers, Prose, Histoires, Dialogues, Romans, Comédies ; tout, jusqu’aux Ouvrages sérieux & raisonnés, a été mis en œuvre pour cela, rien n’a réussi. Je ne sai quelle fatalité fait que ni les Conquérans, ni les Auteurs, ne sont jamais paisibles possesseurs de leur gloire. Toujours il se trouve des Rebelles audacieux, qui arrêtent tout court les [222] vastes progrès d’une réputation triomphante. Toujours quelque Critique maudit aura la malice de s’opposer à la pluralité des suffrages, n’y dût-il manquer que le sien. Enfin, l’entreprise a paru chimérique, on s’en est rebuté ; & le projet de se faire admirer de tous les hommes de son Siécle, est mis depuis longtems au même rang, que celui de la Monarchie Universelle.

A vous seul, Monsieur, étoit réservé l’honneur de mettre à fin une si noble entreprise. Les Censeurs ont beau clabauder, ils y viendront, ils y viendront à leur tour. Je remarque déja qu’on vous lit, c’est une fureur, & les Critiques plus avidement que les autres. Allez, dans peu sur ma parole vous primerez dans la République des Lettres ; vous y régnerez, pour être, à l’exemple de Tite, les délices du Genre-humain. O magique vertu de la Bagatelle ! Cependant, le croiriez-vous? Je vous conseillerois de changer de titre ; bien entendu toujours, que la réalité demeurera. A un Ouvrage tel que le vôtre, il conviendroit d’en mettre un exact & précis, qui découvrît d’abord & la finesse du dessein, & la justesse de l’exécution. Ce titre, attendez… je viens de le trouver, c’est le Je ne sai quoi. Oui, Monsieur, ce divin je ne sai quoi, l’écueil du Bel-Esprit du P. Bonhours ;ce je ne sai quoi qui enchante, & qu’on ne peut expliquer, ne le cherchons point ailleurs que dans votre Ouvrage : tout le monde en est charmé, & personne pourtant jusqu’ici ne m’a bien su dire ce que c’est.

[223] A propos de cela, voulez-vous que je vous rende compte d’une petite conversation qui se passa l’autre jour chez une Dame de ma connoissance ? Nous étions bonne compagnie. Après nous être entretenus un demi-quart d’heure de la pluye & du beau tems, on vint à parler de vous. En mon particulier, dit la Dame en souriant & regardant un Cavalier qui étoit assis proche de moi, je voudrois bien que notre illustre Ami nous expliquât bien précisément ce que c’est que cette Bagatelle dont on parle. « Ah ! Madame, s’écria-t-il d’un air d’extaze, le charmant Ouvrage que celui dont vous parlez ! Ce sont des tours d’une délicatesse... des railleries d’un fin... & par dessus tout cela un stile ! le Diable m’emporte, Madame, vous en seriez folle si vous l’aviez lu. Mais encore, reprit-elle, de grace qu’est-ce que ce Livre ? de quoi traite-t-il ? à peu près là... car enfin... Parbleu, dit le Cavalier, que saurois-je vous dire moi ? il traite... la Bagatelle ; il parle des Coquettes, des Petits-Maîtres, des Prédicateurs. Vous y voyez des Vers, de la Prose, des Chansons nouvelles, des Rondeaux, des Contes pour rire, le tout parfaitement bien troussé : mais le meilleur est, que l’Auteur raisonne sans raisonner & cabriole légérement sur la superficie des matiéres. C’est l’entendre cela, voilà ce qui s’apelle écrire. Oh ! pardi je voudrois avoir donné mon petit doigt, & en être l’Auteur. »

Mon homme étoit en train d’exclama-[224]tions, quand quelqu’un s’avisa de l’interrompre. Ce quelqu’un etoit de ces gens bizarres, dont il n’y en a que trop dans le monde ; de ces gens, dont le cerveau est un pot-pourri de Géométrie & de Bel-Esprit, & qui se garderont bien de louer quelqu’Ouvrage que ce soit, qu’ils n’en ayent auparavant mesuré les beautés, la régle & le compas à la main,

« Morbleu ! s’écria-t-il tout en colére, je ne pensois pas que Monsieur, qui est honnête homme, fût capable d’aller prôner ces fadaises-là. Un je ne sai quoi où l’on ne comprend rien ; un Livre qui n’a ni suite ni liaison : à quoi vise cet Auteur, je vous prie, & quel est son Systême ? Est-ce un Pirrhonien qui s’efforce de nous faire douter de tout, & de pousser à perte de vue le pour & le contre ? Veut-il moraliser ? Ou bien écrit-il de dessein formé pour se moquer de toute la terre ? En vérité je suis à bout, & je vous défie tous tant que vous êtes, de me donner l’analyse de ce Livre-là. Peste soit du Titre & de l’Auteur, comme a fort bien dit le Misantrope ; j’ajoute, & du Public qui se tue à lui applaudir !

Tout doux, dit là-dessus un Bel-Esprit de la compagnie. Ne voilà-t-il pas de mes Géométres, qui n’entrent jamais dans le fin des choses ? Qui vous parleront éternellement d’Analyses & de Systêmes ; des Systêmes par-tout, jusques dans un Ouvrage d’esprit. Des Systêmes ! Fi, cela n’est plus à la mode ; la Physique s’en passe bien déja ; & je vous répons qu’avant [225] qu’il soit guéres, dans tout l’Empire des Lettres il n’en sera plus parlé. Sachez, Monsieur, qu’un Homme qui aspire à réjouir le Public, je veux dire, qui aspire à l’Immortalité, ne sauroit mieux faire que de laisser courir à son imagination le grand galop, & de penser, s’il m’est permis d’ainsi dire, par sauts & par bonds. Un Auteur devroit s’aller casser la tête, vraiment, à composer une Piéce réguliére & méthodique, par pure complaisance pour cinq ou six prétendus Connoisseurs, qui pour tout régal après cela, lui diront en bâillant que son Ouvrage mérite d’être lu, ils feroient bien d’ajouter, qu’il ne sera lu de personne. D’où vient, dites-moi, voit-on tant de beaux Traités, ou soi-disant tels, moisir dans les Bibliothéques ? C’est que ce sont des Traités. Vous y voyez un Ecrivain fidéle à son titre jusqu’au scrupule, qui ne s’en écarte jamais d’une seule page. Il vous expose d’abord nettement & froidement son sujet, ensuite il distribue sa matiére en certain nombre de parties, qui sont traitées par ordre l’une après l’autre. C’est une pitié : il n’y a pas-là la moindre petite digression délassante, pas le moindre petit écart réjouissant. Mon Drolle va toujours son train, & se fait suivre sans relâche jusqu’au bout du Livre, où son Lecteur tout essoufflé, est encore trop heureux de pouvoir enfin reprendre haleine. C’est un esclavage ridicule dont on n’a que faire. Les Auteurs sont faits pour les Lecteurs ; il est juste qu’ils étudient leur [226] goût, & qu’ils se prêtent à leur inconstance naturelle. Voyez-vous, mon cher Monsieur, la Lecture est devenue présentement une sorte de dissipation, comme la Promenade & les Spectacles. Que fait un habile Ecrivain ? il se dissipe avec son Lecteur, il donne à son esprit la liberté de courir les champs. Les voilà, l’Auteur & le Lecteur, qui se mettent à cabrioler ensemble comme deux vrais petits foux, & Dieu sait le plaisir ! D’où vient encore, s’il vous plaît, la brillante fortune que font aujourd’hui tant d’Ouvrages déjingandés, si ce n’est de cette bigarrure Arlequine, qui réjouit si fort la vue à nos Petits-Maîtres ? Quelques Philosophes, il est vrai, sont les inventeurs de cette mode ; mais elle avoit d’abord ce je ne sai quel air pédant, qu’ils savent si bien donner à tout ce qu’ils touchent.

La Bruyére, par exemple, s’avisa de glisser sa morale à la faveur de certains traits détachés, & qui sembloient être jettés sur le papier au hazard. Par ce tour d’adresse il s’est fait lire longtems. Malheureusement pour lui, on s’est aperçu que ses Caractéres avoient un but sérieux : crac, tout le monde s’est dégoûté des Caractéres, excepté peut-être quelque demi-douzaine de Misantropes, & autant de Précieuses ridicules. Mais pour notre Bagatelliste, comme il n’a garde de tomber dans ce défaut, on ne se dégoûtera jamais de lui, je parierai tout ce qu’on voudra… Qu’en dites-vous, notre très [227] cher, continua-t-il, s’adressant à moi, qui m’étois tu jusqu’alors ? » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1